Le réseau Canopé Le portail educ-revues
 
Diversité

II. Représentations

Quand parents et enseignants "s'arrangent"

Benoît DEJAIFFE, ATER, département des Sciences de l'éducation, université de Nancy 2. Benoit.Dejaiffe@univ-nancy2.fr

Les relations entre parents et enseignants sont souvent présentées à travers les recherches comme conflictuelles. Notre enquête montre a contrario que, dans un espace rural isolé, ces relations de type mimétique sont régies par des mécanismes de négociations subtiles et permanentes qui restreignent le nombre de désaccords. Mais comment et où les enfants trouvent-ils leur place ?

Depuis une trentaine d'années, les études sur les relations entre l'école et les familles sont nombreuses (Ballion, 1982 ; Dubet, 1997 ; Gayet, 1999 ; Lahire, 1995 ; Migeot-Alvarado 2000 ; Périer, 2005 ; Thin, 1998 ; Van Zanten, 2001 ; Verba, 2006) et montrent l'existence de conflits entre ces deux protagonistes de l'école que sont parents et enseignants. Les désaccords seraient liés en partie à un mode familial de socialisation parfois éloigné de celui de l'école et aux stratégies scolaires des familles. En outre, les personnels de l'école ne reconnaîtraient pas toujours aux parents les prérogatives que leur accordent les textes officiels. Or depuis la loi d'orientation du 10 juillet 1989, consacrant l'obligation de mise en place d'un partenariat entre parents et enseignants, les parents sont devenus les partenaires privilégiés des enseignants, l'institution scolaire faisant le postulat que l'amélioration des relations entre l'école et les familles permet de réduire l'échec scolaire des élèves et de répondre davantage aux demandes parentales. À la lecture des travaux de recherche existants, nous avons constaté que les relations entre les enseignants de l'école primaire et les familles dans l'espace rural sont peu étudiées. C'est sans doute parce que les enjeux scolaires et sociaux y sont moins importants que dans l'enseignement secondaire et dans les villes, où les familles usent davantage de stratégies pour éviter certains établissements et où l'échec scolaire se traduit souvent par des difficultés sociales plus graves qu'à la campagne.

UNE CIRCONSCRIPTION D'ENSEIGNEMENT PRIMAIRE DE L'ESPACE RURAL ISOLE

L'originalité de notre recherche est de mettre au jour les relations entre parents et enseignants du 1er degré dans l'espace rural isolé, en enquêtant dans l'une des cinq circonscriptions d'enseignement primaire du département de la Meuse, celle de Commercy. Dans cette circonscription, les écoles publiques sont essentiellement constituées en regroupement pédagogique intercommunal (RPI) concentré ou dispersé. Les enfants se rendent le plus souvent à l'école en bus, les classes sont très majoritairement à plusieurs cours et l'offre scolaire est limitée : il n'existe que deux écoles privées éloignées des villages et pour des raisons pratiques et financières les parents n'ont souvent pas d'autres choix que de scolariser leur enfant dans l'école de rattachement. Comme Françoise Lorcerie (1998), nous faisons l'hypothèse que les parents ont une attitude tantôt de type partenaire, tantôt de type consommateur ou assujetti envers les enseignants. Nous faisons également une seconde hypothèse selon laquelle les enseignants occupent eux aussi ces trois mêmes positions. Pour René Girard, dans son ouvrage Mensonge romantique et vérité romanesque (Girard, 1961), le mimétisme conduit à une rivalité entre le sujet et son modèle pouvant aboutir à une haine réciproque. Le mimétisme de l'attitude des parents et des enseignants pourrait donc être source de conflits entre eux.

L'attitude de type assujetti

C'est celle qui induit une sorte de distance dominatrice, qui soumet les parents aux décisions des enseignants et les enseignants aux demandes des parents. Ce sont les règles et les contraintes qu'école et familles s'imposent réciproquement.

L'attitude de type partenaire

Le colloque INRP de 1993 définit le partenariat comme étant "le minimum d'action commune négociée visant à la résolution d'un programme reconnu commun". Deux conditions sont nécessaires à l'établissement d'une telle relation. La première est une condition relationnelle consistant à ce que parents et enseignants agissent ensemble mais pas forcément de la même manière. La seconde est une condition éthique permettant aux parents et aux enseignants de se partager la responsabilité de la réussite et de l'échec scolaire de l'enfant. Ils doivent ainsi trouver ensemble les clés de la réussite scolaire de l'enfant en faisant le pari de son éducabilité. Pour y parvenir ils doivent accepter de mettre en cause leurs pratiques éducatives et leurs méthodes pédagogiques.

