Colloques

14es Rencontres sur les Pratiques philosophiques (20-22 juillet 2012 à Sorèze)

Michel Tozzi

Compte rendu par Michel Tozzi, coordonnateur des rencontres, avec les contributions de nombre de participants

Les 14es Rencontres sur les Pratiques philosophiques se sont déroulées du 20 au 22 juillet 2012 au Moulin du Chapitre à Sorèze (Tarn)1. Elles ont, dans un climat convivial, un double objectif :

  • approfondir une ou deux questions d'un point de vue philosophique. Cette année il s'agissait de réfléchir à deux thèmes : "Philosophie et religion". Et "Philosophie et poésie" ;
  • traiter ces questions avec des dispositifs nouveaux ou renouvelés, expérimentés et analysés : cette année café philo et discussion à visée philosophique, rando-philo, méditation philosophique, atelier d'écriture philosophique, ciné philo, disputatio pro et contra, discussion avec temps de silence entre les interventions, entretien d'explicitation philosophique...

On trouvera ci-dessous les dispositifs de réflexion philosophique mis en place à propos des deux thèmes choisis.

Méditation et réflexion philosophique

(Animation G. Gorhan)

Présentation de la méditation par Gunter.

"Il y a un an et demi, j'ai participé à un séminaire "Méditation et philosophie (Heidegger)" animé par F. Midal (philosophe et bouddhiste) et F. Fedier (maître d'oeuvre de la traduction des oeuvres complètes de Heidegger).

Les participants venaient de tous les horizons, chrétiens, protestants, juifs, athées, bouddhistes, etc. Pendant une semaine, nous alternions méditations et réflexions philosophiques. Ces réflexions bénéficiaient ostensiblement du temps consacré au recueillement (l'un des sens le plus souvent oublié du logos grec, à côté de rapport, raison et langage), à la concentration, à la descente en soi pour y "dénicher" notre vérité intime, subjective - ce qui ne veut surtout pas dire : arbitraire.

L'exactitude scientifique est en effet objective, la vérité philosophique, sous forme d'adjectif (une vraie liberté, un vrai amour etc., et finalement une vraie vie) étant subjective.

"M. X a posé une question à laquelle je n'ai pas de réponse [...] et sur laquelle je méditerai encore" (Michel Henry, en réponse à une question posé par un auditeur).

Depuis un certain temps déjà, j'ai tendance à appeler les échanges philosophiques que j'anime des "méditations"....

La méditation est donc, à mes yeux, une technique affranchie du bouddhisme, qui permet de passer d'une parole vide, non incarnée, purement cérébrale, à une parole pleine engageant tout l'être".

Françoise nous fait ensuite faire un exercice de méditation inspirée du bouddhisme (posture corporelle, effacement progressif de toute idée du mental, prise de conscience du souffle). Quelques réflexions des participants après l'exercice : méditer, c'est arrêter de réfléchir, entrer en soi dans le silence. Sensation de ralentissement, effacement du flux de la pensée, des émotions, et même pour certains des sensations (alors que pour d'autres seules restent les sensations dans cette nature environnante). Dans la méditation, le sujet se dés-affecte, se dés-historicise. Suspension du temps, et même de l'espace, effacement du sujet. La parole semble vaine, pas envie de revenir ici trop vite.

Contrairement à Françoise, Gunter voit un lien entre méditation et philosophie (voir sa présentation plus haut). Il y a la méditation pour faire le vide, et la méditation pour faire surgir quelque chose du vide... Il rappelle l'un des sens de logos : le recueillement. Méditer aide à être présent à ce que je fais. On peut méditer sur une idée, une question. Descartes écrit des "Méditations" métaphysiques". On a une source en nous, il faut parler depuis cette source, pour avoir une "parole pleine", puiser sa vérité du fond de soi, et au lieu de répondre à quelqu'un, s'écouter soi-même.

Gunter introduit ensuite le thème "philosophie et religion" :

"Pour moi (je ne peux parler que de moi, la vérité étant subjective - tout en visant, aspirant à l'universalité), philosophie et religion, comme d'ailleurs philosophie et poésie, sont des soeurs jumelles, parce que :

  • Augustin, Thomas d'Aquin, Cues, Eckhart, Kierkegaard, et bien d'autres (nombreux pères de l'église) peuvent être considérés autant comme des philosophes que comme des théologiens.
  • Chez Hegel, religion, art et philosophie sont les trois dernières étapes de l'Esprit absolu.
  • La philosophie contemporaine reprend des thèmes traditionnellement réservés à la religion. Quelques exemples : Jaspers (et d'autres) parlent de "conversion" philosophique ; selon Habermas, "la religion dispose de ressources sémantiques que la philosophie n'a pas encore su intégrer" ; A. Badiou se réfère à des vérités éternelles et il écrit un "Saint Paul", ce qui lui a été reproché comme trop religieux, voire mystique ; Jean-Luc Nancy prône l'agenouillement de la raison devant ce qui la dépasse ; Michel Deguy, qualifie la pensée de "prière sans Dieu" et Michel Henry, en inversant la pensée scolastique, fait du christianisme la "servante de la philosophie".
  • Je cite de mémoire William Blake : "Si je ne me construis pas ma propre "religion" (il dit : vision ou conception du monde), je suis obligé de me soumettre à celle d'un autre".
  • Chaque philosophe (continental, j'exclus la philosophie analytique qui, singeant les sciences, confond la question de l'exactitude avec celle de la vérité), n'est-il pas le fondateur d'une "religion", au sens où sa proposition philosophique est en réalité une proposition particulière de s'orienter dans la vie, dans le monde ? Et n'échangeons-nous pas, au fond, lorsque nous réfléchissons ensemble, au sujet de nos orientations existentielles respectives ?
  • Chacun étant philosophe, pouvant penser par lui-même, ou plutôt appelé à le faire (objectif des Nouvelles pratiques philosophiques ; cf. Kant et son "penser par soi-même"), les platoniciens, aristotéliciens, spinozistes, marxistes, heideggériens, etc. forment des "églises laïques".

Voici quelques réflexions du débat qui suit : il y a une "foi philosophique" (Jaspers). Ce à quoi tu tiens, c'est ta religion. La philosophie est une religion sans Eglise. On n'échappe pas à la religion, mieux vaut savoir celle qu'on a. Il y a une religion de l'argent, du communisme, une religion laïque. Toute foi qui vit doute. Une communauté a besoin d'une verticalité qui transforme un tas en tout. Le contraire de la religion (religere), c'est la négligence (negligere), dit M. Serres. La religion prive-t-elle de la liberté de penser ? A quelle terreur répond la religion ? La croix, c'est ce qui croise horizontalité et verticalité.

