Le réseau Canopé Le portail educ-revues
 
Diversité

" Je..."

Voilà du "Ransfort" !

Nathalie CAPRIOLI

Mieke, Lieven, Ida et les autres1. C'est l'histoire d'une bande bien motivée qui fait la fiesta de l'autre côté du canal, rue Ranfort, là où la sordide réputation du quartier n'est plus à forger. Ils ne cherchent pas à résoudre les problèmes de logement ni le chômage, ils veulent juste parler à leurs voisins. Et boire un verre l'occasion.

Molenbeek a mauvaise réputation : personne n'ose s'y installer et, quand on y vit contraint par la fracture économique, on ne pense qu'à le fuir. Quel vilain défaut de toujours généraliser ! Tenez, j'ai rencontré Mieke et Lieven Soete. Ce couple de prépensionnés habite rue Ransfort depuis cinq ans. Par choix, figurez-vous ! "J'aime ce quartier du point de vue architectural et urbanistique. Tellement atypique : on y trouve à la fois la convivialité d'un village et l'anonymat d'une grande ville", explique Lieven.

Mariés depuis quarante ans, Mieke, infirmière, et Lieven, architecte urbaniste, mettent leur temps disponible - un luxe dont tout le monde ne jouit pas, reconnaissent-ils - au profit de la vie de quartier. "Dès notre installation ici, nous avons pris contact avec les voisins et l'association de quartier La Rue. Cette organisation d'éducation permanente existe depuis 30 ans. Elle a notamment ouvert une école de devoirs, des classes d'alphabétisation et des ateliers créatifs." Bref, le couple ne débarque pas dans un désert ! Du coup, l'idée qui germe dans leurs deux têtes, ils la proposent aux habitants de la rue Ransfort et à tout le réseau social : c'est le moment de faire la fête, lancent-ils ! Nous sommes en 2003.

ENCERCLER POUR REVITALISER ?

Mais qu'y avait-il à fêter ? Les chancres ? le sentiment d'insécurité ? le décrochage scolaire ? les problèmes de logement ? Comme urbaniste, Lieven lit la ville avec des yeux avertis et connaît certains mécanismes tels que le "branding". Branding signifie marquer un quartier, le délimiter en lui collant un cachet : on parle ainsi de quartier pauvre, difficile, fragile. "Par exemple, les limites de notre quartier vont du canal au chemin de fer, ou du boulevard Léopold à la chaussée de Ninove. Le "problème" est ainsi bien défini, bien conscrit. Et c'est en nous encerclant que des politiques veulent soi-disant revitaliser le quartier. Notez les termes de stratégie militaire que certains urbanistes et politiques utilisent... Mais le défaut de cette stratégie, c'est qu'elle ne part pas des problèmes des gens."

Il n'a jamais été question pour Mieke et Lieven de donner des leçons de citoyenneté pour apprendre à vivre ensemble, ni de résoudre les problèmes économiques et sociaux des habitants. Leur style, c'est la fiesta. La fiesta et une logique à toute épreuve. Lieven a grandi dans une famille de dix enfants : "Gosse, ma tâche était de balayer. Le week-end, je devais balayer trois fois par jour : matin, midi et soir. Mais en semaine, je ne balayais que deux fois. Donc plus il y a de passages, plus on doit balayer. C'est tellement évident ! À la Grand-Place, deux balayeurs nettoient continuellement. Or moins de monde passe par la Grand-Place que dans mon quartier où il n'y a pas deux balayeurs en permanence..." Une forte densité de population, un taux de chômage élevé, une pauvreté touchant un tiers de la population : c'est la concentration de tous ces phénomènes sur un même territoire qui pose le vrai problème. Mieke renchérit : "Pour être sociable, il faut se sentir bien. On ne sait pas l'être quand on doit survivre au quotidien, quand la maison est trop petite pour les enfants."

