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Diversité

I. Espèces d'espaces

Les campagnes françaises, état des lieux (Rétrospective)

Hervé VIEILLARD-BARON

Il n'existe pas une campagne mais des campagnes aussi diverses que leurs habitants(*). Les intrications entre monde rural et société urbaine créent des complémentarités, des besoins communs, des coopérations, et nécessitent des politiques globales à l'échelle du pays dans son ensemble.

Après des décennies d'exode rural et la suppression de très nombreuses exploitations agricoles, les campagnes françaises ont cessé de se désertifier. Elles attirent aujourd'hui de nouveaux habitants, même s'il subsiste de fortes disparités entre les régions. Les paysages se transforment lentement avec le déclin du bocage, la croissance des surfaces forestières, le développement de nouvelles cultures, l'urbanisation des périphéries urbaines et la réappropriation progressive de la mémoire des lieux. Des métiers inusités jusqu'à maintenant, des rythmes de vie originaux, des échelons particuliers de pouvoirs locaux voient le jour sans que l'on sache toujours ce qu'ils recouvrent exactement, ou s'ils se différencient vraiment de ceux de la ville.

En un siècle, le regard des Français sur les campagnes s'est profondément modifié : ils sont passés d'une conception de la "terre-patrimoine-à-sauvegarder" à celle de la "terre-outil-de-travail-à-faire-fructifier", puis de cette image productiviste à celle de la "terre-paysage-à-protéger", comme si les campagnes étaient devenues un bien précieux à préserver, un "environnement" vital pour la survie des habitants des villes sur lequel il conviendrait de se pencher régulièrement pour ne pas le dénaturer.

Comment s'est opéré ce spectaculaire retournement de tendance ? Question délicate qui conduit à préciser d'abord les critères de distinction entre la ville et la campagne... Et comment classer aujourd'hui les paysages ruraux sans rendre compte des données principales de l'agriculture française contemporaine ? On se demandera enfin de quelle manière il est possible d'envisager l'avenir du monde rural soumis aux contraintes de la protection de l'environnement, du tourisme vert et aux exigences de la politique agricole commune, du marché mondial et des multinationales de la distribution.

Pour mémoire, rappelons que les campagnes ne sont pas le seul fait des agriculteurs. Le sens du mot "rural" est beaucoup plus large que celui "d'agricole". La population rurale, par exemple, comprend non seulement une population qui vit de l'agriculture, mais aussi des jeunes poursuivant leurs études, des retraités, des commerçants, des ouvriers et des actifs exerçant dans les services locaux. L'espace rural n'est pas seulement le siège des activités agricoles : artisanat, industries rurales, services divers, tourisme "à la ferme" s'y déploient largement. Précisément, dans le domaine périurbain qui ne cesse de s'agrandir, le secteur rural détaché de l'agriculture prend une importance croissante, alors que l'espace proprement agricole a tendance à décroître. De 1975 à 2000, la surface agricole utilisée (SAU), c'est-à-dire celle qui couvre l'ensemble des espaces dévolus à la production agricole, est passée de 32 500 000 hectares à 29 700 000 hectares environ, soit 54,1 % du territoire métropolitain1.

La nécessaire réévaluation de la distinction "ville - campagne"

Si la dualité ville - campagne a conservé plus de vigueur en France que dans beaucoup d'autres pays d'Europe, c'est probablement à cause du poids traditionnel des agriculteurs dans les jeux politiques, et à cause de la persistance dans les représentations de l'opposition, héritée de l'époque médiévale, entre une ville entourée de remparts, quasiment fermée sur elle-même, et une campagne environnante consacrée à la production agricole et pourvoyeuse de main-d'oeuvre pour les activités urbaines. Système social, culture, mode de vie, production, tout semblait opposer ces deux milieux géographiques érigés en modèles. Mais que reste-t-il aujourd'hui de cette opposition ?

D'abord il faut savoir que la coupure entre l'urbain et le rural fixée en France par la statistique dès 1856 repose toujours sur un critère administratif et sur la structure du peuplement. Toute commune dont la population agglomérée dépasse les 2 000 habitants - ou se trouve contiguë à une autre commune urbaine (de telle sorte que les groupes d'habitations comprenant au moins 50 personnes soient situés à moins de 200 mètres les uns des autres) - est réputée urbaine. Quand la ville déborde sur plusieurs communes, on définit une agglomération dénommée "unité urbaine multicommunale". Il va de soi que le seuil des 2 000 habitants est un critère arbitraire qui ne recouvre plus les mêmes réalités que lorsqu'il a été défini sous le Second Empire où il correspondait à la distinction de l'Ancien Régime entre bourg et ville. En supposant que ce seuil de l'urbain ait grandi comme l'ensemble de la population urbaine, il serait aujourd'hui de 8 500 habitants. Dans le même temps, le nombre de villes est passé de 700 en 1856 à 1800 en 1982 et près de 6 000 en 1999 si l'on inclut les communes de moins de 2 000 habitants qui sont en continuité de bâti avec l'agglomération centrale. Les contrastes de densité avec le milieu environnant semblent s'accuser. Les campagnes n'ont que 30 habitants au kilomètre carré alors que les villes en ont 480 environ. Autrement dit, un habitant du milieu rural dispose en moyenne de 15 fois plus d'espace qu'un citadin, mais il faut prendre garde aux comparaisons hâtives. En fait, il n'y a pas de césure nette entre l'urbain et le rural, seulement un continuum statistique : les densités s'échelonnent régulièrement de moins de 10 habitants au kilomètre carré dans les plus petites communes du rural profond à 3 700 habitants au kilomètre carré dans l'agglomération parisienne.