Bibliographie

  • Badiou Alain : Saint-Paul.
  • Kant : La religion dans les limites de la simple raison.
  • Bergson : Les deux sources de la morale et de la religion.
  • Derrida et Vattimo (sous la direction) : La religion.
  • Habermas et Ratzinger : Raison et religion - La dialectique de la sécularisation.
  • Henry Michel : Paroles du Christ ; Incarnation - Une philosophie de la chair ; C'est moi la vérité - Pour une philosophie du christianisme.
  • Nancy Jean-Luc : La déclosion - Déconstruction du christianisme, tome I ; L'adoration" - Déconstrucion du christianisme, tome II.

Atelier d'écriture philosophique

(Animation M. Tozzi)

Question proposée au groupe, en lien avec le thème sur philosophie et religion :

"L'homme est-il un être religieux ?".

17h-17h10 (10') : description du dispositif.
17h10-17h 20 (10') : écriture individuelle sur la question (texte 1).
17h20-17h50 (30') : travail par groupes de 3. Chaque personne dispose de 10 minutes au total (lecture et questions posées) : chacun lit son texte, puis les 2 autres lui posent des questions d'explicitation pour l'aider à aller plus loin dans sa pensée, sans discussion, et on tourne. Une personne gère le temps.
17h50-18h (10') : on reprend son texte, soit pour le réécrire amélioré, soit pour écrire un autre texte (texte 2).
18h-18h20 (20') : travail en binôme avec une nouvelle personne. Chaque personne a 10' en tout. Chacun lit son texte, puis l'autre le critique constructivement, et on tourne. Une des deux personnes gère le temps.
18h20-18h30 (10') : on écrit une réponse aux objections faites (texte 3).
18h30-18h45 (15') : les volontaires lisent au choix un de leurs trois textes.
18h45-19h (15') : Analyse du dispositif

Exemples de textes de participants à l'atelier.

Participant 1

- Mon premier texte :

Oui, si on comprend la religion à partir de son étymologie double :

Religare : relier, relier l'intérieur de soi : l'esprit et le corps, le fini (le moi empirique, le "petit moi") et l'infini (le "divin" en nous, l'Idéal du moi, le moi transcendantal), le féminin et le masculin, l'intellect et les affects, etc.

Relier les étants du monde, se relier aux autres, relier les autres, créer du commun, de la communion.

Totaliser, tisser, saint-thétiser (Jean Hyppolite : la philosophie consiste à relier toutes choses) penser tout le pensable).

Relegere : lire, interpréter, sentir soi-même et le monde autrement, de façon nouvelle, se convertir, se métamorphoser, la métanoia.

J'ai très peu corrigé ce texte qui n'était pas critiqué - à mon avis - mais mal compris, jugé trop elliptique.

- Troisième texte :

Le malentendu persistant, j'ai décidé de changer complètement.

Oui (toujours), car l'homme a un besoin souvent refoulé, parfois forclos, de sacré, d'une verticalité (peu importe qu'elle soit "top down", transcendante, qu'elle nous tire par devant, ou bien qu'elle soit "bottom up", immanente, qu'elle nous pousse par derrière, en tout cas "L'homme passe infiniment l'homme", Pascal), d'infini, d'absolu, de non-négociable et de non-calculable. Cf. R. Debray : "Le sacré/ la verticalité transforme un tas (chaotique) en un tout (structuré)".

[Gunter]

Participant 2

- Texte 1 - La réponse à cette question dépend du sens que l'on donne aux deux notions. J'entends par "homme" tout représentant de l'espèce et de la condition humaines. Par "être religieux", j'entends un individu travaillé, en tant qu'être culturel et pas seulement biologique, par la question du sens de sa vie, et qui l'oriente par des valeurs et des croyances, notamment par et dans la conscience de sa reliance aux autres hommes et au monde.

En ce sens, tout homme est un être religieux, cette notion ne devant pas être restreinte et rabattue sur la seule croyance en Dieu, en un dieu ou des esprits, un "grand architecte" etc., bref un être "divin", et l'observance de rites. La croyance en l'homme, par exemple sous la forme d'une raison universelle partagée ou d'un humanisme athée, comme la poursuite d'un lendemain qui chante communiste, relèvent de la même aspiration humaine à un dépassement de soi, une transcendance, même quand elle s'exprime au sein de l'immanence. C'est ce sens de la verticalité (l'homme s'est mis debout), qui fonde la dimension spirituelle de tout être humain.

- Texte 2 - Réponse à la question qui m'est posée : pourquoi "pas seulement biologique" ? On pourrait soutenir avec Nietzsche que nos croyances ne sont que l'émanation de notre plus ou moins grande vitalité biologique. Et qu'elles nous semblent bonnes, comme dit Spinoza parce que nous les désirons, et non parce qu'elles sont bonnes en soi. Ou comme les neurophysiologistes du cerveau que celui-ci est biologiquement façonné pour croire... Je pense cependant que la dimension anthropologiquement culturelle de l'homme l'amène à s'inventer des valeurs sociales pour vivre ensemble qui font plus ou moins écart par rapport aux simples exigences biologiques, transmises par l'éducation et le milieu, mais que chaque individu peut, par sa réflexion personnelle, intégrer ou remettre en question.

[Michel]

Participant 3

- Je suis bien décontenancé car on m'invite à aborder une question dans l'ordre du tout blanc/tout noir, alors que je la sens dans un dégradé de gris.

Si un être religieux est un être habité par une religion, je réponds oui à la question. En effet nous constatons de par le monde une empreinte assez largement répartie, voire une emprise, des formes religieuses.

La question telle qu'elle est posée est piégeante, elle laisse supposer toute réalité humaine invariante, voire la réalité de chaque sujet humain. Je suis à l'inverse convaincu de la permanence des changements.

Les progrès de l'éducation, sous toutes leurs formes, sont un ferment propice au doute méthodique et à la réflexion philosophique. Ces derniers se répandent lentement, et permettent d'atténuer progressivement l'empreinte du religieux.

On aura deviné que je suis moi-même une vivante illustration du passage de la foi et de la culture religieuses imposées par la famille et l'école secondaire, vers une émancipation idéologique et vers l'incroyance. Comme la vraie méditation présentée par Françoise tout à l'heure, il s'est agi d'un long travail sur soi, douloureux et semé d'embûches.

Mon adhésion va à l'immanent, au concret, à l'humain, au quotidien, au terrestre et au transversal.

Foin des transcendances et des approches verticales et surplombantes.

[Yves]

Participant 4

- Texte n° 1.

Religieux, conscients de l'être ou à leur insu, tous les hommes le sont, depuis le commencement, comme créatures divines crées par Dieu. Avant, c'était le chaos qui précédait et toute la création s'est faite ensuite par un Etre unique et incréé. Or l'homme fut le dernier être créé à l'image de Dieu et chair de sa chair, la femme fut créée avec une partie du corps de l'homme. C'est pourquoi, lorsqu'un homme tue un autre homme, il est contre Dieu.

- Texte n° 2.

