Dossier Philoformation - 18e Colloque des Nouvelles Pratiques Philosophiques (NPP) à l'Université de Genève (23-24 novembre 2019)
Historique, défis et enjeux de la philosophie pour enfants (PPE) en Suisse romande
entre 1999 et 2019
Maria Julia Stomborough-Eisinger, titulaire d'un MAS Éducation Internationale
et Recherche de l'université de Genève, présidente de proPhilo depuis 2014. Alain
Buchet, formateur d'adultes à la retraite, membre du comité de ProPhilo depuis
2014.
Contact : info@prophilo.ch.
Dans cet article nous allons retracer l'historique de l'association
ProPhilo, acteur fondateur de la pratique de la philosophie avec les
enfants en Suisse romande.
I) 1999-2009: les origines
A la fin des années 90, la PPE (Philosophie Pour Enfants) fait son apparition à
Genève, à l'initiative d'une enseignante dans une école primaire privée prônant une
pédagogie active qui considère l'enfant comme acteur dans ses apprentissages. En 1999,
l'association à but non lucratif proPhilo voit le jour. Elle est composée uniquement de
bénévoles, principalement d'enseignants convaincus par cette approche. Ses objectifs
sont de faire connaître la pratique de la philosophie avec les enfants, ainsi que
d'offrir une formation initiale aux enseignants.
En 2009, bien que la PPE reste une activité de niche, on voit émerger des
caractéristiques liées à la pratique de la PPE sur le terrain genevois.
A) De quoi s'agit-il ?
Cette pratique est portée par des professionnels de terrain plutôt que par une volonté
institutionnelle. Cette dynamique "bottom-up", ainsi que la pratique comme une
innovation et une émanation du terrain sont un aspect marquant de cette pratique
aujourd'hui encore. Les innovateurs sont des praticiens-ne-s du primaire défendant une
vision de leur rôle d'éducateurs au sens large, ainsi que le rôle fondamental de
l'École pour le Vivre Ensemble. Ces enseignants-es pensent qu'il est important de
fonder les apprentissages des élèves sur une expérience de recherche de sens, à la fois
personnelle et collective. Souvent ils arrivent à la PPE via leur recherche d'outils, de
nouvelles approches répondant à leurs attentes ou objectifs. Ce sont des enseignants-es
particulièrement engagés-e-s, motivés-e-e, qui se forment sur leur temps libre.
B) Qui pratique la PPE ?
Nous l'avons mentionné, ce sont principalement des enseignant-e-s du primaire, non
philosophes de formation, mais intéressé-e-s par la didactique du philosopher pour
développer une pensée autonome. L'approche de Matthew Lipman et son accent sur les
habiletés de la pensée a attiré des praticien-ne-s plus intéressés-e-s par une approche
pragmatique de la philosophie que par un attrait spécifique ou des connaissances dans le
domaine. D'une certaine façon, l'on peut dire qu'il y a eu une adéquation entre la
pratique genevoise et la vision de Lipman. Philosophe lui-même, son objectif était de
rendre la philosophie accessible aux enfants, afin d'en faire des citoyens autonomes et
capables d'une distance critique vis-à-vis de leurs propres croyances et des
manipulations extérieures, et capables de participer à la vie collective et de gérer
pacifiquement les conflits. La co-construction se fait via une enquête et une recherche
qui mobilisent des habiletés cognitives, sociales et affectives. Lipman envisage la
participation des enfants à la création de la pensée collective. La plupart des
praticien-ne-s du bassin genevois et romand ont été formés par des formateurs
lipmaniens, comme le Canadien Michel Sasseville et le Suisse Alexandre Herriger.
C) Comment ?
ProPhilo est une sorte d'"ovni" au sein du paysage éducatif romand : c'est une
association sans appui ou ancrage historique, sans financement et sans soutien
institutionnel. C'est à la fois la force et la faiblesse de cette structure, qui repose
sur la motivation de ses membres. Ne pas avoir de soutien permet une grande réactivité,
une indépendance d'esprit, la capacité de se mouvoir sur différents terrains, de créer
des liens avec des acteurs variés, (enseignants, acteurs sociaux et culturels,
institutions, etc.), d'innover dans sa pratique.
D) But de l'association
Les statuts de l'association sont réécrits en 2009. L'association à cette occasion
confirme son ancrage lipmanien, en se fixant la mission de promouvoir, développer et
soutenir la pratique du dialogue philosophique en communauté de recherche.
II) 2009- 2019 : la situation actuelle
Entre 2009 et 2019, proPhilo élargit peu à peu la palette de ses prestations et
s'adapte aux contraintes et demandes issues du terrain.