Les communes rurales sont de très loin les plus nombreuses, mais, avec la croissance de l'urbanisation, une partie d'entre elles ont perdu des habitants. Si 83,5 % des communes (contre 88 % en 1982) sont rurales en 1999 (soit 30 611 pour un total de 36 551 en métropole), elles n'abritent que le quart de la population française, soit 14,5 millions d'individus environ. Globalement, leur population a diminué de 400 000 individus entre 1990 et 1999 notamment à cause de l'étalement urbain qui a conduit des communes rurales à être intégrées comme communes urbaines par effet de contiguïté. La dispersion et le faible nombre d'habitants de beaucoup d'entre elles (les deux tiers rassemblent moins de 500 habitants et un cinquième moins de 100 habitants) posent le problème de la localisation des équipements. Ainsi, on constate que 7 000 communes rurales n'ont ni commerce, ni service. Leurs habitants doivent parcourir en moyenne 10 kilomètres pour se procurer les biens les plus élémentaires. Les communes qui ont entre 100 et 500 habitants possèdent en moyenne un ou deux équipements : un petit commerce polyvalent (épicerie, dépôt de pain, tabac, journaux) et/ou l'école, même si la question de leur fermeture est posée de manière récurrente. Les villages centres de 500 à 1 000 habitants regroupent les commerces alimentaires de base (épicerie, boulangerie, boucherie) et quelques artisans. Les commerces non alimentaires, les professions médicales, le bureau de Poste, la pharmacie, la banque apparaissent de préférence dans les bourgs de 1 000 à 2 000 habitants. Et ces équipements augmentent en nombre avec la taille des agglomérations en se hiérarchisant par type de fonction.

La nouvelle prise en compte statistique du périurbain

Le zonage en aires urbaines (ZAU), conçu par l'INSEE en 1995, est un cadre qui permet de rendre compte de l'influence des villes en définissant l'espace à "dominante urbaine", par opposition à l'espace à "dominante rurale". L'espace à dominante urbaine est composé de trois éléments : les pôles urbains, les couronnes périurbaines, les communes multipolarisées. Le pôle urbain correspond à une unité urbaine rassemblant au moins 5 000 emplois sur son territoire. Il permet de passer de l'image d'une agglomération qui grossit en augmentant sa population à la représentation d'une agglomération attractive en matière d'emploi, cette attraction s'exerçant largement sur les espaces ruraux périphériques. Alors que les définitions précédentes de la ville et des banlieues se fondaient sur un contenu morphologique et démographique, elles sont aujourd'hui centrées sur l'emploi. Au total, on dénombrait 361 pôles urbains en 1999 dans les limites du recensement de 1990. Ces pôles représentent, pour simplifier, les agglomérations françaises importantes. Le pôle parisien est le plus vaste, avec 9 319 000 habitants ; on distingue ensuite les pôles urbains de Lyon (1 262 000) et de Marseille (1 231 000).

La couronne périurbaine entoure le pôle ; chaque commune qui la constitue envoie au moins 40 % de ses actifs travailler dans le pôle, ou vers les autres communes de la couronne. Au total, on dénombre 7 900 communes situées à l'intérieur des couronnes périurbaines françaises même si la plupart d'entre elles sont encore considérées comme rurales.

L'ensemble constitué d'un pôle urbain et de sa couronne périurbaine forme une aire urbaine. En 1999, on compte également 361 aires urbaines en France métropolitaine rassemblant un total de 42,8 millions d'habitants. Cette aire urbaine donne une vision élargie de la ville et de sa périphérie. Au-delà de l'espace en continuité de bâti (moins de 200 mètres entre les habitations), elle incorpore des populations qui travaillent dans la ville, mais n'y résident pas. En 1999, dans la délimitation de 1990, le recensement dénombrait ainsi 10 561 573 habitants pour l'aire urbaine de Paris (10 % de plus que le pôle urbain correspondant), 1 597 662 pour celle de Lyon, 1 398 146 pour celle de Marseille-Aix-en-Provence. Dans certaines communes, l'attraction des actifs, pour des emplois localisés en ville, s'exerce dans plusieurs directions. Lorsque 40 % de leur population active va travailler dans plusieurs aires urbaines, ces communes sont dénommées "communes multipolarisées". On les trouve surtout dans les secteurs frontaliers et dans les départements les plus urbanisés, ceux des régions Ile-de-France, Nord-Pas-de-Calais, Rhône-Alpes et Provence-Alpes-Côte d'Azur, par exemple. Au total, on comptait 2 500 communes multipolarisées en 1990.

Vers une deuxième couronne périurbaine...

La proximité d'une grande ville provoque en général une croissance qui déborde le territoire de la "couronne périurbaine" telle qu'elle a été définie en 1990, c'est-à-dire l'ensemble composé des communes qui envoient au moins 40 % de leurs actifs travailler dans le pôle ou vers les autres communes de la couronne. Cette croissance concerne des petites aires urbaines et certaines communes multipolarisées ou appartenant à l'espace à dominante rurale. Il se constitue ainsi une sorte de "deuxième couronne périurbaine" composée des communes qui envoyaient, en 1990, 25 % à 40 % de leurs actifs dans ces grandes villes. On observe, par exemple, que l'ensemble de ces communes situées autour de l'aire urbaine de Paris avait une croissance annuelle moyenne de + 0,8 % entre 1990 et 1999, beaucoup plus rapide que celle de l'aire urbaine proprement dite (+ 0,29 %).