Commencer avec Dieu, pour entrer dans l'inconnu, pour que cesse la répétition de ce qui est et de ce qui était. Renoncer et accepter cette perte pour rompre avec mes habitudes de solitaire dans la vie. Dès lors, suivre une étoile qui m'oriente pour ma navigation sur l'Océan ou ma marche dans le désert. Dieu est comme cette étoile unique, qui va maintenant me guider dans le monde et à chaque moment, je lui donnerai un nom de fleur.

- Texte n° 3.

Je ne continuerai pas de cette façon à m'enfermer dans une religion, car la philosophie m'apporte une nouvelle raison d'être, autre que celle érigée par les traditions ecclésiastiques, qui confinent le désir. Le mythe de la caverne de Platon en était déjà un bel exemple, des hommes enchaînés, condamnés à une répétition insensée, qui les destinait à rester ignorants pour toujours. Ils tuèrent même celui qui, après avoir découvert le monde, en savait plus qu'eux.

[Georges]

Participant 5

Ma réponse est en trois temps :

- Oui, il est religieux si l'on considère que l'humanité a commencé à développer une pensée rationnelle méthodologique très tard, seulement vers le XVI ou XVII (Descartes, Newton).

- Non, il n'est pas religieux si l'on considère que l'homme d'aujourd'hui est libre de rejeter toute subjectivité pour guider sa pensée et qu'il peut prendre des décisions selon des critères qui se veulent strictement objectifs.

- Enfin, oui à nouveau, car même s'il postule une hyper rationalité comme principe d'action, l'homme agit en raison de causes et de finalités dont les déterminants ne peuvent pas être tous et absolument connus. Donc, fondamentalement, l'homme "doit" croire en quelque chose pour projeter son action et ses lendemains, sauf s'il veut réduire sa vie à un strict ici et maintenant.

[René]

Participant 6

Il y a ceux qui croient qu'ils croient, et ceux qui croient qu'ils ne croient pas.

[Marcelle]

Ciné philo

(G. Dru et M. Tozzi)

Après le visionnage du film mexicain de Reygadas, La lumière silencieuse, choisi par George Dru, qui met en scène le rapport de l'amour humain (conjugal, infidèle, parental, filial...) avec la religion, une discussion eut lieu sur ces rapports, dans puis au-delà du film.

Note sur le ciné philo

(Georges).

Le ciné philo a pour support du débat, un film ou des extraits de films. Or, cela ne ressemble pas à un café philo habituel. Le débat qui suit le visionnement des images, nécessite deux animateurs. Un premier pour diriger le débat et un deuxième qui n'intervient qu'à la fin du débat. Celui-ci apporte des précisions qui n'ont pas été données au cours du débat général. Le film qui est choisi, doit avoir des contenus qui donnent corps au débat, avec la visée philosophique exigée. Donc, le choix du film est important. J'ai pu remarquer qu'une réelle culture de l'image fait défaut et que les films les plus forts sont peu vus. Les grands textes de philosophie sont de même peu lus. Une lecture à plusieurs, permet de lire mieux, grâce aux échanges qui se font entre les participants lecteurs du même film, ou du même texte. Les énoncés des échanges doivent être simples autant que possible, pour que les auditeurs puissent les reformuler. Cela signifie qu'il convient d'empêcher les abstractions métaphysiques, comme les opinions idéologiques, qui n'apportent rien au débat. Cependant, les citations et les références philosophiques sont bienvenues.

Le langage philosophique du débat, devrait apporter de la clarté avec des énoncés limpides, pour permettre une compréhension meilleure dans la communauté des philosophes.

Synthèse de la discussion sur le film

(Viola).

La question proposée au débat était : quels sont les rapports entre religion et amour ?

Bref rappel de l'histoire du film : dans une communauté très religieuse Yohan, marié à Esther et père de 6 enfants, est amoureux d'une autre femme, Marianne. Il ne peut s'empêcher de la voir. A la fin du film, Esther meurt d'une crise cardiaque et est ressuscitée par un baiser de Marianne.

Reprenant les termes de la question posée : la discussion a porté sur les différentes formes d'amour montrées dans le film : l'amour éros, l'amour philia, l'amour agapè, l'amour comme devoir religieux, l'amour infidèle. Ces amours se situent dans un cadre où la religion est omniprésente, dans les rites du quotidien (prière avant le repas par exemple) et dans les rites mortuaires (chants, prières, etc.). Elle est aussi présente dans la détermination des rôles des hommes et des femmes : l'homme est "actif" dans sa situation, il consulte d'autres hommes pour trouver une issue à sa situation, les femmes sont "inactives", seules, elles subissent.

Quel lien entre amour et religion avons-nous vu dans le film ? La situation est-elle universelle ou profondément religieuse ? De nombreux marqueurs religieux forts ont été évoqués dans la discussion. La religion détermine la conduite de chacun des personnages. Aucun d'entre eux, homme ou femme, ne peut décliner l'amour dans une autre forme que celle donnée par la religion. Celle-ci fait de l'amour familial un devoir absolu et lie l'amour éros à la souffrance. Cette souffrance est omniprésente et profondément religieuse, les trois personnages incarnant les trois figures du Christ liant symboliquement l'amour et la souffrance. Dans le film l'amour familial et l'amour éros sont opposés, indiquant la méfiance de la religion envers l'éros, le charnel et la passion étant le mal. Tout en posant la question : cet amour éros, est-il l'oeuvre de Dieu ou du diable ? D'autres éléments forts de l'empreinte religieuse ont été soulignés : les rites qui mettent une pesanteur qui engonce, et qui empêchent toute spontanéité ou joie (les enfants sont plats, peu vivants, ne rient jamais), l'empathie comme une valeur miracle, l'interdiction de l'éros (quand les amants sont ensemble, les portes se ferment). Certains participants y ont vu un marqueur religieux spécifiquement protestant qui associe souffrance et culpabilité : dans la religion protestante, l'homme doit chercher son chemin seul, sans intermédiaire et il est culpabilisé. La liberté de chacun comporte aussi la culpabilité de ses actes. Pour d'autres participants, il s'agit d'une situation somme toute classique d'un trio amoureux, d'un homme épris de deux femmes, sans dimension spécifiquement religieuse. Le cadre religieux limiterait peut-être seulement la gamme des solutions pour sortir de cette situation. Cette discussion a mené à des questions qui est restent posées : la religion nous offre-t-elle plus de liberté et de possibilités ou nous enferme-t-elle ? La religion est-elle un obstacle ou une solution à l'amour ?