A) L'élaboration d'un solide cursus de formation
https://prophilo.ch/formations/
La réflexion sur la formation et le soutien aux animateurs se concrétise dès 2013 avec
la mise sur pieds d'une première formation à l'animation de cinq jours en résidentiel.
Dès 2014, proPhilo élabore un cursus de formation des animateurs et accompagnateurs de
dialogue philosophique. Ce cursus, construit avec la collaboration d'Alexandre Herriger,
allie la formation d'animateurs-trices dans un espace protégé (la salle de formation) et
une attestation de compétence en situation réelle (Dix ateliers dans un même groupe
observé à trois reprises), sous la supervision du formateur. L'idée est que les
compétences de l'animateur-trice ne peuvent être attestées que dans la pratique réelle.
A ce jour plus de 100 personnes ont suivi la formation dont près de 20 animateurs-trices
ont obtenu une attestation de compétences de proPhilo.
En 2014, proPhilo organise à Evolène (Suisse) sa première formation à l'accompagnement
d'animateur-trice de dialogue philosophique. La formation est conçue et dispensée par
Mathieu Gagnon de l'université de Sherbrooke (Québec) et Alexandre Herriger, formateur
indépendant en Suisse. A ce jour proPhilo a attesté quatre personnes en qualité
d'accompagnateur-trice.
Très rapidement les animateurs-trices formées nous ont fait part de leur besoin
d'approfondissement et de renforcement de leurs compétences. Ainsi proPhilo met sur pied
dès 2017, des formations d'approfondissement et de renforcement à l'intention des
animateurs-trices. Chaque année, deux formations de deux jours sont proposées aux
animateurs-trices. Cette offre connaît un beau succès puisque chaque session est suivie
par quelques 15 à 18 participants. Ces formations sont aussi l'occasion pour les
participants de découvrir et expérimenter d'autres approches de la philosophie pour
enfants.
B) L'apprentissage par l'animation
Des ateliers sont aussi proposés par proPhilo dans différents lieux. Ils sont en
général animés par deux personnes. L'une animant, l'autre étant en observation et/ou
soutien. Cette pratique s'est révélée une formidable source d'apprentissage et
d'amélioration de sa pratique.
C) L'accompagnement des praticien-ne-s de terrain
Avec l'accroissement du nombre de personnes pratiquant le dialogue philosophique, une
demande de soutien et d'accompagnement a émergé ces dernières années. La plupart des
animateurs se retrouvent la plupart du temps seuls dans leur atelier, sans pouvoir
recourir à un échange. Aussi l'association a intégré dans ses prestations
l'accompagnement sur le terrain des animateurs-trices qui le souhaitent, ainsi que des
ateliers d'échanges de pratiques offrant aux participants un lieu d'échanges et de
questionnements de leurs pratiques.
D) L'ouverture à d'autres courants et pratiques du dialogue
philosophique
L'organisation de nouvelles formations a permis à l'association de recourir à de
nouvelles personnes ressources, venues aussi bien de Suisse, de France, de Belgique ou
du Canada. Ainsi nous avons enrichi notre pratique "lipmanienne" par d'autres approches
et courants de la PPE.
E) Une réponse à de multiples demandes de terrain provenant d'institutions non
éducatives
De fil en aiguille, l'association se fait connaître et de nouvelles demandes émanent
d'institutions non éducatives. C'est le cas ces dernières années de la part
d'établissements médicaux sociaux en charge du soin aux personnes âgées, de l'hôpital,
des maisons de quartier, d'associations culturelles (Par exemple avec l'Association de
Danse Contemporaine à Genève) ou encore de théâtre (notamment le magnifique projet
réalisé sur le thème du temps avec le théâtre Am Stram Gram à Genève).
Toutes ces nouvelles demandes incitent l'association à se renouveler et à adapter ses
pratiques à de nouveaux publics.
III) Bilan : succès et obstacles
Voici ce que nous pouvons dire au terme de vingt années d'activités.
A) Les succès
La formation à la PPE est inscrite dans le catalogue de formation continue du
Département de l'Instruction Publique (DIP) à Genève (la Suisse est un état fédéral et
la compétence en matière d'éducation revient aux cantons, bien que des efforts aient été
entrepris pour harmoniser les programmes scolaires).
Entre 2016 et 2018, proPhilo mène 720 ateliers dans quatre établissements primaires
genevois, dans le cadre d'un projet financé par la commission "Vivre Ensemble" du
DIP.
En 2017, l'association proPhilo est reconnue comme partenaire de la Chaire UNESCO de
PPE.