Cette "deuxième" couronne périurbaine connaît un rythme de croissance particulièrement élevé autour des aires urbaines de Marseille-Aix-en-Provence, Strasbourg, Lyon, Perpignan, Toulouse, Rennes, Saint-Étienne, Bordeaux et Grenoble. Pour la grande périphérie de Marseille-Aix où l'étalement urbain est particulièrement net, le rythme d'accroissement annuel de cette "deuxième" couronne est de 1,7 % entre 1990 et 1999 ; il se rapproche ainsi du rythme de croissance de la première couronne périurbaine (1,9 %).

Aujourd'hui, les progressions démographiques les plus fortes ne concernent donc plus la banlieue traditionnelle définie en continuité de bâti avec la ville centre, mais un ensemble périurbain élargi, mi-rural, mi-urbain, situé autour des aires urbaines les plus dynamiques citées plus haut. On peut y ajouter les couloirs de peuplement de la vallée du Rhône et de la plaine d'Alsace, ainsi que les littoraux méditerranéen et atlantique à partir du golfe du Morbihan.

Au total, on voit que l'imbrication "ville - campagne" s'est amplifiée ces dernières années et qu'il est de plus en plus difficile de distinguer les facteurs propres à l'urbain des facteurs propres au rural dans les secteurs de forte polarisation citadine.

Des espaces ruraux variés et changeants

Au-delà des outils statistiques qui privilégient les données comptables, la variété des campagnes françaises s'impose d'elle-même dans une approche sensible et immédiate. En ce sens, on ne peut qu'être impressionné par l'extrême diversité géographique de la France. Celle-ci constitue paradoxalement un des fondements les plus solides de l'unité nationale. Elle se révèle à travers une série de "pays" qui sont autant de paysages exprimant les liens intimes tissés au cours des siècles entre société et nature, entre nature et culture. Pour Paul Vidal de La Blache dont Le Tableau de la géographie de la France date de 1903, c'est cette palette très variée de milieux physiques, aux ressources complémentaires, qui aurait été à l'origine de l'harmonie du territoire et qui aurait conduit les Français à se retrouver sur les valeurs universelles, transcendant ainsi les particularismes locaux.

La situation géographique de la France en Europe, avec le rapprochement des domaines océanique, continental et méditerranéen, continue de renvoyer à cette idée de grande diversité, même si le regard sur l'espace a connu une transformation radicale depuis une trentaine d'années. Les paysages ruraux contemporains en rendent compte, mais avec de nombreuses variantes. La distinction traditionnelle entre pays de bocage et openfield (champ ouvert) s'est largement estompée ; elle demeure un élément descriptif non négligeable, même si le bocage a été mis à mal depuis une cinquantaine d'années, mais elle n'est plus un argument de classement pertinent pour comprendre les processus actuels. Pour traduire les choses en termes synthétiques, on peut observer quatre types d'espaces ruraux en combinant deux variables principales, les dynamiques démographiques d'une part, les formes d'occupation de l'espace d'autre part (agriculture, forêt, friches).

Dans un premier temps, on retiendra les campagnes de grandes cultures qui sont dominées par l'activité agricole, et dont les emplois principaux dérivent de cette activité en amont ou en aval : fabrication de machines agricoles et d'engrais, industries agroalimentaires, commerces et services. Ces campagnes situées en particulier au sud de l'Ile-de-France (Grande Beauce) et dans l'est de la France (la Champagne sèche par exemple) sont défrichées depuis très longtemps et connaissent une évolution technique qui les rapproche des secteurs industriels. Leur modernisation constante pose le problème de l'épuisement des sols et par voie de conséquence de la pollution des nappes phréatiques par l'utilisation massive d'engrais et de pesticides. Si l'on met à part les espaces situés dans l'orbite parisienne, ces campagnes ont en général des densités qui sont tombées à des niveaux très faibles (moins de 10 habitants au kilomètre carré) avec la fin du remembrement et la très puissante mécanisation. Leurs réseaux de bourgs et de villages s'y maintiennent parfois avec difficulté.

Parallèlement, quelques productions spécialisées, exigeant une main-d'oeuvre importante sur des parcelles de taille réduite, engendrent des espaces originaux de très forte densité rurale et de rapport élevé, comme la viticulture, les cultures maraîchères ou l'horticulture. C'est le cas des régions viticoles célèbres (en Aquitaine, Bourgogne, Champagne, Alsace...) et du Midi français où vignobles, vergers, cultures maraîchères se côtoient fréquemment, dans le Comtat-Venaissin ou dans le Roussillon par exemple. Les serres et les tunnels de plastique destinés aux cultures légumières, fruitières ou florales signalent les systèmes les plus intensifs.

On peut distinguer dans un second temps les campagnes délaissées ou fragiles, qui sont victimes de leur éloignement, des contraintes productivistes et des effets de la concurrence. La population active agricole diminue si fortement qu'elle ne peut plus entretenir tout l'espace. La forêt et les friches progressent au détriment des espaces cultivés. Les activités secondaires et tertiaires ne réussissent pas vraiment à décoller. Crise économique et crise démographique s'enchaînent comme dans une spirale incontrôlable. La population vieillit avec l'exode massif des jeunes. Commerces et services sont souvent conduits à la fermeture.

Milieu humain et milieu physique semblent s'anémier en dépit de projets souvent très originaux, réalisés en marge de l'économie dominante par des acteurs de terrain qui tentent de faire vivre la démocratie locale. Ces régions de "déprise" sont parfois qualifiées abusivement de "déserts", ou plus prosaïquement de "rural profond". On range dans cette catégorie une partie des terres du Centre, la plupart des espaces de moyenne montagne (Massif Central, Ardennes, une fraction du Piémont pyrénéen...) et une fraction des espaces de haute montagne, quand ils sont géographiquement enclavés, à l'écart des grandes stations hivernales, ou quand ils n'ont pas développé des formes d'élevage modernes.

