En classe

Le maître d'école

Nos convictions nous appartiennent-elles ?

Oscar Brenifier et Isabelle Million, Philosophes-praticiens, formateurs, Institut de Pratiques Philosophiques - http://www.brenifier.com - http://www.pratiques-philosophiques.com.

Extrait de l'ouvrage Philosopher avec les contes soufis, éditions Eyrolles, Paris (parution fin mai 2013).
Vingt contes suivis chacun d'une analyse philosophique et de questions qui en extirpent certaines problématiques inhérentes

1) Narration

Il était une fois un maître d'école qui était très exigeant et très sévère avec ses élèves. Ceux-ci n'en disaient jamais rien devant lui car il les effrayait. Gare à celui qui n'avait pas appris ses leçons par coeur ! Mais un beau jour, lassés de son autorité excessive, les élèves décidèrent de trouver une solution pour se débarrasser de lui.

- Quel dommage, disait l'un d'eux, qu'il ne tombe jamais malade ! Cela nous donnerait un peu de répit.

- C'est vrai, renchérit un autre, nous serions plus libres, au moins de temps en temps.

À ces mots, un troisième élève proposa une idée :

- On pourrait essayer de le convaincre qu'il est malade. Il suffirait de lui dire : "Maître ! Comme votre visage est pâle ce matin ! Vous ne devez pas être bien, vous avez certainement de la fièvre."

- Si tu lui dis ça, il ne te croira pas, objecta un quatrième. Tes paroles ne réussiront pas à le convaincre. Mais si tous, l'un après l'autre, nous lui répétons la même chose, il finira par le croire. Après toi, je lui dirai : "Que se passe-t-il, Maître ? Que vous arrive-t-il ?" Si nous avons l'air sincère, à force de le lui répéter, nul doute qu'il sera convaincu.

Le matin suivant les élèves préparèrent leur piège. À peine le maître arriva-t-il, qu'au lieu de le saluer comme d'habitude, un premier élève, affectant un air attristé, lui annonça "la mauvaise nouvelle". Le maître, irrité par cette remarque, fit un geste brusque de la main : "Ne dis pas n'importe quoi. Je ne suis pas malade. Va t'asseoir à ta place."

Puis comme prévu, divers enfants, les uns après les autres, lui firent part de leur "inquiétude", chacun avec ses propres mots. Le maître commença peu à peu à se poser des questions, puis finit par croire qu'il était réellement malade, à tel point qu'il ne se sentit pas bien du tout. Il décida de retourner chez lui afin de se soigner. En rentrant, il pensa avec rancoeur à sa femme.

- Comment se fait-il qu'elle n'ait même pas remarqué mon état ce matin ? Ne s'intéresse-t-elle plus à moi ? Voudrait-elle me quitter pour en épouser un autre ?

Lorsqu'il ouvrit la porte de sa maison, située juste à côté de l'école, il était très en colère. Sa femme, surprise de le voir revenir si tôt, lui demanda :

- Que se passe-t-il ? Pourquoi n'es-tu pas à l'école ?

- Ne vois-tu pas la pâleur de mon visage ?, répliqua le maître d'école de façon acerbe. Tout le monde s'inquiète de ma santé, mais toi, cela te laisse complètement indifférente. Quand je pense que nous partageons le même toit, mais que tu ne te préoccupes même pas de moi.

Sa femme rétorqua : "Mon cher mari, tu te fais des idées. Tu n'es pas plus malade que moi. D'où tiens-tu cette lubie ?"

Le maître s'emporta carrément :

- Ô femme stupide, tu es complètement aveugle, et ce n'est pas de ma faute. Tu ne vois pas que je suis malade, que je ne me sens pas bien et que j'ai mal partout !

Mais la femme répliqua fermement :

- Comme tu veux. Mais laisse-moi t'apporter un miroir. Tu constateras par toi-même si vraiment tu as l'air malade et si je mérite d'être traitée d'une manière aussi injuste.

- Fiche-moi la paix avec ton miroir, va plutôt préparer mon lit, peut-être que je me sentirai mieux si je m'allonge. Et puis, cours vite chez le docteur.

Tout en maugréant, la femme se dirigea vers la chambre :

- Tout cela n'a aucun sens. Il fait semblant d'être malade pour m'éloigner de la maison. Je ne sais pas ce qu'il veut, mais je suis sûre que c'est un prétexte.

Une fois au lit, le maître se mit à se lamenter. Les élèves l'entendirent par la fenêtre, et le petit malin qui avait eu cette "bonne" idée suggéra aux autres :

- Lisons nos leçons de la voix la plus forte possible, tous ensemble, et comme il n'est pas de bonne humeur, le bruit va certainement l'agacer.