MIXITE SOCIALE : UN SLOGAN

D'où la fête. Parce que c'est positif : la fête permet de trouver plus facilement des points d'union, malgré les différences et désaccords au sein du comité et au-delà. "La fête nous a permis de découvrir et de faire découvrir le potentiel du quartier sous-estimé. Des musiciens, des artistes vivent ici et personne ne les connaît. Des gens habitent ici depuis 30 ans et n'étaient jamais entrés au musée de La Fonderie 2. Ils croyaient qu'on avait rénové tout ce bâtiment juste pour un marchand de ferraille !" Mieke poursuit en mentionnant le théâtre ZUT3, la chapelle et l'école communale. "Le quartier n'est pas la poubelle que certains décrivent. Tout ce vivier culturel mérite notre fierté. En nous organisant un peu, on peut vite se dire que ça vaut la peine de rester dans cette rue, de s'y faire des amis et que nos enfants grandissent ici." Une organisation pratique, de la bonne volonté, un sacré entrain semblent être la recette magique, à laquelle on ajoute encore une dose de passion. Lieven ne dément pas : "C'est notre quartier et nous l'aimons. Voilà pourquoi je m'y investis. Rien ne va s'améliorer automatiquement. Ce n'est pas en développant une mixité sociale que l'ambiance du quartier risque de changer. On observe juste des gens de la classe moyenne qui s'installent, dans le coin, sans s'intéresser à la vie de quartier, possédant son propre réseau de magasins, d'écoles et de divertissement. En fait, je ne suis pour la mixité sociale que si les pauvres deviennent riches !" Et c'est vrai que la famille Soete aime sa rue. Lorsque Lieven a un rendez-vous à l'extérieur, il sait qu'il doit toujours se mettre en route plus tôt " parce que c'est impossible de passer dans la rue sans dire bonjour et s'arrêter par-ci par-là".

THEATRE ET ESTIME DE SOI

En dehors de la préparation de la Ransfiesta annuelle, le boulot continue toute l'année. Des membres du comité se sont lancés dans l'aventure théâtrale avec des enfants et des moins jeunes du coin. Ils répètent une fois par semaine. "Nous avons demandé et reçu les clefs d'un beau pavillon, propriété des logements sociaux de Molenbeek. Au début on ne se connaissait pas, chacun avait une idée sur l'autre. Nous nous sommes rendu compte à quel point le théâtre est une solution pour nous connaître et nous respecter. À la fin du spectacle, les enfants qui n'osaient pas nous regarder dans les yeux ni nous donner la main il y a quelques mois, venaient se blottir contre moi. Maintenant je leur parle, je connais leurs parents, leurs frères et soeurs", raconte Mieke.

En octobre 2006, la troupe a donc donné une représentation dans l'école, devant 130 spectateurs. "Tout le monde en parle encore ! Les enfants sont restés assis presque une heure en silence, sans bouger, s'exclame Ida Ballet, membre du comité des fêtes et comédienne amatrice.À la fin de la représentation, j'ai lancé un cri du coeur : nous voulons continuer ! Tous ceux qui ont pris part au projet se sont étonnés que les spectateurs respectent leur travail. Pour certaines personnes, c'était la première fois de leur vie qu'elles étaient applaudies. Elles ont compris qu'en groupe, elles pouvaient réaliser des choses dont elles n'auraient jamais pensé être capables."

Lieven, Mieke et Ida le martèlent : leur initiative provient d'habitants du quartier organisés en comité de fête qui a rallié toutes les associations, les commerçants, les autres habitants de la rue, et la commune. Il n'y a pas d'autre secret. Une dynamique portée par une envie maximale et un minimum d'encadrement.


(1) Cet entretien est paru dans la revue L'Agenda interculturel, n°263, mai 2008, p. 30-31. Revue éditée par le Centre bruxellois d'action interculturelle, Bruxelles. www.cbai.be

(2) La Fonderie, Centre d'histoire économique et sociale de la Région bruxelloise : 27 rue Ransfort, 1 080 Bruxelles. www.lafonderie.be

(3) Zone Urbaine Théâtre : 81 rue Ransfort, 1080 Bruxelles. http://www.zoneurbainetheatre.be

Diversité, n°155, page 197 (12/2008)

Diversité - Voilà du "Ransfort" !