En revanche, les campagnes les plus dynamiques, si on met à part les espaces périurbains, sont celles qui ont réussi à s'ouvrir, à innover et à diversifier leurs emplois en favorisant la double activité, en créant parfois, comme en Vendée (dans la région de Cholet en particulier), un véritable tissu industriel, ou en saisissant les opportunités offertes par les services et les instruments télématiques. Avec l'attractivité liée à l'emploi, les villages et les petites villes se renforcent. La spécialisation poussée se traduit souvent par la multiplication d'élevage "hors sol" de volailles et de porcs. La Bretagne qui a su surmonter la crise est assez remarquable de ce point de vue. Bonne qualité des services quotidiens, coût du sol encore accessible et qualité des paysages assurent une substitution progressive d'activités diversifiées à la ruralité traditionnelle, tout en contribuant, il est vrai, à augmenter la pollution des sols. Profitant également d'une image positive, certaines campagnes des franges méridionales du Massif Central et de Haute Provence bénéficient aussi de ce mouvement de renaissance.

On retiendra enfin les campagnes périurbaines qui se sont peuplées avec la généralisation de l'automobile dans des contextes d'agricultures spéculatives ou, au contraire, d'agricultures très fragilisées. Elles se sont densifiées en accueillant de nouveaux ménages citadins désireux de bénéficier d'un environnement rural et de loyers moins élevés que dans les centres-villes2. Ces espaces périurbains qui contribuent à l'extension de l'urbain malgré leur caractère hybride, à cheval sur des communes rurales et des communes urbaines (on les qualifie parfois de "ville éparpillée"), se distinguent par une forte croissance démographique liée à l'arrivée de nombreux jeunes couples et de nombreuses infrastructures de transport. Ils sont soumis à des migrations pendulaires nécessitées par des activités situées majoritairement en ville.

Leurs paysages se transforment progressivement. Administrativement, la préservation de zones vertes non constructibles, constituant des sortes de poumons verts, est assurée par des schémas d'aménagement et des documents d'urbanisme. Il n'en reste pas moins que, aux franges des agglomérations, certains grands ensembles périphériques apparaissent encore comme des greffes urbaines incongrues, même si leurs gestionnaires cherchent souvent à "renaturaliser" l'environnement des espaces construits. À côté des vieux villages dont l'histoire est valorisée dans le cadre des nouveaux projets muséographiques s'accrochent des lotissements aux formes variées, des axes de circulation récents, des zones d'activité, des centres commerciaux et des équipements sportifs de tous ordres. À proximité, le "mitage" de l'espace par des constructions dispersées tend à se développer dans une société où le foncier relève essentiellement du secteur privé. Une telle situation soulève non seulement le problème des rapports de voisinage entre anciens agriculteurs et néoruraux, mais conduit aussi à poser la question de la gestion de ces espaces qu'on peut considérer comme appartenant à "la ville de basse densité", à l'image des grandes suburbs américaines. Jusqu'où les collectivités locales pourront-elles supporter le surcoût engendré par la dispersion de l'habitat en matière de services, d'équipements et de transports en commun ? Quelle place et quelle efficacité peut avoir la démocratie locale quand beaucoup cherchent à se réfugier dans leur pavillon, derrière une haie de troènes, ou à s'enfermer dans des communautés dorées, protégées de l'extérieur par une batterie de systèmes électroniques ?

On n'hésite plus aujourd'hui à affirmer publiquement que la "périurbanité" représente une combinaison idéale entre l'urbanité et la ruralité. Mais cette ruralité ne recouvre-t-elle pas davantage un artifice "naturel" qu'une nature véritable ? La question se pose légitimement quand on voit les efforts des paysagistes pour reprendre non seulement les motifs de la ruralité (l'arbre, la haie, la prairie), mais aussi les éléments de l'urbanité (la rue, la place, le jardin public). Ce triple registre de l'esthétisme, du symbolique et du fonctionnel crée sans doute des modes de vie particuliers, à la croisée d'une image ruralisée de ville et d'une représentation citadine de la nature. Au regard des périurbains, la partie rurale de leur territoire est porteuse de qualités sensibles - couleurs, ambiances, horizon, calme - qui sont dignes d'être conservées et valorisées, quitte à mettre en cause leur rôle économique. Dans ce jeu de miroir et de correspondances, tout se passe comme si l'on était conduit à vivre dans le reflet des choses plutôt que dans les choses elles-mêmes, et, partant, à mimer les pratiques de la campagne traditionnelle plutôt qu'à les vivre dans leur intensité première...

Bref, toute la scénographie des campagnes "urbaines" nouvellement constituée semble refléter à merveille les aspirations des Français à une culture du loisir, du bien-être et du bien-vivre. La réalité est un peu différente. La composition formelle du territoire souligne les décalages visuels entre des ensembles souvent dégradés ou colorés artificiellement par des réhabilitations successives et des lotissements dont les pavillons se protègent derrière des ceintures vertes abondantes. Ces décalages rendent compte d'une division sociale de l'espace dont les ressorts mériteraient une analyse approfondie, d'autant que ses effets ne sont pas sans incidence sur la distribution des établissements scolaires et des autres services.

