Dossier Philosoin

Ateliers philosophiques avec une visée thérapeutique et pédagogique

Julie Ribalet, psychologue à l'ITEP (Institut Thérapeutique Educatif et Pédagogique) de Guidel

Julie Ribalet nous fait part de son itinéraire de recherche et de la mise en place d'ateliers philosophiques, en binôme avec un enseignant, dans un Institut Thérapeutique Educatif et Pédagogique accueillant des enfants et des adolescents de 8 à 12 ans qui présentent des difficultés psychologiques (troubles du comportement).
Le dispositif philosophique a une vertu thérapeutique, en ce qu'il peut mettre en mouvement un certain nombre de savoirs : savoir-faire, savoir-être, savoir-vivre.

I) Mon itinéraire

Afin de mieux comprendre ma démarche, je vais retracer rapidement mon itinéraire de recherche. Lors de mes années d'étude en psychologie clinique, mon intérêt s'est d'abord porté sur la prévention de la souffrance psychique, suite à la polémique suscitée par la publication, en septembre 2005, d'un rapport de l'Inserm (Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale) concernant le dépistage des troubles de la conduite chez l'enfant. Les experts ont rejeté en bloc l'idée qu'il existerait un lien prédictif entre les troubles du comportement chez le jeune enfant et la délinquance à l'adolescence. Suite à cela, les professionnels de la petite enfance ont réaffirmé que l'enfant "turbulent" est un enfant en souffrance, et ils se sont accordés sur la nécessité d'une prévention globale des troubles.

Je me suis alors demandée ce que l'on peut proposer comme prévention de la souffrance psychique pour appréhender l'enfant dans sa globalité. Suite à ma participation à un colloque organisé par le Grames (Groupe de Recherche et d'Action Médicale Educative et Sociale) sur le thème "Enfance et Désordre", j'ai pu rencontrer des professionnels de diverses disciplines, et s'est constitué une "communauté de recherche et de pratique d'ateliers philosophiques auprès d'enfants". C'est alors que j'ai rencontré des enseignants de CP de l'école de Vincennes à Paris qui font des ateliers philosophiques avec leurs élèves.

Cette communauté de recherche s'est transformée en association Dephi, dont je suis un membre actif, pour le développement de la philosophie pour l'Enfance, l'Ecole et la Cité. Cette association s'inscrit dans la démarche inaugurée par l'Unesco, celle de favoriser l'ouverture d'esprit, la responsabilité civique, la compréhension et la tolérance entre les individus et entre les groupes.

Mes premières recherches ont porté tout d'abord sur la philosophie avec les enfants, afin de mieux saisir cette pratique innovante et de prendre conscience de l'intérêt d'un tel apprentissage dès le plus jeune âge, pour des raisons à la fois philosophiques, politiques, éthiques et éducatives, mais aussi d'une pratique philosophique dans le domaine de la santé et du thérapeutique.

A travers diverses rencontres et interrogations, j'ai pensé que mes années de Master seraient l'occasion de poursuivre mon cheminement et de pousser plus loin l'intuition que les ateliers philosophiques pouvaient avoir des vertus thérapeutiques et un rôle dans la prévention de la souffrance psychique. J'émettais l'hypothèse que les ateliers philosophiques développaient un ensemble de savoirs dans un esprit de découverte et de curiosité, et qu'ils offraient un espace de liberté par et dans la réflexion.

Suite à ce travail, j'avais une vision idéalisée des ateliers philosophiques, et je me suis demandée ce qu'il en serait avec des enfants en grande difficulté. Mais instaurer ce projet d'ateliers philosophiques dans des institutions médico-sociales ne fut pas une tâche facile. J'ai trouvé un stage dans une structure de prévention précoce expérimentale appelée "Mission Possible", dans le 19ème arrondissement de Paris. La première chose qui m'a frappée, c'était la violence des enfants accueillis dans cette association. C'était une chose nouvelle à laquelle je devais me confronter. Mais comment penser cette violence ? Et comment réussir à mettre en place des ateliers philosophiques alors que les pensées sont si mises à mal ?

Lorsque j'ai obtenu mon diplôme en psychologie clinique, j'ai souhaité prolonger ce travail. J'ai d'abord animé des ateliers philo pendant deux ans dans un Ime (Institut Médico-Educatif), qui accueille des enfants avec une déficience mentale. Puis j'ai mis en place des ateliers philo en Itep (Institut Thérapeutique Educatif et Pédagogique). C'est de ce travail dont je vais parler.

II) Les ateliers philosophiques à l'ITEP de Guidel

Les Itep accueillent les enfants et adolescents qui présentent des difficultés psychologiques dont l'expression, notamment l'intensité des troubles du comportement, perturbe gravement la socialisation et l'accès aux apprentissages. Ces enfants et adolescents se trouvent, malgré des potentialités intellectuelles préservées, engagés dans un processus handicapant qui nécessite le recours à des actions conjuguées et à un accompagnement personnalisé.

Je suis psychologue à temps plein dans un Itep situé à Guidel en Bretagne. J'ai une activité très variée : soutien aux équipes, travail auprès des familles, psychothérapies individuelles, groupes thérapeutiques...

Les ateliers philo sont organisés en binôme psychologue-enseignant. Il y a deux groupes, constitués chacun de 4 à 6 enfants, âgés de 8 à 12 ans. Ces ateliers se déroulent une fois par semaine, d'une durée environ d'une heure.