L'attitude de type consommateur

Selon Robert Ballion (1998, p. 39), la conduite consumériste des parents est celle qui consiste à calculer le meilleur rapport qualité-prix de l'école, à mettre en place des stratégies pour que leurs enfants réussissent mieux leur scolarité que les autres et à ne pas toujours se soumettre aux contraintes scolaires.

Nous avons procédé par questionnaires et entretiens semi-directifs. 260 parents d'élèves ont répondu, dont 6 % se déclarant agriculteurs, 3,2 % artisans, commerçants ou chefs d'entreprise, 8,3 % cadres, 5,6 % exerçant une profession intermédiaire, 51 % employés, 14 % ouvriers et 12 % sans activité. Parmi eux, 50,4 % ont un niveau de diplôme égal ou inférieur au BEP. Du côté des enseignants, 119 ont répondu, soit près de 85 % de la population de la circonscription exerçant dans l'espace rural. Nous avons interrogé autant d'enseignants de classe pré-élémentaire que de classe élémentaire et autant d'enseignants résidant dans le village de l'école qu'à l'extérieur. Quant aux parents, ils ont été choisis en fonction de la classe de leur enfant, de leur niveau de diplôme et du mode de transport scolaire de leurs enfants.

DE FORTES ATTENTES RECIPROQUES

L'école, autrefois chargée de lutter contre des influences parentales jugées néfastes pour les enfants, attribue aujourd'hui des prérogatives de plus en plus importantes aux parents dans la scolarité des enfants et dans son fonctionnement. Cette rupture est directement liée aux rôles attribués par la société à l'école et aux familles, mais elle est aussi liée à leurs attentes réciproques. En effet, les familles ont des attentes fortes à l'égard de l'école, sachant très bien que les enseignants sont les garants du bien-être présent et de l'avenir de leurs enfants. C'est pour ces raisons qu'ils ont tendance à les engager dans une compétition scolaire, l'enfant passant de l'école à la famille sans véritable séparation, dans une sorte de continuum pédago-éducatif. Les attentes réciproques entre ces protagonistes de l'école peuvent être sources de conflits, même si notre enquête montre qu'ils demeurent restreints : les enseignants demandent aux familles de préparer et d'accompagner la scolarité de l'enfant et comptent sur elles pour participer à la vie de l'école, car ils ont conscience que l'aide parentale facilite la vie scolaire et représente un "plus" dans l'exercice du métier. Quant aux parents, ils attendent que l'école concilie épanouissement des enfants, discipline et efficacité pédagogique, même s'ils savent qu'eux aussi ont un rôle important à jouer dans la scolarité.

Nos entretiens font apparaître deux catégories de parents : les auxiliaires d'instruction et les répétiteurs.

Les auxiliaires d'instruction sont souvent ceux qui ont le niveau de diplôme le plus élevé. Ils continuent et complètent l'action de l'enseignant en matière d'instruction. Il y a continuité entre eux et l'école car ils considèrent que leur rôle est de poursuivre le travail de l'enseignant, de reprendre ce qui est fait en classe et de rattraper le retard pris par l'enfant.

Les répétiteurs ont quant à eux une attitude de soumission aux règles de l'école et aux consignes des enseignants. Ils déclarent que leur rôle est d'aider et de soutenir leur enfant et son enseignant. Ils pensent que leur tâche d'instruction consiste à contrôler l'attitude et le travail de l'enfant pour favoriser ses apprentissages et pour ne pas qu'il perturbe la classe.

UN PROJET EDUCATIF ET UNE LOGIQUE SCOLAIRE DIFFICILEMENT CONCILIABLES

Les parents veulent que leur enfant soit heureux et notamment à l'école, en souhaitant qu'il y apprenne et qu'il s'y sente bien. C'est pour cette raison qu'ils attendent que l'enseignant trouve cet équilibre - qu'ils cherchent eux aussi à la maison - entre épanouissement et travail. À travers leurs propos, les parents semblent assimiler le travail scolaire à quelque chose de difficile, d'ennuyeux et nécessitant beaucoup d'efforts, mais qu'ils pensent indispensable pour être heureux plus tard. Leur attitude est liée à celle des enseignants cherchant eux aussi cet équilibre, d'une part pour faire plaisir aux enfants et d'autre part pour éviter les conflits avec les parents. Mais le projet des familles n'est pas toujours conciliable avec l'école : l'organisation de la semaine, les dates des vacances, les missions de l'école et les méthodes pédagogiques engendrent des contraintes difficilement compatibles avec le bonheur de l'enfant. C'est pour réussir à concilier bien-être de l'enfant et bien-être de la famille que les enfants sont parfois absents, même si de manière générale nous avons le sentiment d'un arrangement entre parents et enseignant, plus ou moins accepté tacitement par l'enseignant si les absences restent dans la mesure du raisonnable. Les parents s'accordent donc quelques écarts dans l'année mais font attention de ne pas abuser de la compréhension de l'enseignant et essaient de ne pas pénaliser les enfants. En classe pré-élémentaire, les absences sont plus fréquentes car l'école n'est pas obligatoire ni centrée sur des apprentissages "techniques". L'équilibre est difficile à trouver pour les parents craignant que les activités concourant à l'épanouissement de l'enfant et à révéler l'expression ses dons prennent le pas sur son travail pour réussir à l'école, ou à l'inverse, que la mobilisation scolaire soit trop importante, "abrutisse" l'enfant et réduise trop sa vie sociale. Bien souvent, en raison de l'éloignement géographique des activités extrascolaires et des contraintes de transport, les parents privilégient la surscolarisation des enfants et les activités champêtres pour épanouir les enfants, plutôt que les activités sportives et culturelles qui ont lieu dans les communes lointaines. L'éducation est donc devenue plus exigeante.