Deux autres éléments du film ont été évoqués : le silence et le temps. Le drame du silence dans ce film : plus les personnages sont muets, plus ils sont victimes de la situation. Quand il n'y a pas de mots, quelles émotions ? La religion réduit-elle au silence, impose-t-elle le silence ? Quel rapport entre le silence, l'amour, la religion ? Le temps : en début de film, Yohan arrête l'horloge de la cuisine. Il est incapable de prendre une décision, il est dans la souffrance, le temps s'arrête pour lui. Son père remet l'horloge en route au moment de la mort d'Esther, au moment où la situation a trouvé une issue. Quel rapport avec la religion ? Celui de l'immortalité ? La question sur l'interprétation de ce rapport au temps reste posée.

Disputatio (F. Tolmer)

Il s'agissait d'adapter la discussion pro et contra du moyen âge sur une question choisie par le groupe parmi plusieurs proposées par l'animateur et les participants : "La religion est-elle l'opium du peuple ?" (Marx).

Dispositif de la disputatio, ou débat contradictoire

(Francis)

Choix du sujet (10')

Choisir ou faire choisir par les participants un sujet (critère de choix du sujet : son côté "discutable", c'est- à-dire se prêtant à la divergence d'opinions). Exemples : "la religion est l'opium du peuple", "l'homme est naturellement moral". Le sujet doit être formulé sous forme d'une affirmation ou d'une question à laquelle on peut répondre par oui ou non.

Partage du groupe (5')

Demander au groupe de se répartir en 3 catégories :

  • Ceux qui intuitivement répondraient "Oui" (si c'est une question) / sont en faveur de l'affirmation présentée (si c'est une affirmation)
  • Ceux qui sont contre cette affirmation
  • Ceux qui ne savent pas

Se servir du groupe des "sans opinion" pour équilibrer le groupe en 2 sous-groupes de taille égale.

Annoncer que ceux qui sont "pour" auront à défendre la thèse "contre", et inversement. L'intérêt philosophique est d'examiner sérieusement une position contraire à la nôtre, donc de mettre en doute ce que nous croyons.

Préparation du débat (30')

Chaque sous-groupe prépare ses arguments, et les range par ordre de force, du plus fort au plus faible, en les écrivant sur une feuille de paper-board. Chaque sous-groupe examine également les objections que pourrait avoir l'équipe adverse.

Déroulement du débat (30' à 45' selon conclusion)

Une équipe (tirée au sort : appelons-la équipe A) commence et expose son argument le plus fort en soutien de sa thèse

Une personne de l'équipe adverse (équipe B) reformule ce qui vient d'être dit et objecte contre l'argument avancé

Une personne de l'équipe A (après reformulation) essaie de disqualifier l'objection, et ainsi de suite jusqu'à ce que l'argument initial soit accepté ou disqualifié. Le débat doit donc rester centré sur le même argument, jusqu'à ce qu'il soit accepté ou rejeté.

Ensuite, c'est l'équipe B qui commencera avec son meilleur argument, et ainsi de suite...

Après l'examen de chaque argument, on peut faire voter les participants pour évaluer pour qui l'argument examiné tient encore, et pour qui il ne tient plus.

Conclusion de l'atelier

Temps individuel d'écriture : le fait d'avoir défendu la position inverse de ma position "naturelle" (ou le débat lui-même) m'a-t-il fait changer sur un point / découvrir quelque chose ?

Cet atelier peut aussi suivre un premier atelier portant sur l'argumentation ou la réponse aux objections. Dans ce cas la conclusion peut englober les 2 ateliers.

Ces arguments et objections notés par les équipes peuvent être affichés pour lecture par tous.

- Règles importantes :

Toute prise de parole (argumentation ou objection) doit être précédée d'une reformulation de ce qui vient d'être dit, validée par celui qui vient de s'exprimer.

L'argumentation et les objections doivent faire preuve de rigueur et de logique, les procédés d'influence et les approximations ne sont pas acceptés (exemple : renverser la charge de la preuve, argument d'autorité, etc.).

- Répartition de la parole dans chaque équipe. Deux variantes (la 1ère est recommandée car permet de faire participer tout le groupe, et de passer plus facilement à l'argument suivant) : chaque personne de l'équipe s'exprime tour à tour, et donc une seule fois par argument discuté. Néanmoins on peut laisser la souplesse de 2 ou 3 aller-retours entre 2 personnes s'il y a besoin de clarification ou que l'échange présente un intérêt particulier (appréciation de l'animateur) ; l'équipe répartit la parole spontanément entre ses membres

- Rôle de l'animateur :

Mettre en place le dispositif.

Veiller à ce que les reformulations soient de vraies reformulations, validées par l'émetteur initial.

Veiller à ce que le débat reste centré sur l'argument initial et les objections qui lui sont faites.

Identifier et refuser les procédés purement rhétoriques (les participants peuvent se laisser emporter par l'esprit de compétition).

- Intérêts possibles de l'atelier : attitude philosophique de mise en doute de son opinion ; travail de mise en pratique de l'argumentation.

Arguments produits par un groupe :

La religion n'endort pas, elle réveille, est un éveil, donne à l'homme sa pleine dimension spirituelle.

Elle aide à se donner une vision globale et cohérente du monde.

Elle donne un sens à la vie et à la mort.

Par ses préceptes moraux, elle développe la responsabilité vis-à-vis d'autrui.

Heureusement qu'il y a la religion pour entretenir chez les hommes la culpabilité, sinon les hommes feraient n'importe quoi.

Elle donne à l'humanité les interdits fondamentaux ("Tu ne tueras point") qui structurent le vivre ensemble en cadrant les pulsions.

Elle ne supprime pas la liberté, car on reste libre de désobéir.

Elle rompt l'isolement (religare) et fait communauté.

Elle peut régénérer ce qui est détruit ("Mort, où est ta victoire ?").

Même si les institutions ont failli, le message d'amour et de justice continue à rayonner.

Elle apprend à pardonner.

Quelques remarques après la disputatio : difficile d'émettre des arguments si on ne précise pas la notion de religion ; de se répartir les arguments à l'intérieur du chaque groupe. Tous les arguments prévus n'ont pas été utilisés.

Avantages : apprendre à argumenter, à faire des objections, à répondre à des objections ; l'exigence de bien comprendre l'argument opposé en étant obligé de le reformuler avec précision avant de contre argumenter ; la grande cohésion dans la progression du débat parce que l'on part, contrairement à la plupart des cafés philo, toujours de ce qui vient d'être dit en le reformulant.

Limites : rester dans le rapport de sens, toujours menacé dans une logique argumentative par le rapport de force (être dans l'heuristique, menacée par l'éristique) ; tentation de la sophistique (chercher à avoir raison plus que la vérité), de la disqualification ; ne pas tomber dans un simple jeu rhétorique de ping-pong.

Commentaires sur le débat argumenté.