En effet, au bout d'un moment, le maître n'en pouvait plus de ce vacarme, et en dépit de son "mal" il se leva pour dire à ses élèves :

- Vous me donnez mal à la tête. Il n'y aura pas classe aujourd'hui. Je vous autorise à rentrer chez vous.

Poliment, les enfants lui souhaitèrent un bon rétablissement et s'en furent.

Quand les mères virent que leurs enfants jouaient dans les rues alors qu'ils devaient être à l'école, elles les réprimandèrent sévèrement. Les enfants se défendirent :

- C'est le maître qui nous a dit de partir ! Ce n'est pas de notre faute si par la volonté de Dieu, il est tombé malade.

Les mères les menacèrent alors : "Nous allons vérifier si vous dites la vérité. Si c'est un mensonge, alors gare à vous !"

Elles se rendirent sur le champ au domicile du maître d'école, et constatèrent qu'à ses dires, il était gravement malade. Elles s'excusèrent de l'avoir dérangé :

- Pardonnez-nous, nous ne savions pas que vous étiez malade.

- Moi non plus je ne le savais pas ! répliqua le maître. Ce sont vos enfants qui m'ont alerté.

2) Analyse

Barbares et sauvages

Il est de ces personnages que Friedrich Schiller nomme les barbares, qu'il va opposer aux sauvages. Les premiers sont ceux qui veulent toujours dicter des règles, imposer des formes définies a priori et de manière catégorique, sans se soucier des individualités, des différences, de la pluralité, de la sensibilité et de la manière d'être de tout un chacun. Les sauvages au contraire ne connaissent que leurs impulsions immédiates, leurs désirs et leur subjectivité, sans se soucier d'une quelconque universalité ou d'un quelconque devoir. Pour les premiers, la réalité s'articule à travers des règles préétablies, pour les seconds, elle s'articule à travers les impulsions du moment. Le maître d'école de cette histoire entre visiblement dans la première catégorie, les élèves plutôt dans la seconde. Mais dans les deux cas, ni pitié ni compassion ne trouvent leur place. En fait, les deux schémas se renvoient l'un à l'autre. Platon dit qu'un tyran est comme un petit enfant : les deux tentent d'imposer leur arbitraire sur le monde qui les entoure.

Le maître sait, il pense que tous doivent savoir, il impose ce savoir à travers des formes spécifiques, en particulier la répétition qu'implique l'apprentissage par pure mémorisation, système formel couplé selon la tradition à un système punitif. Pas étonnant que les élèves soient frustrés et même en colère. Cette barbarie les renvoie à leur propre sauvagerie. Ainsi ont-ils l'impression d'être opprimés, de ne pas pouvoir respirer, de ne pas pouvoir exister : ils sont en colère. Un problème au demeurant tout à fait courant, à la fois dans la manière d'être des parents ou des enseignants, et dans le vécu des élèves. À ce moment-là, tout est bon pour combattre "l'oppression". École vient de scola, qui signifie "espace libre". Aujourd'hui, elle signifie plutôt "contrainte" et "sanction". Tout le problème, pour le sauvage comme pour le barbare, est de savoir comment conjuguer liberté et obligation. Sans doute faut-il à la fois savoir mériter et ne pas craindre cette liberté tant désirée.

Opinion personnelle et opinion commune

Nous avons tous des opinions plus ou moins fondées, des croyances personnelles, qui nous servent de repères et nous guident au jour le jour. Certaines sont plus fondées que d'autres, ou plus ancrées que d'autres, et au cours de notre existence nous les voyons se modifier, disparaître, et parfois réapparaître. Certes le temps y est pour beaucoup, par ce que l'on pourrait nommer une sorte d'évolution naturelle liée à l'âge et aux modifications internes de notre être. Mais les événements que nous vivons, les circonstances diverses qui constituent l'environnement que nous habitons, la fréquentation et les transformations de l'opinion commune y sont aussi pour beaucoup. C'est le principe qu'ont compris et mettent en oeuvre les élèves de l'école, qui utilisent la puissance des mots afin de faire changer leur maître et mettre en échec cet homme tellement dur et inflexible qu'il ne tombe jamais malade. Si une opinion donnée ne saurait le convaincre, la répétition de cette opinion devrait réussir à l'atteindre, montrant ainsi la fragilité des systèmes les plus retors et fermés. Gustave Le Bon, dans sa Psychologie des foules avait identifié comment les individus, quels qu'ils soient, sont radicalement transformés par l'influence du collectif : il en viennent à "sentir, penser et agir d'une façon tout à fait différente de celle dont sentirait et agirait chacun d'eux isolément".