Avec l'émergence d'un intérêt pour la PPE de la part d'enseignants de la Faculté des
Sciences de l'Education de Genève en charge de la formation des futurs enseignants,
proPhilo contribue à la présentation de la PPE dans des cours et participe et soutient
plusieurs étudiants dans la réalisation de leur mémoire de Master.
B) Les difficultés
La PPE est une pratique envers laquelle l'institution éducative est encore réservée.
Sur le terrain, les difficultés concernent la posture de l'enseignant, les contraintes
horaires et programmatiques, le besoin d'évaluation, l'énergie et le soutien pour
innover. Le succès de la mise en place d'ateliers de dialogue philosophique dans une
structure scolaire dépend non seulement de la compétence de l'enseignant, mais également
de l'environnement dans lequel il travaille. Bien souvent, cet environnement n'est guère
favorable, conduisant à l'abandon de la pratique. Nous butons ici sur les limites de la
forme associative : se pose la question de la légitimité d'un acteur ni académique
ni institutionnel, d'une structure entièrement bénévole.
IV) Un projet fou : l'accueil des 18es rencontres NPP (Nouvelles Pratiques
Philosophiques) à Genève en 2020
Certains membres de l'association participent depuis plusieurs années aux rencontres
NPP. En 2019 la proposition est faite au comité NPP d'héberger l'édition 2020 à
Genève.
Qu'est-ce qui a permis à notre association, qui n'était pas membre du comité NPP, ni
inscrite dans une université, ni bénéficiaire de subvention de se lancer dans ce
défi ?
L'envie et la confiance en notre association.
L'envie de promouvoir la PPE, tout comme l'envie de nous enrichir des autres
praticiens.
La confiance en notre association. Le comité aujourd'hui, composé de douze membres,
est riche d'une diversité de compétences et d'expériences. Ces dernières années, nous
avons eu l'occasion de pratiquer ensemble, de mieux nous connaître, de nous faire
confiance. En fait proPhilo est devenu une véritable équipe. Cette équipe est soutenue
par plus de 80 membres cotisants qui donnent une belle énergie à l'association. Ces
facteurs ont permis à l'association de s'engager dans ce défi grâce également à de
nombreux bénévoles.
Ces rencontres ont été une formidable expérience pour proPhilo. Cela nous a permis de
tisser des liens avec les enseignants de la faculté des sciences de l'éducation à
Genève, de mieux connaître les membres du comité d'organisation des NPP, de réaliser la
richesse des pratiques offertes en Suisse Romande, de consolider nos relations avec le
monde de la PPE en France et Belgique, et finalement de constater que cela était
possible. Finalement, trois membres du comité de prophilo sont entrés dans le comité
d'organisation des Npp, afin de participer à tour de rôle à l'organisation des colloques
dans le chantier PhiloFormation.
V) 2019-2029 : le Futur
Au terme de vingt ans d'existence bien remplie, quels sont nos questionnements et nos
perspectives pour les années à venir ?
A) Mission
Nos statuts nous lient historiquement à une pratique lipmanienne. Force est de
constater que ces dernières années nous avons eu l'occasion de découvrir d'autres
courants. La question de notre ADN d'origine est donc posée.
B) Institution
La promotion de la PPE passe-t-elle par une reconnaissance institutionnelle de cette
pratique ? Par la professionnalisation du métier d'animateur-trice ? La
recherche peut-elle constituer un pont entre institutions locales et acteurs du
terrain ?
Aujourd'hui, l'introduction de la PPE vient du terrain, des initiatives de certains
établissements, de certains enseignants et éducateurs. Est-ce qu'une dynamique
additionnelle par le haut est souhaitable ?
C) Formation
La formation est une composante indissociable de la professionnalisation que nous
visons. Nous envisageons d'ores et déjà les questions suivantes :
Comment s'inscrire au mieux dans l'offre de formation existante en Suisse ? A
l'étranger ?
Quelles synergies construire avec ces offres ?
Quelle peut être la reconnaissance des offres de formation proPhilo
(ECTS) ?
Comment inscrire les offres formation proPhilo dans les cursus
académiques ?
Comment préserver un accès à la formation ouvert ? (Le montant des inscriptions
peut être un frein)
Quelles nouvelles compétences développer en fonction des nouveaux publics
touchés ? (Personnes âgées, malades, détenus...)
Comment renforcer le soutien et l'accompagnement aux personnes pratiquant le dialogue
philosophique ?
Quel dispositif mettre en place pour une évaluation des résultats des
formations ?
La force de proPhilo est son ancrage dans la pratique et celle-ci restera
vraisemblablement son fondement dans les prochaines années.
Diotime, n°85 (07/2020)