Un des points délicats de cet atelier est le passage d'un argument à un autre : quand peut-on considérer qu'un argument a été "épuisé", qu'on en a fait le tour ? Une réponse peut être : quand le groupe auquel il a été opposé admet sa validité. Egalement, lorsque la parole est répartie dans chaque groupe (une et une seule prise de parole par participant), la discussion de l'argument se termine naturellement. On peut alors faire un "sondage" pour examiner qui estime qu'il est valide / non valide. Ce qui pointe les limites de ce dispositif, et peut renvoyer à un autre type d'atelier qui examinerait plus en profondeur la validité des arguments. Enfin l'animateur peut également intervenir pour s'assurer que les échanges sont bien centrés sur la validité de l'argument examiné.

En ce qui concerne le danger de l'éristique, la tendance à vouloir avoir raison au prix de la recherche de vérité, le dispositif est ambigu : d'une part, l'émulation du débat pousse les participants, en cherchant à argumenter une thèse a priori contraire à leur opinion spontanée, à véritablement rechercher les arguments possibles, donc à mettre plus de conviction dans leur mise en doute. Ce point est philosophiquement intéressant.

D'autre part, chercher à avoir raison peut pousser à utiliser dans le débat des procédés qui relèvent plus de la sophistique que de l'argumentation rationnelle. C'est probablement aussi un des intérêts de l'atelier, que d'avoir à faire preuve (pour l'équipe qui reçoit l'argument) d'une attitude critique : l'argument est-il valide en tant qu'argument, au delà du fait que les opinions divergent ? Exemple : si je soutiens que la religion, au sens de la pratique collective des rituels, est en train de mourir en utilisant l'argument que moi-même j'ai cessé de pratiquer, j'argumente une généralité au moyen d'un exemple particulier, ce qui ne saurait constituer un argument valide. Ce qui met l'accent sur la validité interne de l'argument, par rapport à une critique externe (ex : nous ne sommes pas d'accord sur les faits ou les chiffres). Il serait donc utile, dans l'introduction à l'atelier, de mettre en évidence cette notion de critique interne ou externe de l'argument.

Une des critiques formulées était que les arguments portaient sur des concepts non préalablement définis (la religion, par exemple). C'est à mon sens au contraire un des intérêts de l'exercice : chaque argument prend appui sur une définition du concept, et les différents arguments éclairent ainsi des définitions possibles du concept. Exemple : dans "La religion est-elle en train de revenir ou de mourir ?", on peut entendre la religion au sens d'une institution (plus ou moins centralisée), d'une quête spirituelle individuelle, d'un ensemble d'éléments culturels communs à une population, etc. Si on cherchait un accord préalable sur le concept, on se lancerait dans un autre atelier, dont il n'est pas dit qu'il aboutirait à une véritable définition commune. Et à supposer qu'on arrive à cette définition commune, le travail d'argumentation exposerait à nouveau des distinctions conceptuelles sans fin (ex : la religion en tant qu'institution : mais quelle religion ? - les institutions sont différentes d'une religion à l'autre - et quel niveau de l'institution, etc.). Ainsi dans toute discussion, les argumentations éclairent des distinctions conceptuelles, et contribuent donc à une définition du concept.

Dispositif de débat avec silence suivant chaque intervention d'une durée égale à l'intervention

(F. Tolmer)

Choisir ou faire choisir le sujet du débat par les participants

Règles du débat :

  • Prise de parole spontanée par les participants (pas de distribution de la parole par l'animateur).
  • Chaque prise de parole doit être suivie d'un temps de silence de durée égale à celle de la prise de parole (si un participant a parlé pendant une minute, il doit s'écouler un silence d'une minute avant la prise de parole suivante).
  • Règle supplémentaire possible et intéressante : chaque participant a droit à un nombre limité de prises de parole (2 ou 3 en fonction du nombre de participants).

Rôle de l'animateur

  • Mesurer le temps de chaque intervention, et du silence qui suit (montre, chronomètre, il est important que cette durée soit objective).
  • Lorsqu'un participant prend la parole avant que le temps de silence ne soit écoulé, il peut : le lui faire remarquer / lui demander de reporter sa prise de parole / le questionner sur son "urgence à parler" / lui demander de n'intervenir qu'après le participant suivant.
  • Si le nombre de prises de parole est limité, il note les prises de parole de chaque participant.

Variante :

  • Fixer une durée de silence identique après chaque prise de parole (ex : 30 secondes, 1 minute...), et limiter la durée des prises de parole (ex : 2mn), en donnant un signal lorsque la limite de parole est atteinte (clochette par exemple).

Intérêt du dispositif :

  • Possibilité de prendre le temps de "méditer" ou de réfléchir à ce qui vient d'être dit.
  • Prendre le temps de clarifier sa propre pensée avant de l'exprimer.
  • Distinguer pensée et parole. Noter son "urgence de parler" et se demander d'où elle vient.
  • Différence entre le temps objectif (temps du chrono, souvent "court") et subjectif (peut sembler long ou court, pourquoi ?).
  • Quand le nombre de prises de parole est limité : se demander si sa prise de parole est "justifiée", contributive au débat, importante...
  • Ces points peuvent donner matière à une introduction au débat, ou à une discussion après coup sur l'effet du dispositif.

Echange après l'exercice : il faut distinguer dans une discussion l'urgence de parler et l'urgence de penser. Ce dispositif permet de distinguer parole et pensée. Il interroge sur le silence dans un groupe, dans une discussion, dans l'élaboration de sa pensée, dans l'accueil de la pensée des autres. Généralement il y a succession d'interventions, sans continuité, car c'est le trop plein de demande de paroles. La règle du silence rompt ce fonctionnement habituel. Le temps de silence peut être un temps de préparation pour son intervention ; ou/et un temps de digestion de ce qui vient d'être dit, qui peut résonner, être médité. Le silence donne le sentiment d'avoir été entendu. Le temps d'intervention, parce que l'on sait qu'il sera suivi d'un égal temps de silence, rend l'intervention plus courte. Le gros parleur prend conscience que parler prend du temps de parole aux autres, d'où une certaine autocensure. D'autant que prenant la parole quand on veut, on devient sensible à ceux qui n'ont pas encore parlé, quand on a tendance à beaucoup parler. La parole précédée et suivie de silence prend plus de poids, on lui donne une certaine solennité, "comme si on se citait" dit un discutant. On gère soi-même la place que l'on prend dans le débat, c'est démocratiquement responsabilisant ("J'ai déjà trop parlé !"). Il y a une responsabilité plus grande à prendre la parole dans un groupe après un silence. Certains se sentent plus libres quand la parole est donnée, notamment par un tour de parole. Ici il faut la prendre, prendre un risque, avoir du courage. On évalue très difficilement le temps de silence nécessaire après chaque intervention, surtout quand on veut parler. Pourquoi un temps de silence égal à la durée de l'intervention précédente ? On donne plus de temps de silence à celui qui parle le plus, ce qui renforce son importance. Ce pourrait être une durée égale après chaque intervention quelle que soit sa longueur.

