Dossier Regards croisés

Présentation de la séance. Regards croisés sur une séance de philosophie menée dans une CLIS (CLasse d'Inclusion Scolaire) : "Croire et Savoir"

Marie-Paule Vannier, maîtresse de conférences en Sciences de l'Education, Université de Nantes, CREN.

I) Origine et contexte de "Regards croisés"

L'idée de croiser les regards pour analyser une même séance de philosophie avec les enfants est née à l'occasion des 11èmes rencontres sur les Nouvelles Pratiques Philosophiques qui se sont déroulées à Paris, au siège de l'UNESCO en novembre 2011. Le croisement des regards portait alors sur une séance menée par Pascaline, auprès d'élèves de maternelle invités à discuter sur le thème de l'Amour. La séance était issue du corpus ayant servi à la réalisation du film "Ce n'est qu'un début"1. Ce travail original a fait l'objet d'un dossier spécial coordonné par Jean-Charles Pettier dans le numéro 53 de Diotime (Juillet 2012).

La richesse des analyses produites dans le cadre de ces premiers "regards croisés" nous a incité à reconduire l'expérience, l'année suivante2, à partir d'une séance filmée dans une classe d'inclusion scolaire (CLIS) sur la thématique : "Croire et Savoir". Ainsi, ce nouveau dossier rend-il compte d'un croisement de regards à propos d'une même séance de philosophie avec des enfants, avec toutefois une particularité qui mérite d'être soulignée : le principal acteur, Guillaume, professeur des écoles spécialisé qui conduit la séance en CLIS, apporte sa contribution à l'analyse de sa propre pratique.

En effet, sollicité au même titre que les différents contributeurs en amont du colloque et installé à la tribune à leurs côtés lors de la présentation des Regards Croisés au public de l'Unesco, Guillaume a bénéficié d'un temps de parole à l'issue de chacun des exposés réalisés par les chercheurs, de manière à pouvoir compléter, valider ou invalider les différentes analyses proposées. Au-delà de la richesse reconnue in situ de tels échanges, il s'agissait de donner à voir une des spécificités des travaux conduits au sein du groupe PHILEAS3, auquel Guillaume appartient, groupe de recherche collaborative qui ancre l'analyse des nouvelles pratiques philosophiques dans un cadre théorique et méthodologique particulier, postulant le caractère incontournable d'une co-élaboration de sens entre chercheur(s) et professionnel(s) pour mieux comprendre les pratiques soumises à l'analyse. Notons qu'à chacune des étapes du processus analytique, Guillaume est resté le destinataire privilégié des différentes analyses produites, le but de la recherche collaborative étant notamment de contribuer au développement du pouvoir d'agir des professionnels (Vinatier, 2009, Vannier, 2012).

Aussi la séance étudiée initie-t-elle un corpus de séances soumis à l'étude de ce groupe pluricatégoriel, PHILEAS, réunissant des professeurs des écoles spécialisés et des chercheurs en sciences de l'éducation, autour d'une problématique liant la pratique philosophique régulière en classes spécialisées et le développement de l'estime de soi et d'un rapport au savoir propices aux apprentissages scolaires auprès de publics d'élèves "fragilisés"4. Le programme de recherche défini pour trois années scolaires de 2012 à 2015, explorera les trois grands axes de réflexion suivants : Philosophie/Sciences (2012-2013), Philosophie/Arts (2013-2014) et Philosophie/Histoire (2014-2015). Dans ce cadre, les collègues professeurs des écoles spécialisés et membres du groupe PHILEAS se sont portés volontaires pour mettre en oeuvre, dans leurs classes respectives5, les différentes séquences co-élaborées par le groupe dans le cadre de nos séminaires de travail animés notamment par Edwige Chirouter, spécialiste du domaine.

Dans le cas présent, la séance est menée par Guillaume alors qu'il suit un stage de spécialisation pour obtenir le Certificat d'Aptitude Professionnelle pour les Aides spécialisées, les enseignements Adaptés et la Scolarisation des élèves en situation de Handicap (CAPA-SH). La CLIS-TSL6, dans laquelle se déroule la discussion à visée philosophique, réunit une douzaine d'élèves, tous diagnostiqués avec au moins un trouble spécifique du langage oral ou écrit.

La séance a été filmée lors d'une visite formative réalisée par Edwige Chirouter, coordinatrice du groupe PHILEAS, mais également, et surtout dans ce cadre précis de stage de spécialisation, formatrice en charge d'un module spécifique sur les pratiques philosophiques à l'école en général et dans l'enseignement spécialisé en particulier. Ce contexte particulier prend toute son importance dans le déroulement de la séance : au-delà de la pression non négligeable qu'opère une quelconque observation de classe par une tierce personne, il s'agit ici d'une visite réalisée par une spécialiste du domaine, et qui plus est directrice du mémoire professionnel que Guillaume est alors en train de rédiger et dont la problématique traite justement de la relation entre philosophie et sciences. D'où la thématique choisie : "Croire et Savoir". Cette forte pression explique en partie les choix faits par Guillaume lors de la préparation de sa séance, comme il le précisera lui-même dans ce dossier.