Les travaux menés sur l'Ile-de-France par un laboratoire du CNRS3 montrent que, au-delà du noyau central (Paris et la petite couronne), la proportion des cadres, en termes d'emplois et de résidents, diminue fortement du centre vers la périphérie, tandis que celle des ouvriers augmente, mais ils soulignent en même temps que ce gradient social ne coïncide pas avec l'opposition "ville - campagne". À une distance égale de la capitale, il n'est pas rare de trouver des catégories plus aisées à la campagne (dans des pavillons ou des vieilles demeures restaurées) qu'en ville où se concentre une bonne partie des logements sociaux. C'est la distance à Paris qui constitue le facteur le plus discriminant dans la distribution des catégories sociales, et non le caractère rural ou urbain de la commune4. En revanche, les emplois offerts par les communes rurales sont nettement moins qualifiés qu'en ville où se concentrent les fonctions d'encadrement. Autrement dit, dans le contexte élargi du Bassin parisien, il est très difficile d'avoir une vision synthétique des campagnes périurbaines et de rendre compte de la qualification sociale des espaces si l'on se réfère à la fois aux populations résidentes et à la nature des emplois. Cette difficulté est d'autant plus grande qu'il existe ici trois modèles de distinction résidentielle : un modèle latin qui valorise la résidence en centre-ville, un modèle anglo-saxon de "suburbanisation" radicale, et un modèle mixte, très français, qui se développe chez les ménages les plus favorisés, de résidence principale dans la campagne périurbaine et de pied-à-terre en centre-ville pour les soirées festives ou pour les enfants quand ils sont étudiants.

Ce faisant, il faut prendre garde à ne pas tomber dans un parisianisme exclusif. Le périurbain contemporain, observé dans les régions, masque des différences spatiales et sociales considérables. Les pratiques des habitants dans la grande couronne périurbaine de Limoges, par exemple, sont profondément différentes de celles des nouveaux résidents du domaine périurbain lyonnais qui est lui-même très différent du périurbain toulousain ou nantais.

Globalement cependant et en dépit des mutations soulignées plus haut, il subsiste une inertie fondamentale des paysages qui pourrait laisser croire à la lenteur des évolutions. Les différenciations actuelles ne traduisent que partiellement les changements profonds qui touchent la société rurale. Les ruraux d'aujourd'hui ont des comportements très novateurs, même si la façon dont ils expriment leur rapport au territoire est souvent en retrait. Les agriculteurs, qui sont les premiers concernés, ont vu en quelques années leurs relations à la terre, à la famille, à l'alimentation et à la nature se transformer considérablement. Leur avenir dépend aujourd'hui d'une diversification sociale et de fonctions nouvelles qui peuvent être aussi bien complémentaires que contradictoires : préservation de l'environnement, tourisme, services, industries à forte valeur ajoutée par exemple.

Des mutations agricoles très profondes

Comme le monde agricole a une incidence majeure sur les représentations du rural en France et comme l'influence sociale des actifs travaillant dans l'agriculture va bien au-delà de leur effectif réel, il ne semble pas inutile de faire le point sur les mutations actuelles de l'agriculture.

Une concentration des exploitations et des orientations économiques nouvelles

En quarante-cinq ans, de 1955 à 2000, le nombre des exploitations agricoles françaises a été pratiquement divisé par quatre : alors qu'on en dénombrait 2 307 000 en 1955, 1 263 000 en 1979 et 1 017 000 en 1988, on n'en compte plus aujourd'hui que 664 000. Mais leur superficie augmente parallèlement : la surface agricole moyenne utilisée (SAU) atteint ainsi 42 hectares en 2000 contre 23 hectares en 1979 et l'extension concerne désormais aussi bien les producteurs de grandes cultures (blé, maïs, betteraves...) que les éleveurs de bovins, de charolais en particulier5. Par comparaison, la taille moyenne des exploitations est de 69 hectares au Royaume-Uni et de moins de 10 hectares au Portugal, en Italie et en Grèce.

La répartition des exploitations selon la taille montre cependant qu'il subsiste en France un nombre important de très petites exploitations (viticulture, horticulture, maraîchage ou polyculture traditionnelle) : 325 000 ont moins de 20 hectares en 2000 et 193 000 ont une superficie inférieure à 5 hectares. En revanche, 79 000 exploitations dépassent les 100 hectares et 15 000 les 200 hectares. Si l'on se réfère aux orientations technico-économiques des exploitations, on observe entre les deux recensements agricoles de 1988 et de 2000 une progression relative (mais non absolue) des exploitations orientées vers les grandes cultures (20,3 % du total des exploitations contre 17,8 % en 1988), mais aussi vers la viticulture d'appellation (9 % contre 6,7 % en 1988) et vers la viande bovine (11,7 % contre 9 % en 1988). Les exploitations centrées sur les ovins, les porcins, les volailles et les fruits progressent également, mais à un moindre degré. À l'inverse, celles qui étaient orientées vers le lait, le maraîchage, la polyculture et le "poly-élevage" diminuent très fortement en nombre, et leur part dans l'ensemble des exploitations se réduit aussi.

Vers la fin des paysans ?

L'optimum démographique des campagnes françaises a été atteint entre 1830 et 1846. À partir de cette époque, les campagnes ont commencé à se dépeupler. Cependant, la France comptait encore un tiers d'actifs travaillant dans l'agriculture après la Seconde Guerre mondiale, apparaissant alors comme un des États les plus ruraux de l'Europe occidentale. À l'intérieur du pays, beaucoup croyaient encore à la domination de l'agriculture dans l'économie. De nombreux hommes politiques continuaient à jouer la carte du rural dans les campagnes électorales, comme si les représentations l'emportaient sur la réalité. Il faut attendre la parution en 1967 de l'ouvrage de R. Mendras au titre provocateur, La Fin des paysans ? pour que la question soit publiquement posée. Le secteur primaire qui rassemblait 30 % des actifs français en 1945 n'en compte plus que 15 % en 1968, 5 % en 1990 et 2,4 % en 2000.

