Dans la Cité

La consultation philosophique

Fernand Reymond, psychanalyste et écrivain

L'auteur développe ici une conception et une pratique de la consultation philosophique inspirée par la psychanalyse

Marc Sautet, fondateur des Cafés philosophiques, créa aussi à Paris le premier Cabinet de consultation philosophique en France, pratique déjà connue en Allemagne. Dans cet article, je vais développer ce que j'entends par consultation philosophique. Ce sera ma propre interprétation subjective, celle de l'ancien psychanalyste que je fus.

La consultation philosophique se distingue de la cure psychanalytique, en ce sens que le consultant philosophique s'implique, contrairement au psychanalyste qui se confine dans une stricte neutralité et intervient fort peu.

Le consultant philosophique use de la maïeutique socratique, via la dialectique, c'est un accoucheur d'âme. La cure psychanalytique est un long monologue du patient, qui n'en finit pas. Par contre la consultation philosophique est un véritable dialogue à bâtons rompus pour faire advenir la vérité du patient. Le philosophe consultant doit être le catalyseur qui fera émerger le Soi profond de son patient.

Pour être philosophe consultant, il faut une solide érudition philosophique, et une maîtrise de la dialectique. Chaque être a un Soi, profond et authentique, inconscient, qui demande à être reconnu. C'est cette procédure de la reconnaissance de son Soi qui présidera à la métanoïa, la métamorphose du patient.

La consultation philosophique est une herméneutique du Soi profond, qui passe par des interprétations métaphoriques du philosophe consultant vis-à-vis de son patient. C'est ce que je raconte dans l'article publié dans Diotime intitulé " Métaphore et Intuition : les deux trublions de la logique rationnelle cartésienne". En grec, le mot métaphore signifie déplacement, transport d'un sens à un autre. D'ailleurs, ceux qui parlent le mieux de l'être sont les poètes qui usent de métaphores.

La consultation philosophique est une praxis de longue haleine où l'érudition philosophique ne suffit pas. Il faut savoir mener le dialogue et attendre le kaïros, le moment opportun pour donner au patient des interprétations métaphoriques laconiques ciblées. Pour ce faire, le philosophe consultant doit faire preuve d'intuition et, tout en utilisant une formulation verbale rationnelle, il doit parler d'inconscient à inconscient. Pour ce faire, le consultant philosophique doit faire preuve d'empathie vis-à-vis de son patient et doit avoir une certaine perméabilité à l'inconscient de l'autre.

La consultation philosophique est un art de la rhétorique que pratiquait déjà Antiphon, le sophiste contemporain de Platon à Athènes. La rhétorique est un art plus qu'une technique, elle use de figures langagières comme la métaphore, la métonymie, l'ellipse, la synecdoque, la parabole, le mythe. Elle noue le réel et l'imaginaire via le symbolique. La rhétorique soude les antinomies de notre division subjective dans des synthèses syncrétiques. Les maîtres de la rhétorique on les appelle " Bouche d'or". La rhétorique concrétise l'abstraction, elle donne métaphoriquement à entendre à voir à l'auditeur qui en fera son viatique. Elle résout les conflits, lève souvent les apories, les impasses.

Pour paraphraser Jésus, elle est la Vérité, la Voie et la Vie. Jésus disait à ses apôtres "Vous n'êtes que des "hypocrites". Il usait de ce mot grec, lui qui d'habitude parlait en araméen. Ce mot désignait le masque des acteurs de la tragédie grecque antique pour jouer un rôle qui n'était pas le leur.

Le philosophe consultant doit à la fois rester lui-même et se laisser envahir par l'autre, par empathie, pour ressentir l'inconscient de l'autre tout en conservant sa lucidité rationnelle.

Je sais que cette interprétation de la consultation philosophique sera rejetée par les existentialistes sartriens, vu que Sartre disait " Croire à l'Inconscient c'est faire preuve de mauvaise foi !". Mais je dois dire qu'en matière de consultation philosophique, la logique rationnelle cartésienne ne suffit pas, car il faut y faire appel à la métaphore et à l'intuition. En effet les équations mathématiques n'émeuvent que les mathématiciens, et les poèmes émeuvent tout le monde.

Je sais qu'il y a des philosophes consultants qui étayent leur pratique sur des systèmes philosophiques standardisés. Je ne suis pas d'accord parce qu'il y a risque d'obsessionnaliser le patient dans des systèmes clos et dogmatiques. Il faut y préférer la "métaphore vive", qui est ouverte à plusieurs sens : au patient d'y trouver son interprétation, son propre sens, en fonction de sa propre subjectivité.

Je rappelle que dans son essai Discours sur l'origine des langues, Jean Jacques Rousseau écrit : "Les premières langues, les langues des origines, étaient des langues de poètes, et non des langues de géomètres." Blaise Pascal écrit : "Le Coeur a ses raisons que la raison ne connait pas !". Je ferai ici appel au concept imaginé par mon ami Yannis Youlountas, "La Poésophie", sur laquelle il a édité un ouvrage. La Poésophie est la philosophie poétique que pratiquaient les philosophes présocratiques comme Thalès, Anaximandre, Pythagore, Héraclite, Parménide et après Socrate, puis le philosophe latin Lucrèce.