UNE ATTITUDE MIMETIQUE DES PARENTS ET DES ENSEIGNANTS

Dans ce contexte rural où parents et enseignants ont besoin de s'entendre, ils adoptent les uns envers les autres une attitude assez mimétique, tantôt de consommateur tantôt de partenaire ou encore d'assujetti.

Les parents consommateurs évaluent les méthodes pédagogiques et les comparent avec celles d'autres enseignants. Ils jugent l'efficacité du maître avec leurs connaissances des méthodes pédagogiques et des programmes scolaires et en fonction du point de vue des autres parents. L'évaluation des enseignants par les parents n'est donc pas souvent fondée sur des éléments rationnels. Les parents consommateurs cherchent à satisfaire leurs besoins individuels et vantent les mérites de leur enfant à l'enseignant pour qu'il le distingue des autres. Ils sont satisfaits du rapport "qualité-prix" proposé par l'école rurale, pensant qu'elle est plus propice à la réussite scolaire que l'école urbaine. Ils négocient avec les enseignants des autorisations d'absence pour leurs enfants, l'organisation de beaux voyages scolaires, des activités d'animation du village, ou encore parfois, le passage de l'enfant dans le cours supérieur. Quand ils ne sont pas satisfaits de l'école publique, ils scolarisent quelquefois leur enfant dans une école privée très éloignée du lieu de résidence au risque de perturber l'équilibre organisationnel et financier de la famille. Les parents réclament de la transparence de la part des enseignants pour mieux connaître le fonctionnement de l'école et les performances scolaires de la classe, ainsi que les raisons qui justifient les décisions et les méthodes pédagogiques. Enfin, ils apprécient que l'école de leur enfant se distingue avec un projet d'école innovant, des relations avec les enseignants très fréquentes, des sorties scolaires spectaculaires, un taux de réussite important aux évaluations ou un faible nombre d'élèves par classe. Quant aux enseignants, ils ont aussi une attitude de type consommateur en évaluant les parents avant de les solliciter pour participer à la vie scolaire. Ceux qui sont conformes à leurs attentes sont alors très souvent invités à participer et à l'inverse, les parents au rapport "qualité-prix" trop faible sont mis de côté et déclarent se sentir parfois exclus de l'école.

Les parents partenaires sont ceux qui préparent et accompagnent l'enfant dans sa scolarité et qui répondent aux sollicitations des enseignants. Ils vont dans le "même sens" qu'eux et constituent une main-d'oeuvre d'appoint pour l'école. Quant aux enseignants partenaires, ils complètent l'éducation des enfants donnée à la maison, compensent le déficit culturel des familles, encouragent leurs actions pour l'école et leur viennent en aide pour élever leur enfant quand elles le demandent.

Enfin, les parents assujettis respectent les contraintes de l'école et se soumettent à l'autorité professorale. Quant aux enseignants assujettis, ils respectent les droits officiels des parents dans l'école et acceptent de se soumettre à certaines de leurs demandes pour éviter les conflits. Si parents et enseignants ont des attitudes similaires, précisons qu'elles ne sont cependant pas hiérarchiquement identiques.