Synthèse des échanges sur la question : "La religion est-elle en train de revenir ou de mourir?" (Notes de M. Pinel ) :

"Le débat laisse apparaitre quatre axes qui rassemblent l'ensemble des points de vue exprimés sur la question choisie :

Réflexion sur l'énoncé de la question : "la religion" et non "les religions"

De fait des religions disparaissent sans que la religion en elle-même n'en soit affectée.

Les religions se succèdent et le religieux existe toujours.

- Quelques idées exprimées sur ce qui rend les religions mortelles voir nocives.

Le manque d'évolution.

Meurt ce dont le sens se perd.

Elles mourront de refuser le sens métaphorique des textes et traditions.

Ce qui fait mourir les églises c'est la littéralité, le formalisme par rapport aux dogmes, aux rites, aux traditions, aux savoirs et à la morale. Les religions meurent de ne pas rester vivantes !

La prétention au "tout" et à l'exclusivité de la vérité et du bien en fait des institutions étriquées et oppressives et donc nocives.

L'acceptation de pratiques telles la sorcellerie, la diabolisation ou les rites barbares, oppressives.

- Sur ce qui rend la religion toujours vivante.

Elle exprime des besoins fondamentaux : besoin de foi, de transcendance, de se retrouver parmi les croyants.

Elle apporte des réponses à "Qu'est-ce qui fait qu'on accepte de mourir ?" cela nous fait vivre.

La tendance à croire que le tout de l'être ne se réduit pas à la dimension biologique, elle résiste à la science et le scientisme s'est avéré de courte durée.

La religion reste vivante quand elle accepte d'autres modes d'accès à la connaissance, la diversité des expressions du religieux, quand elle n'est pas fermée à toute évolution en son sein et, des modes de vie.

- Sur : la religion n'est pas la seule ou la meilleure réponse.

La religion sert de prêt à penser et supplée à la construction progressive d'une pensée sur soi et le monde, elle est un substitut d'une éthique personnelle.

La philosophie doit reprendre le flambeau de la religion par une approche non conceptuelle, métaphorique, poétique, par une explicitation non scientifique de notre rapport au monde.

La pensée de l'éternité n'est pas le monopole de la religion et la question du temps celui de la science".

Café philo sur Philosophie et Poésie

1) Intervention sur la philosophie (J.-P. Colin) :

"Philosophie vient du grec philosophia, de philein, aimer et sophia, qui signifie sagesse mais aussi science. Amour de la sagesse ou amour de la science ? Ethique ou connaissance théorique ?

- La philosophie en tant qu'émergence du discours rationnel en quête de la vérité :

la philosophie est d'abord un discours d'un certain type, le discours rationnel (logos) qui cherche à répondre par des arguments à un problème explicitement posé.

Ce type de discours est historiquement situé : il a commencé à se développer en Grèce au VIIe et VIe siècle av. JC en supplantant progressivement le mythe.

Les premiers philosophes grecs (Thalès / Anaximandre / école de Milet) ont introduit simultanément deux grands changements : l'usage de la raison, sans faire appel à la religion, à la révélation, à l'autorité ou à la tradition, pour tenter de comprendre le monde ; la nécessité de penser par soi-même pour tenter d'atteindre la vérité, d'où l'émergence du débat d'idées en lieu et place de l'enseignement de type dogmatique.

Philosopher ne revient-il pas à ériger la rationalité en moyen, norme et critère de la vérité?

- Philosophie et religion

Pour la religion, la vérité est d'abord révélée dans les Ecritures, et non pas découverte par l'effort autonome de l'esprit rationnel.

De là deux solutions (rationnelles!) semblent alors possibles : un discrédit total ou pour le moins partiel porté sur la philosophie ou la rationalité en général ; au mieux, une subordination de la philosophie qui se met au service de la théologie, ce qui sera notamment le cas au Moyen-âge.

Si la vérité est révélée, à quoi bon vouloir rationnellement la chercher ?

Les religions ne tendent-elles pas à confondre valeurs et vérité?

Echanges après l'intervention : on s'interroge sur la coupure de la philosophie grecque émergente entre le myhe (mutos) et la raison (logos). Elle est pour certains pertinente, pour d'autres interrogée, à la lumière des philosophes non du concept (Descartes), mais de la métaphore (comme Nietzsche). La discussion se prolonge à propos de la raison sur l'incompatibilité ou non dans la philosophie de la raison avec l'intuition, et surtout l'émotion, qui parasite pour certains, est indissociable du cognitif pour d'autres. Pour les uns la science se préoccupe de vérité, et la philosophie de valeurs, ce que contestent d'autres. On pose aussi la question : "La philosophie peut-elle nous rendre heureux ?", qui divise les participants.

2) Intervention sur la poésie (Geneviève) : ''L'émotion met au dépourvu''.

Poésie - Le poétique - Différence avant le commun

Si l'émotion, la sensation sont un des moyens de la poésie, et je dirais du poétique, il est nécessaire de rappeler que la philosophie fait souvent de l'ataraxie - c'est-à-dire de l'absence de trouble - le modèle même de la sagesse.

Dès lors, les émotions seraient discréditées puisqu'elles nous perturbent et nous trahissent.

Pourtant, l'originalité de Henri Maldiney ( Penser l'homme et sa folie) consiste au contraire à montrer que l'absence d'émotions serait plutôt un symptôme morbide. La disposition aux émotions est la marque, au contraire, de notre être au monde.

De même, distinguer laborieusement l'émotion du sentiment et de la passion risque de manquer l'essentiel : l'émotion révèle notre affectivité et celle-ci constitue une attitude existentielle primordiale. Avec l'émotion se dévoile la dimension "pathétique" de l'homme et de la femme, qui ne peut être confondue ni avec le pathologique, ni avec le pathétique.

Selon Erwin Stauss dont Maldiney reprend l'expression : ''L'émotion correspond à notre capacité affective à accueillir l'évènement, c'est-à-dire ce qui arrive tout à coup et fait voir autrement le monde.'' L'émotion révèle la transpassibilité propre à l'homme, c'est-à-dire cette ouverture sans dessein, à ce dont nous ne sommes à première vue passibles, c'est-à-dire à notre disponibilité à la rencontre. Maldiney aime à dire que ''Le réel, c'est ce que l'on n'attendait pas, qu'il n'y a de réel que l'inimaginable''.

En ce sens, les émotions nous ramènent au réel, en provoquant la faillite de toute prétention de la maîtrise idéalisée du monde. L'épreuve émotive traduit le fait que le Réel se donne comme le surprenant, c'est-à-dire littéralement comme excédant toute prise. Elle nous dévoile qu'en deçà même de la connaissance où domine un sujet altier toisant son objet, nous entretenons un lien charnel avec le monde.

Selon Nelson Goodman ( Langage de l'art), les émotions fonctionnent cognitivement. L'investissement cognitif apparaît même nécessaire à la production des émotions. Il y a donc à saisir là une rationalité interne.

