Témoignage

Un débat philosophique sur le mensonge

Tous les ans, lors des rencontres du CRAP-Cahiers pédagogiques, se tient une soirée "Initiatives", au cours de laquelle depuis maintenant de nombreuses années Michel Tozzi propose aux enfants présents à la rencontre un atelier philosophique devenu emblématique.

Cette année les Crapistes en herbe ont choisi comme sujet de réflexion : "Mensonge et vérité, leurs avantages et leurs inconvénients".

Afin de conserver une équité dans la part d'expression de tous les individus présents autour de la table, une présidente de séance a été désignée en la personne de Mélina.

Michel commence le débat en demandant à l'assemblée une définition du mensonge.

Les enfants ont alors répondu : "Le mensonge, c'est énoncer un fait comme s'étant produit alors qu'il n'a pas eu lieu et vice-versa".

Mais le mensonge est-il immuable ? Cela est variable, une parole peut, par manque d'information ou de précision, être considérée comme vraie ou fausse. Exemple : "- Es-tu allé chercher du pain? - Oui". La personne n'a pas précisé d'indication de temps, son interlocuteur lui répond "Oui" car il y est allé la veille. Un acte peut donc s'avérer être juste à un temps donné puis faux par la suite.

Il y a peut-être alors une différence à établir dans ce cas entre mensonge et erreur d'interprétation ?

Nous pouvons déclarer des choses qui s'avèrent être fausses par erreur d'appréciation ou manque de connaissance sans vouloir énoncer un mensonge, mais uniquement par confusion ou ignorance.

Et le mensonge dans tout ça, celui qui consiste à énoncer sciemment un fait irréel, faux, est-il bien ou mal ?

Certains pensent : " Le mensonge est quelque chose de mal, car il nous fait vivre dans l'irréalité, il met les individus dans une situation d'ignorance et d'inexactitude. C'est un manque de franchise qui entraîne une fracture des rapports sociaux".

Les exemples donnés par une partie des enfants attestent de la nuisibilité de cet acte, et des degrés de gravité et de conséquence.

Des membres de l'auditoire démontrent alors que mentir peut entraîner une perte de confiance et donc instaurer une méfiance entre les personnes : " Dire à un camarade qu'il est bien habillé alors que sa tenue ne le met pas en valeur est hasardeux ; s'il vient à s'en apercevoir, il peut alors en vouloir aux autres enfants et leurs rapports peuvent se dégrader". Autre exemple : "Quelqu'un qui n'a pas fait ses devoirs mais assure à ses parents les avoir terminés peut être puni".

Le mensonge a ceci de néfaste qu'il peut donc entrainer une perte de crédibilité, des punitions, des tensions, et une altération des rapports entre les individus.

Mais la vérité exprimée crument peut aussi faire du mal, dire franchement à une personne : "tes vêtements ne te vont pas" ou "tu parles mal" risque d'entrainer un jugement auto-dépréciatif de l'être et nuire à son épanouissement.

Suite à cette réflexion, ne peut-on pas dire que le mensonge n'est pas ce qu'il y a de mieux mais qu'il peut aussi s'avérer serviable ?

D'autres illustrations se dessinent alors dans notre méditation.

Oui, le mensonge est une illusion. Malgré tout, il permet dans certains cas d'aider, d'apaiser, de sauver, voir dans quelques contextes, de pacifier les rapports humains. Exemple : " Une personne qui n'est pas sûre d'elle peut en étant flattée par politesse et non avec hypocrisie prendre confiance en elle. Cet échange de compliments pourra permettre de développer des rapports dans le respect et la bienveillance."

Autre dimension du mensonge pouvant être qualifié de noble : le mensonge pour apaiser et sauver : "Une personne gravement blessée attend les secours. On peut alors rester à ses côtés en lui promulguant des paroles douces et réconfortantes, afin de la rassurer sur son état malgré la gravité de la situation. On peut ainsi lui faire gagner du temps en attendant l'arrivée des secours, lui permettre de ne pas paniquer ou tout simplement lui donner la force de se battre". Dans ce cas on peut lui mentir sur son état, car "c'est pour son bien".

Puis on peut également mentir pour aider un ami : " Un copain bouscule malencontreusement un personnage plus fort de nature violente qui se lance à sa poursuite pour le rattraper et le violenter, on peut indiquer un faux itinéraire au poursuivant afin d'empêcher un acte de maltraitance".

Michel approfondit la question du mensonge de protection : "Pendant la seconde guerre, des personnes furent traquées par des régiments, leur découverte engendrait inéluctablement leur perte. Des habitants se sont alors unis en réseaux pour dissimuler les individus recherchés, leur accorder refuge afin de les sauver. Cependant les résistants se voyant démasqués par les services d'ordre se retrouvaient à leur tour en situation de danger. Mentir pour sauver des vies mettait donc la leur en danger".

Le mensonge est alors vu comme un acte héroïque et un raisonnement intègre, malgré les risques encourus.

De cette conversation riche en idées, en opinions et en exemples, les enfants nous diront que le mensonge a sa part de vice dans la mesure où il est énoncé par profit égoïste, dans le cadre d'une hypocrisie maligne, par désir de nuire ou de blesser moralement.

A l'inverse, il peut se révéler être un acte de diplomatie, apaiser des tensions, avoir une valeur de "liant social", protéger la vie et adoucir une souffrance.

Tout dépend du contexte et de l'état d'esprit dans lequel il est réalisé.

Nos graines de philosophes sortent de cet atelier encore une fois l'esprit stimulé par la réflexion et l'interprétation, avec une approche multiple de leurs interrogations et croyances.

C'est aussi un moment d'introspection intense et instructif.

Diotime, n°58 (10/2013)
Résumé par Amélie Servol, animatrice d'enfants.

Diotime - Un débat philosophique sur le mensonge