Ainsi, nul n'est à l'abri de l'opinion commune. Heureusement, car elle nous protège de nos propres rigidités et solipsismes ; malheureusement, car elle montre comment le désir de reconnaissance ou autres phénomènes d'osmose nous rend influençables ou corruptibles. Ce rapport au groupe est pourtant une nécessité. C'est alors tout un art que de savoir conserver ses convictions et de savoir les abandonner. Croire ou ne pas croire, là est la question. L'on peut aussi se demander d'où proviennent donc nos intimes convictions. Une opinion est-elle jamais personnelle ? La conception "d'idée propre" est-elle totalement illusoire ? En même temps, sommes-nous capables d'objectivité, ou accordons-nous sens et réalité en suivant les aléas d'une quelconque subjectivité, la nôtre ou celle d'autrui ? À cela nous pouvons aussi répondre que nous sommes tous habités d'un sens commun, qui peut transcender opinions et émotions diverses. Faut-il encore pouvoir accéder à cette autre réalité, et échapper au flux incessants des circonstances et de la futilité.

Le doute

Le doute habite le coeur de l'homme, il se niche au coeur de ce qui représente son identité : la pensée. À tel point que Descartes a pris le doute comme le fondement ou la garantie principale de notre propre existence, pour savoir de manière indubitable que nous existons : "Je doute donc je suis". Un paradoxe certain : le doute nous permettrait donc de ne pas douter de notre être. Le doute exprime l'incertitude, un manque de conviction, en ce sens il ne nous plait guère, car nous aimons être certain, cela nous rassure. Il est vrai que le doute nous permet d'aller plus avant, de voir nos erreurs, de progresser dans nos pensées. Il s'agit néanmoins, comme le propose aussi Descartes, de distinguer le doute méthodique, qui a des raisons spécifiques de douter et reste rationnel, et le doute général, "hyperbolique", métaphysique, débordant, compulsif et excessif, qui nous fait douter même du vraisemblable, comme une sorte d'anxiété maladive, impuissante, inconsciente et perverse, qui paralyse toute pensée et action.

Dans l'histoire présente, le doute du maître n'a rien de rationnel : il est provoqué par l'inquiétude et montre la fragilité de cet homme apparemment rationnel et ferme d'esprit. Il en va périodiquement ainsi des personnes inquiètes, qui cachent leurs propres doutes derrière un entêtement excessif et une apparente volonté, mais qui en fait ont simplement du mal à effectuer des jugements posés et réfléchis. Elles oscillent de ce fait entre un comportement erratique et une attitude bornée, par crainte de faire face à leurs propres incertitudes. Ainsi le maître, après avoir refusé, puis douté, se crispe complètement sur l'idée de sa maladie. Comme chez lui, notre rapport au réel est fort mouvant, mais nous n'hésitons pas pour autant à le convoquer avec la meilleure des consciences. Un fort besoin de croire sans doute nous habite. Et c'est dans les mots, les nôtres, ceux des autres, ou encore ni les uns ni les autres, que nous tissons ce fragile vêtement, percé et échancré, que nous nommons réalité.

La méfiance

Une fois que nous avons une idée en tête, une quelconque conviction, la totalité du réel doit s'y conformer nolens volens. Une sorte de rejet et de méfiance s'installe envers tout ce qui ne convient pas à ces conclusions, aux principes ainsi élaborés, à cette vision du monde. Et comme bien souvent nous ne souhaitons pas changer d'avis, nous essayons "d'adapter" les réalités qui se trouvent sur notre chemin, afin de conserver et nourrir la perspective que nous avons élue. Les torsions que nous effectuons alors sur la perception de ce qui nous entoure peuvent s'avérer particulièrement violentes. Bien souvent, nous préférons ignorer ce qui ne nous convient pas : nous le rejetons, nous l'ignorons, nous l'oublions. Mais nous pouvons aussi le prendre de front et l'attaquer, par exemple en y attribuant de mauvaises intentions, que ce soit le maléfice d'une puissance surnaturelle ou le désir de nuire du prochain : nous laissons parler nos craintes. Notre méfiance est alors "bien éveillée", et nous sommes capables de concocter les pires scénarios possibles et imaginables. C'est ce qui arrive au maître d'école, qui à cause de sa nouvelle "révélation" en vient à douter de sa femme et lui attribue des intentions peu louables. Et lorsqu'elle veut convoquer la réalité du miroir, il s'y refuse complètement, car il ne l'écoute plus : toute confiance est perdue. Il veut bien de la pitié, de l'émotion, mais refuse la raison ; il accepte la faiblesse, mais refuse la force. Passion triste et perte de puissance d'être, dirait Spinoza.

