Dans la Cité

L'Atelier de Philosophie d'Hérouville Saint-Clair : un bilan après 15 ans d'activité

Anne-Marie Sibireff, présidente de l'Atelier,
Alain Lambert, secrétaire de l'Atelier, alpatou@yahoo.fr .

I) Les principes

En 1996 fleurissent encore les cafés-philo. A Caen par exemple, où le Mémorial en organise un tous les lundis. Un autre se tient dans un café du quartier Saint Paul.... Quand le maire-adjoint à la culture d'Hérouville, la commune voisine, nous demande de créer un tel lieu dans la ville où nous habitons (qui de nous n'a rêvé d'étudier la philosophie avec les gens de sa rue, de son quartier, de sa ville ?), un café philo de plus semble superflu et ne nous tente pas sous cette forme.

C'est l'époque où, à l'association des professeurs de philosophie du Calvados, nous explorons La République, chacun travaillant un aspect qu'il a choisi pour le présenter aux autres. Après la séance mensuelle, nous avons des discussions animées sur le projet d'une structure ouverte au public. Et peu à peu se dégage un ensemble relativement cohérent d'exigences :

  • une structure qui aurait le statut de la loi de 1901, ouverte à tous, où l'on travaillerait sur des questions choisies par le public, constituée de groupes restreints pour que la parole circule ;
  • où l'étude se continuerait sur plusieurs séances, et s'appuierait sur des textes, sur toute la tradition philosophique, sans se priver des échanges entre les participants ;
  • animée par une équipe de professeurs de philosophie bénévoles et décidés à faire de la philosophie sans faire des cours de philosophie.

Venues de toutes parts, des interrogations, des objections se levaient : les personnes liraient-elles des textes difficiles, chez elles ou même avec nous ? Verraient-elles l'utilité du temps de latence (un mois), décisif à nos yeux car propice à la réflexion lente ? Viendraient-elles réfléchir ensemble trois mois de suite sur la même question ? etc. Le pari d'un travail suivi semblait alors un peu fou dans ce projet d'éducation populaire et citoyenne!

En novembre 1997 a lieu l'assemblée inaugurale, à la Maison polyvalente d'Hérouville (aujourd'hui Maison des Associations). Le groupe décide de se constituer sous le nom de L'Atelier de Philosophie domicilié à Hérouville. L'article 2 des statuts stipule que l'association a pour objectif de promouvoir l'étude de la philosophie par un travail suivi et méthodique, pour un large public, par les textes, la libre réflexion et l'échange. Le dossier est déposé en préfecture. L'enregistrement au Journal officiel date de décembre 1997.

II) Les modalités

Notre association fonctionne donc depuis quinze ans, avec entre trente et quarante adhérents. Hommes et femmes en nombre à peu près égal, de conditions sociales et d'âges divers, de l'étudiant au retraité, ayant ou non poursuivi des études secondaires ou universitaires. L'équipe d'animateurs est composée, depuis le départ, de quatre ou cinq professeurs de philosophie de lycées de l'agglomération, volontaires. Pour eux le travail avec un public de non spécialistes, hors du cadre scolaire proprement dit, ne constitue pas une pénible redescente dans la caverne, mais une ouverture de plus sur la Cité.

Deux sessions de travail ont lieu chaque année, et pour chacune trois séances, soit, avec les assemblées générales, une réunion par mois. À chaque séance, deux (plus rarement trois) ateliers fonctionnent de front.

Nous pouvons disposer, une fois par mois, dans le même créneau horaire, de deux ou trois salles à la Maison des associations, car nous y louons un local à l'année, ce qui simplifie l'assurance des ateliers.

En ce qui concerne les questions étudiées, le secrétaire a eu l'idée d'un journal qu'il fait vivre depuis le début. Ce journal, qui en est à son numéro 30 en 2012, contient tous les comptes rendus d'ateliers qui se sont tenus au fil des années, et les contributions des participants souhaitant écrire.

La collection reliée des quinze premières années du journal est consultable au rayon philosophie de la Bibliothèque d'Hérouville.