En somme, la population active agricole, toutes catégories confondues, a été divisée par quatre en quarante ans, et ce sont aujourd'hui les chefs d'exploitation qui en constituent la majorité. Alors qu'au début des années 1950 les agriculteurs et leur famille représentaient plus de 50 % de la "population rurale" (celle qui réside à la campagne, quelle que soit son activité), ils représentent à peine 15 % de la population rurale de la France en 2000. Malgré ce faible nombre, ils constituent un groupe social particulièrement influent sur la scène électorale et dans le paysage médiatique français. Il suffirait pour s'en convaincre de recenser les articles consacrés à José Bové dans les quotidiens français pendant un mois ou, plus simplement, de faire le compte des maires qui sont aujourd'hui agriculteurs. À la suite des élections municipales de mars 2001, on a comptabilisé environ 7 000 maires agriculteurs, soit près de 20 % des maires de France.

Le recensement agricole de l'an 2000 montre que 1 319 2 000 personnes (hors salariés saisonniers ou occasionnels) travaillaient à l'époque sur les exploitations agricoles. Si leur nombre, comme celui des exploitations, diminue de 3 à 4 % par an depuis 1988, on peut envisager cependant une stabilisation prochaine. De fait, l'effectif des salariés agricoles permanents (164 200 en 2000), après avoir baissé jusqu'en 1995 (il était de 1 100 000 en 1954), progresse légèrement depuis cette date. Il est vrai que le dénombrement est sujet à caution en raison de l'usage du temps partiel et de la définition floue de l'actif agricole. Statistiquement, la population active agricole regroupe les chefs d'exploitation, les conjoints actifs, les aides familiaux, les salariés agricoles permanents. Mais on constate qu'un salarié sur deux travaille à temps partiel, pour peu qu'il ait réduit son activité à cause de son âge ou qu'il exerce une autre profession (comptable, salarié d'une organisation agricole, élu municipal, etc.). De plus, beaucoup d'aides familiaux, classés comme actifs agricoles, sont les enfants ou les proches parents des exploitants.

Enfin, on a observé que les femmes des exploitants délaissaient de plus en plus les activités traditionnelles de la ferme. Si, en 1979, les trois quarts d'entre elles travaillaient sur l'exploitation, elles n'étaient plus que 60 % en 1995, et encore, beaucoup de ces conjointes étaient-elles comptabilisées comme actives agricoles à part entière alors qu'elles n'effectuaient dans l'exploitation qu'un temps partiel inférieur à un mi-temps. Aujourd'hui, les choses ont évolué. Le recensement agricole de 2000 montre que les femmes sont plus nombreuses parmi les exploitants qu'en 1988 (mais il confirme le fait que les conjointes d'exploitants exercent de plus en plus un métier non agricole). En 2000, une exploitation agricole sur cinq en moyenne est dirigée par une femme. Dans l'Union européenne, cette proportion est plus élevée seulement en Autriche (29 %) et en Italie (24 %), mais elle est nettement plus faible au Danemark (7 %) et aux Pays-Bas (6 %).

Un des problèmes essentiels d'aujourd'hui est le vieillissement des chefs d'exploitation : la moitié dépasse l'âge de cinquante ans et n'a pas de successeurs connus. Comme beaucoup d'enfants ne souhaitent pas reprendre l'exploitation de leurs parents, on peut envisager une nouvelle diminution du nombre des exploitants dans les années à venir, à moins que certains jeunes, provenant d'autres catégories sociales ou issus de l'étranger, ne se découvrent la vocation de l'agriculture.

Un sentiment récurrent de malaise

Le malaise paysan, dont les répercussions sur l'ensemble du monde rural sont loin d'être négligeables, est devenu un thème si courant qu'il semble faire partie des données structurelles de la société française. Il s'exprime régulièrement dans les médias et conduit parfois à des actions autrement plus violentes que les manifestations de jeunes dans les banlieues sensibles.

Pour le comprendre, il faut se rappeler que le socle culturel qui donnait leur identité aux agriculteurs a été profondément bouleversé. Comme on l'a vu, leur nombre a diminué très rapidement en quelques années, conduisant à des modifications profondes de la structure familiale. Le peu de goût des conjointes pour rester vivre à la campagne, l'accroissement du célibat, le vieillissement des chefs d'exploitation contribuent à cette impression de malaise. L'intégration dans la société globale ne va pas de soi, même si les exploitants agricoles sont fortement impliqués dans l'économie nationale et européenne. Le sentiment d'exclusion que beaucoup ressentent trouve souvent son origine dans une comparaison, parfois un peu rapide, avec les autres catégories sociales, que ce soit au niveau du travail, des conditions de vie, ou encore des perspectives d'avenir. Les contraintes de la profession sont souvent mises en avant : présence quotidienne requise surtout dans l'élevage, semaine dépassant parfois les cinquante heures, travaux saisonniers particulièrement pénibles, difficulté pour se faire remplacer pour partir en vacances... Beaucoup d'acquis sociaux, au premier desquels on peut inscrire la durée légale du travail, ne paraissent pas valables pour les agriculteurs.

L'évolution contrastée des revenus agricoles depuis de nombreuses années montre aussi que les compensations financières sont incertaines. Les exploitants ont l'impression de manipuler beaucoup de capitaux pour soutenir et moderniser leur entreprise, d'être contraints par des immobilisations considérables, mais de ne gagner au bout du compte que des sommes modestes et, surtout, très variables dans le temps. Sans doute, par rapport à celui des autres catégories professionnelles, leur revenu paraît-il médiocre, tout au moins en profond décalage. Il est vrai cependant que sa détermination exacte est très malaisée : il faut prendre en compte non seulement les activités agricoles proprement dites et les subventions qui les accompagnent, mais aussi l'autoconsommation familiale, les ventes hors circuit de commercialisation et les activités annexes comme l'hébergement (gîtes, chambre d'hôtes, etc.). Il convient également d'intégrer, mais dans une certaine mesure seulement étant donné l'importance des assurances et des subventions, les incidences des aléas climatiques et les variations du marché.