Donc les émotions fonctionnent cognitivement et dans l'écriture poétique appellent les images, avec le souci de ne pas se laisser leurrer par les jeux ou les facilités du langage ou à la constitution en univers séparé du réel, autosuffisant ou autarcique.

Ici, il me faut parler d'Yves Bonnefoy, qui n'entend pas occulter le désir d'images, l'appétit chimérique, le besoin d'absolu, de plénitude, cela même qui pour lui est l'enjeu de l'expérience poétique. L'expérience poétique tient lieu d'exercice spirituel : la poésie, au lieu de fuir vers la chimère, voudrait se proposer comme une imitation de la réalité même.

Le surréalisme, à ses yeux, participe d'une colère contre l'apparence, une dénonciation de ''la réalité : on commence par se défaire du monde pour accéder au soulèvement de la parole.

Ce que Bonnefoy refuse, c'est l'installation dans le rêve, un ''occultisme'' du surréalisme qui bientôt lui est apparu : ''Je m'imaginais que le surréalisme était tout le contraire d'un occultisme, autrement dit qu'il ne tendait qu'à révéler les richesses du monde qui tombe sous les sens, et de la vie possible en son sein, sans croire à des puissances cachées".

Son ''anti-platonisme'' conduit le poète à ne pas chercher l'être au-delà du sensible, en se dégageant de lui, mais de l'apparence même. Tel est l'énoncé majeur de L'Anti-Platon: Il s'agit bien de cet objet car les ''choses d'ici'' pèsent plus lourd dans la tête de l'homme que les parfaites Idées.

Yves Bonnefoy renverse donc la position idéaliste qui conçoit l'apparence comme coupable de notre impossible appréhension de l'être : c'est pour lui l'idée, le concept qui barre le chemin et masque le visage de l'être. De sorte qu'au langage pétrifié du concept il va opposer un certain flottement de la parole poétique dans le voisinage de l'innommable. D'où la relative difficulté de maints poèmes d'Yves Bonnefoy : son univers est parfois difficile à appréhender en ce que le poème brouille ses propres contours ; il est parole ambigüe qui efface la limite, qui refuse de trop cerner.

'' Et cet excès des mots sur le sens, ce fut bien ce qui m'attira, pour ma part, quand je vins à la poésie, dans les rets de l'écriture surréaliste. Quel appel, comme d'un ciel inconnu, dans des grappes de tropes inachevables ! Quelle énergie, semblait-il, dans ces bouillonnements imprévus de la profondeur du langage ! Mais, passée la première fascination, je n'eus pas de joie à ces mots qu'on disait libres. J'avais dans mon regard une autre évidence, nourrie par d'autres poètes, celle de l'eau qui coule, du feu qui brûle sans hâte, de l'exister quotidien, du temps et du hasard qui en sont la seule substance ; et il me sembla assez vite que les transgressions de l'automatisme étaient moins la surréalité souhaitable, au-delà des réalismes trop en surface de la pensée contrôlée, aux signifiés gardés fixes, qu'une paresse à poser la question du moi, dont la virtualité la plus riche est peut-être la vie comme on l'assume jour après jour, sans chimère, parmi les choses du simple. Qu'est-ce, après tout, que la langue, même bouleversée de mille façons, auprès de la perception que l'on peut avoir, directement, mystérieusement, du remuement du feuillage sur le ciel ou du bruit du fruit qui tombe dans l'herbe ? '' ( Entretiens, p.187).

Jean Starobinski a ainsi pu définir cette poésie comme une ''eschatologie athée''.

Cette poésie est en quête de la présence : un sens qui se forme dans les choses simples.

Elle est critique du concept : le concept est la notion pure, coupée de la réalité ; il porte le langage au comble de son pouvoir d'abstraction. Yves Bonnefoy récuse le concept, en temps qu'intelligibilité séparée des choses, abstraction étrangère au sensible, à l'humain. Le concept fige le langage : "Il y a un mensonge du concept en général, qui donne à la pensée, pour quitter la maison des choses le vaste pouvoir des mots" ( Les tombeaux de Ravenne).

L'objet déjoue la séparation entre les choses au profit d'un ensemble de correspondances.

"Présence" est le mot clé de la poétique de d'Yves Bonnefoy. Ce mot se présente comme une possibilité de synthèse entre réel et surréel. La présence en effet, n'est autre que de l'immortalité. sentie au coeur même de la finitude.

Elle est à la fois mouvement et immobilité, ce qui transit le sujet et ce qui met en valeur sa transitivité. "Voici le monde sensible. Il faut que la parole, ce sixième et ce plus fort sens, se porte à sa rencontre et en déchiffre les signes. Pour moi je n'ai de goût qu'en cette tâche". Ecrire de la poésie, c'est pour Yves Bonnefoy "rendre le monde au visage de sa présence".

Le poète se doit d'accepter les paradoxes de la parole : "Parlant, on perd l'unité qui est le seul lieu où vivre". D'une part, l'écriture nous retire du / le monde. D'autre part, "l'écriture pourra se révéler le creuset où, par une dialectique de l'exister et du livre - l'action et le rêve réconciliés !- La Présence va non seulement advenir, mais approfondir son rapport à soi" ( Le nuage rouge).

Le point de vue du langage sur le monde est celui de l'interprétation de la poésie ; il se montre aveugle aux échanges avec le monde. Ainsi, insiste Yves Bonnefoy, le mot "arbre" sépare, alors que l'arbre réel est pris dans un "donné d'ensemble" qui est le paysage. Il incombe à la parole poétique de sauvegarder cette entre-appartenance, de ressaisir cette configuration vivante, et d'être en quelque sorte la mémoire du paysage. Yves Bonnefoy oppose la vérité de parole à la parole de vérité : comment l'être parlant peut-il sauvegarder quelque chose du mode d'être de l'origine ?

La vérité de parole est une proximité. "J'appellerai image", cette impression de réalité enfin pleinement incarnée qui nous vient, paradoxalement, des mots détournés de l'incarnation".

Il s'agit d'évoquer la présence, la voix a valeur d'appel : elle vaut par ce à quoi elle conduit plus que par l'objet poème qui se refermait sur soi.

Yves Bonnefoy refuse l'idée d'une oeuvre close sur elle-même, enfermée dans sa beauté. Il refuse l'esthétique : "La part de l'esthétique dans le poème, c'est l'occasion qui deviendrait la faute si on lui sacrifiait la vérité". Le bonheur du poète est de "consentir au silence au sein même de la parole".

"La nature de la poésie est de rendre à la chose une certaine "présence", c'est la transgression de l'analytique par l'intuition au monde, qui s'atrophie au contact de la simple intellectualité ! La fonction de la poésie est de permettre de repartir." (Conférence Bron le 12/02/2011).

3) Quelques questions sur le thème philosophie et poésie

- L'émotion, les sensations ne sont-elles pas éminemment subjectives donc propre au sujet plus qu'à l'objet, plus représentative du sujet lui-même que de la vérité qu'il cherche ?