En dehors des ateliers de réflexion et d'étude, nous développons d'autres activités :

  • le bilan de fin d'année s'accompagne d'une réflexion particulière à partir de visites (Musée des Beaux-Arts de Caen, Jardin de la Luna Rossa, Maisons Erik Satie à Honfleur...), de rencontres avec des artistes plasticiens, musiciens (Bernard Caillaud, Yves Ledent, Laurent Fleury...), ou avec des auteurs souvent philosophes (Mathieu Kessler, Michel Fromaget, R. Misrahi, J Salem, Pierre Coftier, Bernard Lechevalier, Christophe Dejours, Camille Tarot, Jean Louis Dumas, Christian Langeois, François Flahault, Jean Pierre Le Goff...) ;
  • des films sont vus ensemble dans les cinémas d'art et d'essai de l'agglomération, puis discutés en atelier ;
  • chaque année, l'Atelier participe en septembre à la Fête des associations : stand, textes de philosophes ayant trait au thème choisi chaque année...

Du point de vue financier, la cotisation est de 10 euros par an pour chaque adhérent. Nous recevons une subvention annuelle de la mairie d'Hérouville, qui permet d'inviter chaque année un philosophe à la Bibliothèque. Chaque animateur, régulier ou invité, reçoit une rétribution symbolique : un bon d'achat valable dans une librairie de Caen, équivalent à un volume de la Pléiade.

III) Quel bilan après quinze ans?

Depuis janvier 2005, et le précédent article publié par Diotime sur notre association - sept ans, l'âge de raison - le constat n'a pas vraiment évolué : il n'est jamais facile d'ajuster les deux ateliers aux demandes multiples des adhérents, lors des assemblées générales d'octobre et de février. Pour éviter les regroupements trop larges ("l'art ", "la vérité "...), nous avons très vite dû faire des reformulations sans que personne ne se sente exclu. Car le choix des questions à étudier par les adhérents eux-mêmes est un aspect essentiel du caractère démocratique de l'association.

La co-animation représente à la fois un confort, une sécurité, et une source de tension possible. Elle doit être rigoureusement organisée. Ce qu'il nous a fallu assumer à deux reprises, entre animateurs, pour préserver l'existence de l'association.

Chaque atelier est limité à quinze participants, pour que chacun puisse s'exprimer. Il s'agit d'éviter les deux écueils, le monologue de "celui qui sait ", proche du cours magistral, ou la conversation à bâtons rompus. Le récit d'expériences personnelles ne trouve un sens que comme tremplin vers une réflexion philosophique ou comme illustration, et non comme simple expression de soi ou d'une opinion arbitraire. Notre travail d'animateur sert donc à éclairer les textes proposés à la lecture (travail préalable essentiel), à guider les échanges, à aider à penser par soi-même pour élucider les problèmes posés et rencontrés.

Nous essayons de résoudre les difficultés en assemblée générale. Par exemple, lors de la dernière en mai 2012, un certain nombre ont été discutées, qui n'ont pas toutes pu être résolues, comme par exemple le renouvellement par de jeunes collègues, peu intéressés semble-t-il par cette activité prenante, d'une équipe d'animateurs qui, bien que toujours intéressés, souhaiteraient une relève.

La proposition finale réaffirme donc les fondamentaux de l'Atelier : le travail suivi sur au moins trois séances, l'étude des textes à dimension philosophique avant et pendant chaque séance, sans rejet de la tradition philosophique (on ne peut comprendre Badiou sans avoir lu Platon).

Jusqu'à l'an dernier, les sujets étaient proposés en AG et le vote avait lieu immédiatement : on n'avait pas le temps d'expliciter les sujets, on avait tendance à voter sur des mots déclic. Désormais, le processus est modifié : chacun a pu, cette nouvelle saison, proposer le sien sur Internet une semaine avant, avec une phrase d'explication, pour permettre un meilleur choix.

La séance d'octobre a montré l'intérêt de cette nouvelle formule par la qualité des discussions autour des problématiques.

Une deuxième nouveauté a consisté à conserver les deux autres sujets les mieux placés pour le trimestre suivant. Pour réduire l'AG de février au seul vote des bilans financiers et d'activité, et éviter de l'alourdir plus.

Les votes, après discussion, se sont effectués en trois tours, chacun votant plusieurs fois, puis deux fois, puis une ; ce qui a permis de dégager nettement cinq sujets et d'en éliminer un qui n'avait plus qu'une voix au final, donc sans regrets....

Voilà pour le bilan de cette année 2012. Nous entamons donc notre seizième année d'existence sur des bases à la fois renforcées et adaptées à l'évolution du moment et de notre public.

L'Atelier de philosophie contribue ainsi depuis quinze ans à la diversité de l'activité philosophique sur Caen, Hérouville et toute l'agglomération.

Site : Atelier de philosophie

Diotime, n°56 (04/2013)

Diotime - L'Atelier de Philosophie d'Hérouville Saint-Clair : un bilan après 15 ans d'activité