Un thème est abordé sur deux séances. Une semaine sur deux, l'atelier change de forme.

1) Lors de la première séance, l'atelier se déroule en trois temps :

  • Le premier temps est celui de la lecture d'un album de jeunesse. Nous avons au préalable sélectionné un ouvrage sur le thème philosophique abordé. Les enfants s'installent en cercle sous une grande tente. Ce temps consiste à lire un texte à voix haute pour un moment de détente. Puis nous vérifions simplement la compréhension du récit sans engager de questionnement ou de réflexion sur le thème.
  • Le deuxième temps est celui de la "discussion philosophique". Les enfants sont alors invités à s'exprimer sur le thème. La parole circule avec le bâton de parole que les enfants se passent entre eux. Les adultes vont être les "témoins" de ce qui va se dire de singulier pour nourrir un problème commun à la condition humaine. Nous avons une place discrète mais active, dans la mesure où nous nous autorisons à relancer le débat par des remarques, des questions, de manière à assurer le maintien d'une parole non violente et un climat de confiance. Un des adultes prend en note les thèses énoncés et les arguments, dans le but de synthétiser les idées suite à la discussion.
  • Dans un troisième temps, il est proposé aux enfants de faire un dessin pour réaliser collectivement une affiche sur le thème. Les affiches auront pour but de retracer le parcours réflexif des enfants et vont servir de mémoire à la communauté de recherche. Les affiches sont exposées pour montrer le fruit de leur travail afin de les partager avec les autres enfants.

2) Lors de la2ème séance, la semaine suivante, nous faisons un retour sur la discussion de la séance 1, et proposons un autre support, du type des fiches "pense pas bête", chez Bayardkids, afin de permettre un approfondissement des notions et finaliser l'affiche.

La majorité des enfants accueillis à l'Itep vivent dans la violence, en connaissent ses effets douloureux et destructeurs, mais aussi parfois ses effets plaisants. Ces enfants ont des vécus tellement violents ou chaotiques que leurs psychismes sont comme des champs de batailles. Pour créer des conditions pour la paix avec ces enfants, c'est le dispositif du philosopher lui-même qu'il convient de co-construire avec eux. Tout l'enjeu étant de leur montrer que l'on ne peut pas discuter si on n'arrête pas la violence, physique puis verbale, si l'on ne s'écoute pas, si l'on ne respecte pas la pensée des autres, si l'on n'a pas de règles qui permettent d'instaurer les tours de parole qui règlementent les échanges.

Devant ce constat, nous avons proposé la philosophie pour enfants, afin que les enfants apprennent à se parler par le biais du dialogue entre soi et les autres, que les enfants se parlent de ce qu'ils vivent et tentent d'en dégager certaines tendances communes, un sens commun. Nous avons pu remarquer des effets positifs sur le développement de la socialisation et l'estime de soi. Ils peuvent mettre des mots sur ce qu'ils vivent, ils partagent, écoutent et cherchent à comprendre, à donner du sens à ce qu'ils vivent. Le but de ces ateliers est de les aider à penser de façon plus "raisonnable", c'est à dire en faisant appel à la raison, et à leur faciliter l'aptitude à réfléchir quand ils se trouvent dans une situation problématique ou conflictuelle.

Conclusion

Le philosopher et le soin peuvent avoir comme travail commun de mettre à distance, d'aider à chercher une bonne distance, permettant à la fois de sortir de l'envahissement par l'affect et de trouver une bonne distance pour réfléchir et raisonner.

La discussion à visée philosophique est thérapeutique, mais de surcroît, non par finalité, qui est d'abord réflexive. Ces ateliers ont une vertu thérapeutique, parce que la philosophie prend soin de l'âme. Non pas parce qu'elle cherche directement à soigner, à l'inverse des psychothérapies, mais parce qu'en réfléchissant sur les grandes questions que se posent les hommes depuis longtemps, le dispositif philosophique peut mettre en mouvement un certain nombre de savoirs :

  • un savoir-faire: c'est un savoir remettre les mots, donc les affects en mouvement. C'est l'une des difficultés majeures des enfants dépressifs, qui perdent leur capacité empathique. Le dispositif proposé permet d'oser exprimer les pensées à l'intérieur de soi, d'avoir le courage de se servir de son propre entendement. Cette individualisation est symbolisée par le bâton de parole. Oser se saisir du bâton de parole, mais aussi savoir le redistribuer. C'est la possibilité donnée à chacun de se mettre tous ensemble pour penser la question du jour.
  • Un savoir-vivre, par un ensemble de règles et de pratiques inscrivant les relations entre les personnes. Les règles instituées : "ne pas se moquer", "ne pas couper la parole" etc., vont développer le souci d'autrui, et une estime de soi. Le bâton de parole est celui qui autorise le passage à l'acte de parole, ce qui est formateur pour savoir-vivre les affects ou pulsions, savoir les faire attendre pour mieux les vivre.
  • Un savoir-être, qui implique les deux niveaux précédents. Le savoir-faire avec nos propres affects et représentations, nous permet de ne pas renoncer à être nous-même. Le savoir-vivre non plus uniquement en étant un face aux autres, mais un art d'être libre ensemble, avec le souci de soi et des autres.

Diotime, n°56 (04/2013)

Diotime - Ateliers philosophiques avec une visée thérapeutique et pédagogique