Comme l'écrivait, Marc François Lacan, moine philosophe du Prieuré de Ganagobie en Haute Provence, et frère du psychanalyste Jacques Lacan : " La Vérité ne s'épuise pas !". La Poésophie s'oppose à la philosophie de système, elle n'épuise pas la glose, l'exégèse. Poésophie et Herméneutique sont les deux paradigmes de l'Ontologie, du savoir sur l'être. La Poésophie, c'est le Verbe dont parle Saint Jean dans son Evangile quand il écrit : "Au début était le verbe !". Bouddha, Socrate et Jésus étaient des poésophes, Bouddha avec ses aphorismes métaphoriques, Socrate avec ses mythes et Jésus avec ses paraboles ; c'est pour cela que tous trois ont marqué définitivement la mémoire de l'humanité.

La Poésophie joue des effets de sens du signifiant, elle joue sur les glissements des signifiés sous les signifiants, elle est polysémique, en renvoyant chaque signifiant à plusieurs signifiés. Les formules métaphoriques disposent d'une pluralité de sens qui résonnent et raisonnent en choeur, en parlant au coeur, à l'âme comme à l'intellect. C'est pour cela que les poèmes, les mots d'esprits, les lapsi ont autant d'échos auprès du public, car ces figures parlent à son inconscient, à son sentiment. La métaphore se rit de la logique d'Aristote et de sa loi du tiers exclu, car elle neutralise l'effet diviseur du diabole en créant un symbole qui réconcilie les oppositions binaires et unifie, car la métaphore est ternaire. Elle fait pont entre le sujet et l'autre, elle médiatise la coupure de l'altérité.

Le binaire est uniforme et sécrète le manichéisme, le ternaire nous sort de l'uniforme pour faire accéder la différence à l'universel. Comme l'écrit Jacques Lacan, le problème de la question d'Hamlet "Etre ou ne pas être ?", c'est qu'à défaut d'être, il faut devenir un "Parlêtre" !

Dans cette lourde tâche, l'humain ne dispose que de la langue, plus particulièrement de sa langue maternelle, celle qui nourrisson l'a sorti de l'animalité et lui a attribué une âme, subtile et éthérée, qui l'a fait accéder à la sublimation des pulsions pour atteindre la sphère des idées, telles que décrites par Platon via Socrate.

Pour accéder au "parlêtre" (Lacan), il faut user du jeu symbolique des syntagmes et des paradigmes pour une sémantique et une grammaire combinant le synchronique de l'instant présent avec le diachronique du temps passé pour lier ce que je suis devenu à celui que j'ai été et qu'ont été mes ancêtres et le reste de l'humanité. Nous sommes des êtres téléologiques et ubiquitaires dans l'espace et le temps, car nous sommes prédéterminés par la causalité. Je m'oppose ainsi à Sartre en disant : "L'essence précède l'existence !", car il y a en nous l'esprit de la préhistoire, de l'Antiquité, du Moyen Âge, de la Renaissance, de l'âge classique, puis moderne et enfin contemporain.

Nous sommes plus ou moins inconsciemment des êtres transhistoriques, et la Poésophie est cette machine à remonter le temps de nos origines que l'on doit réconcilier avec notre actualité présente. D'où l'usage par la Poésophie des métaphores, des mythes et des paraboles pour concilier la lumière de la raison avec les ténèbres de notre Inconscient.

Le secours de la langue qui s'étaye sur la domestication des pulsions, fait de la langue un hybride entre nature et culture. Mais pour ce faire, la langue doit titiller les zones érogènes. Par exemple il y a des mots qui assoiffent et d'autres qui désaltèrent, des mots qui font bander et d'autres qui font débander. Il y a des mots érogènes, mais aussi des mots mortifères. Les mots mortifères créent des maux dans le corps et l'esprit.

La consultation philosophique doit exorciser les mots mortifères et les remplacer par des mots érogènes, elle doit débarrasser le sujet qui vient consulter des mots mortifères qui conditionnent son mal être. L'on dit que " la langue est la meilleure et la pire des choses !" : la pire quand elle use de mots mortifères, et la meilleure quand elle use de mots érogènes.

La consultation philosophique doit être une philosophie hédoniste qui chasse le déplaisir de celui qui consulte pour le faire accéder à un certain plaisir et cela par le biais des mots. Ceci est à rapprocher de la théorie atomiste héritée de Démocrite que prônait Epicure, en disant que les humains s'échangent des atomes qui, lorsqu'ils sont attractifs suscitent l'amour, ce sont les fameux atomes crochus, et lorsque ils sont répulsifs suscitent la haine. Ces atomes échangés ne sont rien d'autres que les mots que l'on s'échange : au philosophe consultant de choisir des mots érogènes plutôt que mortifères.

J'ai écrit cet article pour condamner certains styles de consultation philosophique auxquelles j'ai assisté, et que je qualifierais vulgairement de "rentre dedans", déstabilisant celui qui vient consulter, désorienté par le philosophe consultant qu'il prend pour le " sujet supposé savoir" (Lacan).

Diotime, n°58 (10/2013)

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