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Diversité

I. Espèces d'espaces

Territoire et éducation : une relation en mouvement

Serge ORMAUX, université de Franche-Comté, directeur de l'UMR ThéMA (UFC - CNRS)

"Éducation et territoire" juxtapose deux termes qu'on n'a pas souvent l'habitude de voir ensemble. Cela témoigne d'une très importante évolution, mais aussi d'une impérieuse nécessité. On ne peut plus aujourd'hui penser la question de l'éducation sans la relier aux autres composantes, aux autres acteurs, aux autres héritages du système territorial, et aussi à l'idée même de l'existence d'un système territorial complexe.

Il ne s'agit pas seulement d'affirmer les liens entre territoire et éducation de manière incantatoire mais de les clarifier et de faire en sorte qu'on les prenne en compte dans la mise en oeuvre des politiques d'éducation. Peut-être est-ce une folle ambition qui s'accompagne en tout cas d'une immense responsabilité, désormais la nôtre.

En effet, pendant très longtemps, les chercheurs ou les acteurs qui se préoccupaient de territoire s'intéressaient assez peu à l'éducation, surtout dans un pays comme la France où l'école de la République était censée être uniforme et isotrope. Symétriquement, les spécialistes de l'éducation ont longtemps répugné à considérer la dimension spatiale de cette instance ou ont éprouvé des difficultés à l'intégrer.

Pour embrayer le changement, deux cartes majeures ont été jouées :

D'une part, la carte de l'interdisciplinarité. Les sciences de l'éducation, la géographie, la sociologie, les sciences de l'information et de la communication, l'économie, la statistique sont toutes convoquées... Or, on le sait, c'est sur les marges des disciplines, les interfaces, les zones de frottements et de subduction que se mènent les réflexions les plus intéressantes et les plus novatrices. À chaque fois qu'il m'a été donné de participer à une réunion de travail ou à un séminaire d'un groupe de recherche, j'ai été frappé par la qualité du dialogue interdisciplinaire qui s'y déroulait. Non pas une juxtaposition mais un véritable échange et une véritable curiosité par rapport à la discipline de l'autre, un besoin exprimé de la discipline de l'autre.

D'autre part, la carte du fonctionnement en réseau. La principale force de ceux qui ont fait émerger cette problématique "Éducation et territoire" est en effet qu'ils ont très vite adopté une forme d'organisation en réseau. Plus que des équipes constituées, plus que des laboratoires au sens strict, ce sont des réseaux qui se sont formés, transversaux par rapport aux équipes, par rapport aux catégories et par rapport aux disciplines : on y trouve des chercheurs de différents horizons, des enseignants de différents cycles, des formateurs, des administratifs, des élus, etc. (je pense bien sûr à l'Observatoire de l'école rurale, au Réseau européen d'intelligence territoriale, et à bien d'autres).

L'intérêt de ces réseaux, au-delà de leur dynamique interne, c'est aussi leur capacité à se transformer, à s'agréger les uns aux autres, à changer d'échelle, et puis sans doute, à certains moments à se formaliser. Peut-être arrive-t-on à un stade où une certaine institutionnalisation devient nécessaire, et peut-être que les UMR qui accompagnent ces réseaux seront amenées à jouer un rôle dans ce sens, en tout cas ThéMA est prêt à répondre à l'appel, avec d'autres bien entendu.

QUELQUES CHANTIERS CONCEPTUELS OU METHODOLOGIQUES ESSENTIELS

Le premier d'entre eux concerne la nécessité de remettre sans cesse sur le métier la réflexion sur le concept de territoire. Attention à ne pas en faire un mot magique, à s'y enfermer comme dans une enclave sémantique, ou à le considérer comme un alibi visant à démontrer que l'on s'intéresse aux identités et aux langages et pas simplement à la matérialité de l'espace terrestre.

Même chez les géographes, qui aujourd'hui en font grand cas, il est d'un usage récent. Ce n'est qu'à la fin des années 70 que le terme commence à apparaître dans certains cercles, et il ne s'installe véritablement que dans les années 80 et 90. Entre 1986 et 2006, d'après la base Francis, 56 articles de L'Espace géographique et 26 des Annales de Géographie contiennent le mot "territoire" dans leur titre.

C'est aussi un terme très polysémique. Un rapide examen des définitions proposées dans quelques ouvrages de référence le montre bien. Dans Les Mots de la géographie 1, Roger Brunet retient au moins cinq sens différents ; dans l'Encyclopédie de géographie 2, Maryvonne Le Berre en propose six ; dans leur récent dictionnaire de géographie, Jacques Lévy et Michel Lussault déplorent qu'il y en ait au moins huit, affirment que cela pose problème, et en rajoutent aussitôt un neuvième !