Bien entendu, ce type de méfiance est fort contagieux, et l'épouse se met aussi en retour à imaginer des intentions malignes là où il n'y a que bêtise et entêtement. Mais par commodité, nous préférons souvent nous méfier beaucoup plus d'autrui que de nous méfier un peu de nous-même. Ainsi la méfiance peut engendrer rancoeur, amertume et paranoïa. Or il est facile de susciter la méfiance : il ne s'agit que d'éveiller les soupçons et craintes qui sont toujours présents et sommeillent au coeur de l'homme. Comme l'animal, nous oscillons en permanence entre le désir et la peur. De surcroît en amplifiant à l'infini, fatalité humaine, ces désirs et peurs. Même des concepts aussi abstraits que la vérité ou la beauté engendrent chez nous le désir et la peur. Pas étonnant de rencontrer chez l'humain un terreau fertile pour la méfiance et la paranoïa. Nous imaginons le pire, nous avons peur d'être déçus, nous nous inquiétons : en tout cela nous cherchons à nous rassurer. Finalement, comment faire confiance, en soi, en autrui, en la raison ? Tout dépend peut-être de notre générosité, ce qui n'est guère manifeste au quotidien, comme le montrent bien les divers personnages de la narration.

Autorité et réalité

Qui détient le pouvoir de déterminer la réalité ? Elle se niche souvent dans les mots d'autrui. La fin de l'histoire nous dit que le maître ne savait pas qu'il était malade, qu'il l'a appris grâce aux enfants, et on peut penser que les mères qui le questionnaient adhèrent de bonne grâce à cette affirmation du maître, bien qu'elles puissent en être quelque peu surprises. Elles acceptent ainsi l'argument d'autorité, puisque c'est ce que cet homme représente. Elles doutent de leurs enfants, mais si l'autorité dit qu'ils ont raison, alors elles les croient. Contrairement à l'épouse, plus suspecte, car elle connaît bien la subjectivité de ladite autorité.

Nous avons là un jeu de chassé-croisé tout à fait intéressant. Les enfants se rebellent contre l'autorité qu'ils trouvent abusive, et ils réussissent à manipuler cette autorité et faire qu'elle doute d'elle-même. Mais les mères qui représentent aussi une forme d'autorité pour les enfants et doutent de la parole de ces derniers, vont sans doute accepter l'autorité de leur progéniture parce que le maître, manipulé, affirme qu'ils ont raison.

Lorsque les affirmations se contredisent, nous devons en dernier ressort déterminer à qui nous faisons confiance, à qui nous attribuons l'autorité du savoir et de la vérité. Sans nous en rendre compte, nous adhérons parfois à certains discours sans autre attente de preuve que la crédibilité que nous accordons à une personne, souvent de manière arbitraire et irrationnelle. C'est en comprenant cela que la publicité nous présente tel acteur connu ou sportif célèbre qui nous affirme sans autre forme de procès qu'une voiture est meilleure qu'une autre, et il faut bien croire que nous adhérons à de telles assertions, sans quoi cette technique ne serait plus utilisée. Cette histoire nous montre d'ailleurs que l'école est le lieu par excellence où nous apprenons à accepter sans discuter l'argument d'autorité, sauf si nous y prenons garde.

3) Questions

A/ Compréhension

  • Quels rapports entretiennent le maître et ses élèves ?
  • Qu'y a-t-il de semblable entre le maître et les élèves ?
  • Pourquoi le maître finit-il par croire les élèves ?
  • Pourquoi le maître se met-il en colère contre sa femme ?
  • Pourquoi le maître croit-il les élèves plutôt que sa femme ?
  • Le maître est-il raisonnable?
  • Pourquoi le maître ne veut-il pas voir le miroir ?
  • Les personnages de l'histoire font-ils confiance à autrui ?
  • Le maître est-il réellement malade ?
  • Pourquoi les mères croient-elles le maître et pas leurs enfants ?

B/ Réflexion

  • L'école incarne-t-elle une forme d'aliénation ?
  • L'autorité est-elle indispensable à l'enseignant ?
  • Pourquoi croirions-nous un groupe de personnes plus qu'une seule personne ?
  • La répétition est-elle une bonne manière de faire passer un message ?
  • La crainte est-elle une technique efficace pour faire passer un message ?
  • Faut-il plutôt croire autrui ou soi-même ?
  • Pourquoi préférons-nous parfois nous fier à nos convictions plutôt qu'à l'évidence ?
  • Pourquoi l'autorité est-elle un gage de crédibilité ?
  • Pourquoi les parents ont-ils souvent du mal à croire leurs enfants ?
  • Les gens têtus sont-ils forts ou fragiles ?

Diotime, n°57 (07/2013)

Diotime - Le maître d'école