UNE MODIFICATION DE L'EXERCICE DE L'AUTORITE PROFESSORALE ET PARENTALE

Ainsi, les deux protagonistes de l'école ont in fine la même attitude, dont un des aspects consiste à tirer avantage de l'autre. Cette attitude mimétique devrait être inévitablement source de conflits mais ceux-ci demeurent restreints, contrairement à ce qu'affirment nombre de recherches et travaux récents. Les parents pensent qu'en raison de leur engagement dans la scolarité de leur enfant et dans l'école, ils disposent d'un droit de regard sur les enseignants. De plus, les familles étant contraintes de respecter la carte scolaire en raison d'une offre scolaire limitée, elles tentent parfois de la contrôler et de la modeler pour qu'elle réponde à leurs attentes. Pour faire durer la relation jugée indispensable par chacun d'eux, parents et enseignants acceptent d'abandonner ponctuellement une partie de leurs prérogatives et de tempérer leurs convictions, les désaccords se réglant alors souvent par des négociations entre les parties. Cependant, même si les relations entre parents et enseignants sont fréquentes et se passent assez bien dans l'ensemble, les deux protagonistes de l'école ont une confiance mesurée l'un envers l'autre. L'attitude parfois critique des parents face aux méthodes pédagogiques et aux punitions scolaires, face à la surveillance des enfants ou à leur degré d'épanouissement, montre combien les parents sont vigilants envers l'institution scolaire. Du côté des enseignants, même s'ils confient aux parents une tâche pédagogique et de participation à la vie de l'école, ils savent que certains ne la rempliront pas conformément à ce qu'ils attendent. En outre, la surscolarisation des enfants à la maison et l'éducation partagée ne confèrent ni aux parents ni aux enseignants un rôle distinct et des tâches spécifiques, les deux rivaux mimétiques finissant par se ressembler. L'accroissement des prérogatives parentales au sein de l'école et les tentatives professorales récurrentes d'influencer les pratiques éducatives des parents modifient un exercice séparé de l'autorité. En effet, les enseignants ne peuvent plus imposer aux parents leurs décisions et méthodes pédagogiques sans les expliquer. De même, les parents doivent de plus en plus caler leurs pratiques éducatives sur les attentes et les exigences de l'école.

Dans ce contexte rural parents et enseignants sont des alliés indispensables et c'est pour cette raison que leurs relations sont marquées généralement par des arrangements et des négociations. Ils ont tellement besoin les uns des autres que chacun ne peut refuser fermement les demandes de l'autre. Ils "s'arrangent" donc et parviennent à s'entendre. Les parents savent que les enseignants ont besoin d'eux pour aider leur enfant dans sa scolarité, pour donner "un coup de main" à l'organisation d'activités dans l'école et même dans la classe. Les enseignants ne peuvent pas interdire les tentatives de "colonisation" de l'école par les parents et sont dans l'obligation de répondre à certaines de leurs demandes. Ainsi, eux aussi disposent d'un pouvoir de négociation avec les parents. Au-delà de leur discours de principe selon lequel les parents ne souhaitent pas faire preuve d'ingérence dans le travail de l'enseignant, ils considèrent que les enseignants doivent expliquer et justifier leurs décisions. À la lumière des travaux d'Eirick Prairat (2003, p. 109), nous pensons que la légitimité de l'école n'est plus seulement institutionnelle, mais qu'elle est mixte, à la fois institutionnelle et fonctionnelle. Parents et enseignants ont une attitude semblable dont un des aspects consiste à instrumentaliser l'autre et à le contrôler de façon mesurée.

Références biblilographiques

  • BALLION R. (1982) Les consommateurs d'école, Paris, Stock.
  • BALLION R. (1998) La démocratie au lycée, Paris, ESF, coll. "Pédagogies".
  • DUBET F. (1997) École, familles : le malentendu, Paris, Textuel, coll. "Le penser-vivre".
  • JEAN Y. (2007) Géographies de l'école rurale, Paris, Ophrys, coll. "Essais géographiques".
  • GAYET D. (1999) C'est la faute aux parents, Paris, Syros, coll. "École et société".
  • GIRARD R. (1961) Mensonge romantique et vérité romanesque, Paris, Grasset.
  • LAHIRE B. (1995) Tableaux de famille, Paris, Gallimard, coll. "Hautes études".
  • LORCERIE F. (1998) "La coopération des parents et des maîtres. Une approche non psychologique", in "Les familles et l'école : une relation difficile", Ville École Intégration, n° 114.
  • MIGEOT-ALVARADO J. (2000) La relation école familles : "Peut mieux faire", Paris, ESF, coll. "Pratiques et enjeux pédagogiques".
  • PERIER P. (2005) École et familles populaires. Sociologie d'un différend, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. "Le sens social".
  • PRAIRAT E. (2003) "Du respect et de l'hospitalité", in Prairat et Andrieu (dir.) Les valeurs : savoir et éducation à l'école, Nancy, Presses universitaires de Nancy, coll. "Question d'éducation et de formation".
  • THIN D. (1998) Quartiers populaires : l'école et le quartier, Lyon, Presses universitaires de Lyon.
  • Van ZANTEN A. (2001) L'école de la périphérie. Scolarité et ségrégation en banlieue, Paris, Presses universitaires de France, coll. "Le lien social".
  • VERBA D. (2006) Échec scolaire : travailler avec les familles, Paris, Dunod.

Diversité, n°155, page 139 (12/2008)

Diversité - Quand parents et enseignants "s'arrangent"