Quelques chercheurs parlent du territoire comme d'une simple aire d'extension d'un phénomène et considèrent le mot comme synonyme des termes d'étendue ou de région.

D'autres, qui redoutent la coloration abstraite ou mathématique du concept d'espace, voient dans celui de territoire une forme plus incarnée, faisant la part plus belle aux acteurs, et à leurs représentations, dans une conception plus phénoménologique. Pour ces mêmes raisons, d'autres vont l'éviter car ils voient dans ce postmodernisme un retour à l'exceptionnalisme, à l'idiographique, c'est-à-dire à l'impossible comparaison de situations et à l'impossible modélisation.

Dans certains cas, l'usage du mot territoire est lié à la redécouverte par le monde politique de l'importance des espaces infranationaux. On l'utilise quand on veut souligner les spécificités ou les potentialités d'une ville, d'un petit pays, d'une région au sein d'un ensemble national, continental ou mondial, il signifie alors, plus que le lieu, le local.

Pour certains, particulièrement soucieux de rigueur épistémologique, le mot territoire distingue le réel du concept. Le territoire correspondrait à l'espace socialisé, l'espace géographique à la construction intellectuelle qui permettrait de le penser (cf. Les Mots de la géographie).

Cependant, un certain consensus chez les géographes se fait autour de l'idée que le territoire peut être considéré comme la portion de la surface terrestre appropriée par une collectivité humaine, qui l'aménage pour assurer sa reproduction et la satisfaction de ses besoins. Roger Brunet renforce l'idée en parlant d'espace approprié, avec conscience de son appropriation, le territoire étant "à l'espace ce que la conscience de classe est à la classe". Pour Jean-Paul Ferrier, le territoire désigne toute portion humanisée de la surface terrestre : "Ensemble des lieux où se déroulent les activités humaines, domaine d'intervention et d'aménagement, espace de déploiement du double processus d'humanisation-territorialisation de la Terre".

Ce consensus vient cependant d'être remis en cause par Jacques Lévy qui revendique un regard critique pour affirmer que l'appropriation n'est pas le propre du territoire, que c'est une tautologie de dire que les hommes et les sociétés font leurs les réalités qu'ils fabriquent, qu'ils utilisent ou tout simplement reconnaissent. L'appropriation serait donc constitutive de toute spatialité humaine et dénommer serait déjà s'approprier. Il convie donc les géographes, et les autres, à mieux définir les formes de l'appropriation, et parmi ces formes ou ces composantes, on voit bien que l'éducation doit tenir une place éminente. Au passage, il signale que la géographie anglo-saxonne a utilisé un autre terme pour exprimer son intérêt pour les identités spatiales et pour la dimension idéelle de l'espace, c'est le terme de lieu (place en anglais). Du coup, il propose d'utiliser le mot territoire pour désigner les objets spatiaux à métrique continue, à différencier de ceux qui relèvent d'une autre métrique, celle des réseaux. Les géographes de ThéMA préfèrent, quant à eux, considérer globalement le territoire comme un système en tension reliant un espace et un jeu d'acteurs.

L'autre chantier, c'est précisément celui de l'approche globale, de la participation, du partenariat autour de projets qui requièrent une connaissance et une gestion partagée de l'information par les différents acteurs des territoires. Instrument au service d'un développement mieux maîtrisé, le concept "d'intelligence territoriale" peut fournir les cadres théoriques et méthodologiques nécessaires à cette ambition. Il suppose en effet :

  • une bonne maîtrise de l'information dans toute sa richesse et toute sa complexité ;
  • des modes de traitement et d'interprétation de cette information qui permettent d'une part sa formalisation et sa modélisation pour la réalisation de simulations et de prospectives d'évolution, et d'autre part d'intégrer les résultats dans une vision globale ;
  • une assise géographique qui s'appuie sur des espaces à géométrie variable (périmètres modulables) et, par agrégation, sur les différents niveaux d'échelle géographique ;
  • la diffusion d'une information accessible aux différents acteurs pour favoriser une culture de dialogue ;
  • une connaissance du jeu des acteurs territoriaux (institutionnels, société civile) dans le montage de projets et la prise de décision (gouvernance territoriale) ;
  • un dispositif qui puisse travailler en temps réel et soit susceptible d'ajustements méthodologiques permanents.

(1) Brunet R. (2005) Les Mots de la géographie, La Documentation française.

(2) Encyclopédie de géographie (1995), Economica.

Diversité, n°155, page 43 (12/2008)

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