L'enjeu de ces "regards croisés" est double :

  • solliciter différents points de vue sur une même pratique, à partir des traces vidéo et transcrites de la discussion à visée philosophique, les contributeurs ayant eu accès aux deux sources, film et verbatim ;
  • organiser le croisement des regards, à partir des textes reçus et des présentations orales faites à l'Unesco, en invitant chacun à "réagir" aux différentes analyses produites. Ceci étant posé, le dossier s'ouvre sur la présentation de la séance à partir d'un premier découpage du verbatim aidant le lecteur à se saisir des enjeux des analyses qui suivront.

Cette présentation, co-écrite par Marie-Paule Vannier et Guillaume Agnoli, pose ainsi le cadre des Regards Croisés.

Dans un second temps, Michel Tozzi et Christine Pierrisnard présentent chacun leur propre analyse de la séance. Michel Tozzi s'attache à décrire et à comprendre les enjeux des interactions Maîtres-Elève(s) en décrivant, d'une part, ce qu'il appelle "la boîte à outils" de l'enseignant, autrement dit ici les moyens utilisés par Guillaume pour éveiller à la pensée réflexive des élèves en difficulté scolaire ; d'autre part, les attitudes des élèves telles qu'elles se déclinent dans la dynamique de la séance.

Christine Pierrisnard adopte, quant à elle, un point de vue plus "méta", en considérant la dimension temporelle des ateliers à visée philosophique au service du développement de l'enfant.

Pour finir, Guillaume apportera sa propre lecture de la séance ainsi que son point de vue sur les interprétations proposées par les deux chercheurs ayant accepté de jouer le jeu du croisement de regards dans ces conditions de co-élaboration.

Mais avant cela, venons-en à la présentation de l'économie générale de la séance, objet de ces regards croisés.

II) Le groupe-classe observé

Douze élèves, soit la classe au complet, participent à la séance filmée. L'âge des élèves varie de 7 ans à 11 ans, ce qui est une particularité de ces structures inclusives. Les élèves accueillis en CLIS y poursuivent généralement une scolarité sur plusieurs années. L'enseignante en charge de la classe durant les deux années précédant l'arrivée de Guillaume pratiquait également la philosophie selon des modalités proches, ayant suivi la même formation auprès d'Edwige Chirouter. Aussi certains élèves ont-ils déjà une bonne expérience de ce que signifie "faire de la philosophie" à l'école. Nous les retrouverons parmi les plus "participatifs", voire parmi ceux qui pourraient être perçus comme des leviers potentiels (Justin) ou au contraire des freins (Hugo) à l'avancée de la réflexion collective.

III) De l'importance du choix d'un agencement spatial

L'agencement spatial du groupe classe est le suivant : les tables sont disposées en U, les élèves sont assis à leur table respective et le maître leur fait face, debout au tableau. Interrogé à ce propos, Guillaume justifie son choix par le fait qu'il souhaite impulser une certaine dynamique en se permettant de se déplacer auprès des uns et des autres pour solliciter plus directement les interactions au sein du groupe.

A noter qu'à l'occasion d'un séminaire interne au groupe PHILEAS, la question a été soulevée par la collègue responsable de la CLIS avec l'arrivée de Guillaume. Fabienne, qui elle choisissait au contraire de sortir d'une disposition classe pour s'installer avec les élèves en cercle assis sur des chaises. Il s'agissait pour elle de rompre le plus significativement possible - c'est-à-dire en acte - avec le fonctionnement habituel de la classe. Ce à quoi Guillaume répond qu'au contraire son choix a été pensé en lien direct avec sa problématique de mémoire professionnel, à savoir la recherche d'impact d'une pratique philosophique sur les apprentissages disciplinaires. D'où l'idée de ne pas trop créer de rupture entre les deux mondes.

A noter la présence d'une auxiliaire de vie scolaire (AVS) dans la classe, mais qui ne participe pas au débat. Elle aidera les élèves individuellement, au même titre que Guillaume, lors de la phase de production écrite en amont de la discussion à proprement parler.

La séance dure une heure en fin de matinée.


(1) Film réalisé par Jean-Pierre Pozzi et Pierre Barougier, produit par Cilvy Aupinet (Equipe de Ciel de Paris Productions), sorti le 17 novembre 2010.
http://www.cenestquundebut.com/le-film.

(2) Nous rendons compte ici du travail mené dans le cadre des 12èmes rencontres sur les Nouvelles Pratiques Philosophiques qui ont eu lieu les 14 et 15 novembre 2012 au siège de l'UNESCO à Paris.

(3) L'équipe de recherche collaborative PHILEAS a une double appartenance institutionnelle, au Laboratoire du CREN (Université de Nantes) et à la structure fédérative Opeen & Reform.

(4) Ref. à Vannier (2009) en ligne
http://dugi-doc.udg.edu/bitstream/handle/10256/2839/317.pdf?sequence=1

(5) Pour deux d'entre eux en CLIS, deux autres en ULIS et une dernière en SEGPA

(6) Les troubles spécifiques du langage oral et écrit (dysphasies, dyslexies) [ ] sont à situer dans l'ensemble plus vaste des troubles spécifiques des apprentissages, qui comportent aussi les dyscalculies (troubles des fonctions logico-mathématiques), les dyspraxies (troubles de l'acquisition de la coordination) et les troubles attentionnels avec ou sans hyperactivité.
Cf. http://www.education.gouv.fr/bo/2002/6/encart.htm

Diotime, n°58 (10/2013)

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