Après une période de croissance liée aux gains de productivité, à la réduction des actifs et aux effets de la politique des prix dans le cadre de la politique agricole commune (PAC), les revenus agricoles ont eu tendance à fléchir dans les années 1990 pour cause de surproduction, d'augmentation moyenne des coûts de production, de limitation des prix garantis par Bruxelles et de crainte des consommateurs sur la viande et les produits laitiers. Toutefois les généralisations hâtives sont, dans ce domaine, sujettes à caution. Les écarts entre régions agricoles et entre agriculteurs au sein d'une même région sont très importants, au-delà de l'inégalité dans l'exposition aux risques et aux nuisances. Rappelons pour mémoire que les dix départements les mieux pourvus produisent autant que les quarante-cinq les moins pourvus et qu'ils utilisent le tiers des engrais consommés en France. On peut observer aussi que quinze départements reçoivent la moitié des fonds publics consacrés à l'agriculture et quarante-cinq moins d'un quart.

Le malaise paysan est lié aussi au sentiment généralisé de perte d'autonomie, alors que la profession est déclarée administrativement "indépendante". Beaucoup d'agriculteurs ont la douloureuse impression de ne plus être maîtres chez eux et de devoir se soumettre à des décisions extérieures. Les orientations de la production, comme les aides, dépendent du gouvernement et de l'Europe. La perte d'indépendance vient aussi du rapport étroit qui associe agriculteurs et entreprises agroalimentaires (fournisseurs d'aliments pour bétail, de semences, d'engrais, etc.). L'exploitant qui est lié par une série de contrats et des catégories administratives de subventions a souvent le sentiment d'être un producteur soumis et assisté. Et la reconnaissance sociale qu'il peut tirer de son travail lui semble bien limitée. Les organisations agricoles (FNSEA, CNJA, Nouvelle Confédération paysanne, etc.) tentent de faire prendre conscience à la population de cette inquiétude et des contraintes nouvelles des professionnels dans un contexte de mondialisation où l'agriculture apparaît comme un maillon d'une chaîne économique qui la dépasse largement ; mais ces organisations ont des positions parfois extrêmes ou contradictoires et beaucoup d'agriculteurs se sentent mal défendus6. Les coordinations ont tendance à se multiplier, mais en ordre dispersé, alimentant le sentiment d'un fractionnement aigu de la contestation paysanne, en dépit des projets rassembleurs de José Bové. Si les agriculteurs veulent sauvegarder leur fonction première qui est de bien nourrir les hommes et de dégager des excédents commerciaux, certains d'entre eux seront confrontés, parfois malgré eux, aux missions que l'on envisage pour eux, comme celles de "protecteurs du patrimoine naturel" ou d'employés d'un tertiaire rural en devenir (autour de l'informatique et du télétravail par exemple).

Enfin l'Europe apparaît comme un thème récurrent dans la description du malaise paysan, à la fois pour ce qu'elle propose et pour ce qu'elle refuse de donner. Il n'empêche que la solidarité européenne depuis la mise place de la PAC en 1962 a eu des effets très bénéfiques pour la plupart des agriculteurs, en particulier la garantie des prix à un niveau souvent supérieur aux cours mondiaux et l'ouverture à un vaste marché à fort pouvoir d'achat ; mais cette solidarité a un coût important en générant de forts excédents et elle laisse un profond sentiment d'injustice chez les petits producteurs qui s'estiment lésés par rapport aux plus gros. Parallèlement, les avantages fiscaux accordés par le biais du forfait et l'importance des prestations sociales versées par l'État aux agriculteurs ne sont pas toujours considérés à leur juste niveau. Aujourd'hui, le principe de la solidarité financière est discuté et certains avantages qui grèvent les prix risquent de se transformer en menace avec l'élargissement de l'Europe et la concurrence interne de productions similaires (maïs, fruits, légumes, vins, etc.).

Pour la plupart des exploitants, la réforme de la PAC engagée au printemps 2003 paraît remettre en cause les acquis antérieurs, d'une part parce que les nouvelles logiques d'aide à l'agriculture semblent déconnectées de la production, d'autre part parce que les protections vis-à-vis des marchés extérieurs paraissent s'atténuer sensiblement avec l'abaissement des droits de douane. Le risque est la désorganisation des productions. Si les agriculteurs obtiennent une somme globale par exploitation sans qu'il soit tenu compte de la réalité des productions, ne seront-ils pas tentés par les cultures les plus rentables à l'hectare ? Ils pourraient ainsi produire davantage de blé alors qu'il serait souhaitable de développer les produits oléo-protéagineux comme le colza ou le tournesol.

Au total, le malaise "paysan" semble fondé à la fois sur des faits tangibles et sur des peurs liées aux représentations du changement. Peut-être est-il constitutif, au final, d'une catégorie sociale mal déterminée aujourd'hui et d'une condition ancestrale, profondément terrienne, confrontée en permanence aux impératifs d'une modernité dominée par les réseaux invisibles et la profusion administrative...

Pour conclure...

Au bout du compte, on voit bien qu'il n'est pas simple d'entrer dans l'intelligence des espaces ruraux parce qu'ils véhiculent un ensemble d'images toutes faites, parce qu'il existe entre eux une profonde disparité, parce que leurs habitants ont des activités très éclatées et des préoccupations souvent divergentes, parce qu'ils sont soumis inégalement aux impacts de la globalisation et qu'ils se confrontent avec plus ou moins de bonheur aux effets de la culture citadine et aux défis de la démocratie locale. Il n'existe plus à proprement parler de "société rurale" : les problématiques de l'urbain ont envahi les campagnes avec la multiplication des échanges et des réseaux. Les aspirations, modelées par les médias, la télévision en particulier, se sont unifiées, même si les sentiments identitaires restent en décalage, même si les formes nouvelles de ritualisation du quotidien, dans le rapport avec l'autre notamment, ne sont pas encore assurées. Il s'agit aussi de réconcilier les pratiques des agriculteurs et celles des habitants qui résident à la campagne, tout en travaillant en ville, avec le respect des ressources naturelles et la protection de l'environnement. Le "développement durable" (sustainable development) défini au sommet de Rio en juin 1992 comme un développement qui répond "aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre à leurs propres besoins" s'applique aussi bien aux agglomérations urbaines qu'aux espaces ruraux.

Au final, le devenir des campagnes dépend non seulement des pratiques, mais aussi du regard que l'on porte sur elles, du désir qu'elles font naître et des projets qu'elles suscitent à tous les échelons de pouvoir, du local au mondial. Comme il était évident hier que les paysans avaient besoin des villes, il est clair aujourd'hui que les citadins sont directement concernés par le devenir des territoires ruraux. Certes, les rapprochements "ville-campagne" se sont amplifiés avec l'accélération de la périurbanisation, les mutations de l'emploi, la croissance du nombre des résidences secondaires et le développement du tourisme. Chacun se sent concerné à un titre ou à un autre : production alimentaire, demande de nature et d'espace, préservation d'un bien commun environnemental.

La transition entre "campagnes profondes", laissées-pour-compte du développement, "campagnes rurales" faites non seulement pour produire, mais aussi pour accueillir des retraités et des vacanciers, et "campagnes urbaines"destinées à la résidence des actifs, aux services et aux loisirs quotidiens, sera à l'évidence une des questions principales du siècle qui commence. Et les relations complexes qui s'établissent entre citadins et ruraux ne peuvent pas dépendre d'une seule politique d'aménagement du territoire, ni même d'une seule politique sociale. Les réponses sont aujourd'hui en cours d'élaboration non seulement dans le cadre des règles négociées que se fixent les syndicats intercommunaux, mais aussi sous forme de plans prévisionnels, de contrats de pays et de chartes de paysage. Le projet de loi "en faveur du développement des territoires ruraux" qui a été présenté en conseil des ministres en septembre 2003 vise à tirer les conséquences de la fin de l'exode rural et de l'installation des retraités et des nouveaux actifs dans les campagnes. Il s'agit d'éviter la domination urbaine sur le monde rural, de régler, autant que faire se peut, les conflits d'usage et de s'attaquer aux disparités sociales en évitant l'envolée des prix du foncier dans les secteurs les plus recherchés. Parmi les mesures annoncées, on retiendra la relance des zones de revitalisation rurale (ZRR), créées en 1995, visant à revaloriser le patrimoine rural et à faciliter le logement, la préservation des activités agricoles en zones périurbaines et l'encouragement à la pluri-activité, avec l'élargissement des possibilités de cumul d'emplois entre public et privé, et le développement de la formation, y compris pour les saisonniers.

Il reste qu'entre sentiment de malaise et discours sur la crise, d'étonnantes capacités d'innovation voient le jour dans les campagnes d'aujourd'hui, que ce soit dans le domaine strict de l'agriculture ou dans celui des services, au sens le plus large. Les campagnes "durables" apparaissent comme un élément nouveau suscitant l'émergence d'une agriculture pluri-fonctionnelle et d'activités tertiaires performantes au bénéfice de toutes les composantes de la société et respectueuse du patrimoine naturel. On peut espérer qu'elles participeront avec succès à la refondation du territoire sans exclusive aucune, et qu'elles ne cesseront jamais de se mettre au service de la qualité de vie commune.


(*) Si les travaux de chercheurs pointent souvent l'avenir, un regard en arrière sur les préoccupations qui ont marqué le champ social et éducatif des trente dernières années permet également d'éclairer l'épaisseur de l'actualité.
La rubrique Rétrospective revient en arrière, pour mieux faire percevoir les modifications du paysage éducatif, pour mesurer les avancées ou pour marquer le chemin qui reste encore à parcourir.
Article paru dans VEI-enjeux, n°134, septembre 2003

(1) La SAU comprend les grandes cultures, les légumes et les fleurs, les superficies toujours en herbe, les cultures permanentes (vignes, vergers, etc.), les jachères ainsi que les jardins et vergers familiaux. Elle exclut le sol des bâtiments et des cours, les landes non productives et les friches, les peupleraies en plein, les taillis, bois et forêts de l'exploitation.

(2) Cf. INSEE Première, n° 707, avril 2000. Rappelons pour mémoire que les 5 954 communes urbaines de France occupent un espace qui n'est pas négligeable, soit une surface totale de 100 000 kilomètres carrés en 1999 (18,4 % du territoire).

(3) Laboratoire LADYSS (Dynamiques sociales et recomposition des espaces).

(4) BERGER M., SAINT-GERAND T. (1999) "Entre ville et campagne, les mobilités des périurbains", janvier 1999, Bulletin de l'Observatoire des rapports entre rural et urbain, LADYSS, n° 2.

(5) La SAU (surface agricole utilisée) est maintenant une notion normalisée dans la statistique agricole européenne ; comme on l'a vu, elle comprend non seulement les terres arables et les cultures permanentes, mais aussi les prairies, les pâturages permanents et les jachères.

(6) FNSEA : Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles. CNJA : Centre national des jeunes agriculteurs.

Diversité, n°155, page 29 (12/2008)

Diversité - Les campagnes françaises, état des lieux (Rétrospective)