Etre objectif, n'est-ce pas au contraire faire fi le plus possible de ce que la subjectivité peut avoir de partial ou de particulier, en l'espèce de l'émotivité ? N'est-ce pas comme cela que la raison procède ?

- Le concept fait-il obstacle à la connaissance de l'être ou à la vérité ou, au contraire, est-il un moyen de s'en approcher ? Tout concept est singulier et n'a de sens qu'à l'intérieur d'une certaine théorie, certes. Néanmoins, si les concepts ont fait preuve d'efficacité concernant la quête de la vérité notamment en sciences, comment pourrait-il en être autrement pour appréhender l'être en vérité?

- Les mots. Tout mot n'est-il pas déjà un concept (élémentaire) ? Notre seule façon d'appréhender l'être, n'est-il pas de s'en abstraire en le réduisant à une représentation, donc en biaisant la réalité ?

La poésie s'abstrait-elle vraiment moins de l'être que la philosophie ou les sciences ? Le silence total ne serait-il pas la seule façon d'être véritablement en adéquation à l'être ?

- L'intuition. Peut on comprendre sans analyser, disséquer, comparer, conceptualiser comme le fait la raison ? Tandis que la raison analyse, confronte et spécule, l'intuition est comme une réponse instantanée, une synthèse immédiate. La raison doute. C'est sa méthode : de conjectures en réfutations, elle tente d'éliminer tous les a priori de l'ego qui tendent à lui faire prendre ses désirs pour des réalités. L'objectivité est sa force. L'intuition en revanche est sûre d'elle. L'ego et la subjectivité ne sont plus obstacles mais forces.

N'est-ce pas précisément parce que tout semble opposer intuition et raison qu'elles sont, à ce point, complémentaires dans toute recherche de la vérité ?

Comment sans intuition saurais-je faire la synthèse ou conclure un raisonnement un tant soit peu complexe ? Comment pourrais-je prendre pour vérité une intuition, sans la soumettre préalablement à ma raison ?

Qu'est-ce qui est plus présent ou vrai : la fleur réelle ou celle du poète ? Le poème révèle-t-il la chose (découverte) ou la crée-t-elle (invention) ? La philosophie éloigne des sensations par le concept, la poésie nous y ramène. Toutes deux font appel à la liberté de la pensée et de la création. La poésie est pensive, la philosophie pensante.

Rando philo

(Jean-Paul et Geneviève)

Le dimanche matin, rando philo le long de la magnifique rigole de la montagne. Des groupes de trois (un de quatre) personnes partent pour une heure 30' avec chacun un poème : il s'agit de partir du poème, de trouver à son propos une question qu'il soulève, et de répondre à cette question de façon argumentée. C'est un trajet de la métaphore poétique et de l'affect vers une problématisation et une argumentation plus conceptuelles (de la poésie à la philosophie).

Compte rendu de certains groupes :

1) Sonnet 60 de William Shakespeare

(Geneviève, Georges, Maryse)

les vagues vont aux galets du rivage nos minutes courent vers leur fin chacune prend la place de l'autre rivales se succèdent pour avancer naître dès l'océan de lumière c'est ramper vers sa maturité et couronné de gloire se battre contre des éclipses le temps a donné le temps reprend le temps transperce la jeunesse florissante et creuse des sillons au front de la beauté se nourrit des perfections de la nature rien de droit n'échappe à son couteau mais aux temps espéré mon poème toujours droit fera ton éloge malgré cette main cruelle

La naissance de la philosophie, se serait manifestée par des paroles et écrits de formes poétiques : Anaximandre, Parménide, Héraclite, Empédocle. De même ce sonnet de William Shakespeare (1564-1616) garde un style pré-philosophique.

Ce sonnet conduit à une perception du temps qui ne ment pas, où le poète célèbrera la Vie qui revient et comme vie, elle luttera avec le temps démiurge par ses formes en formation, qui sont accordées au temps infini.

Le poète se donne à voir en disant : " Mon poème", et en passant des éléments au charnel. Ainsi, en disant : "Mon poème" et "la main", il entre dans le temps présent.

Cette brève remarque a été trouvée, en marchant à l'ombre des arbres géants, sur un chemin longé par une rigole en pente légère où l'eau coule, très claire.

2) A partir du poème de Guillaume Apollinaire : Le pont Mirabeau

(Francis, Jacques et Josette)

Le temps est-il ce qui nous construit ou ce qui nous détruit ?

Le temps cyclique nous ressource ("après la peine la joie"), mais en même temps la rivière coule, nous amène donc à penser au temps linéaire qui lui est irréversible (de la vie à la mort)

Comment perçoit-on le temps, comment le vivre ?

La société nous dépossède du temps, la poésie nous renvoie à notre intuition, notre perception du temps (modèle du temps social pratique mais mécanique qui s'oppose au temps de notre conscience)

Réflexion sur notre mode de perception du temps à travers les générations et également sur la perception que l'on peut avoir du temps tout au long des différentes étapes de notre vie.

Conclusion par un proverbe africain : "Les Blancs ont tous des montres et nous nous avons le temps".

3) Le pélican de Musset

Question : La souffrance est-elle féconde ?

Nous avons raisonné à partir des hypothèses suivantes:

  • La philosophie est un discours rationnel en quête de la vérité.
  • La vérité est universelle et intemporelle (ou atemporelle).

Le raisonnement philosophique s'efforce de (ou à) se libérer le plus possible (autant que faire se peut) de la subjectivité dans tout ce qu'elle a de partial ou de particulier afin de tendre à l'objectivité, meilleur moyen d'accès à la vérité.

Philosopher revenant à s'abstraire le plus possible de l'ego a paru de nature à déboucher sur l'amour agapè : amour de tout ce qui est, sans besoin de contrepartie pour soi, comme en vacuité d'ego que l'on appelle parfois l'amour du sage.

Amour universel donc qui permettrait notamment, sinon d'aimer la souffrance, du moins de mieux y faire face.

Nous avons considéré pour conclure que :

  • La souffrance était en quelque sorte féconde dans la mesure où, par l'intermédiaire de la philosophie et/ou de la poésie, l'homme pouvait mieux y faire face.
  • Si philosophie et poésie y parvenaient grâce à des méthodes ou par des portes d'entréediamétralement opposées, une telle opposition tendue vers un même but était peut-être le signe de leur complémentarité dans la recherche de la vérité et/ou de l'universel.

4) Séquence Philo poétique au coeur de la rigole

Le choeur des trois promeneurs : Gunther, Marcelle , Luce

"N'était le coeur" de Michel GUY :

N'était le coeur
En vie sans doute mais comme les
Méduses ou les vipères dérivées.
N'était le coeur nous serions sans monde,
Le coeur chronique qui nous scande,
Le coeur constant qui nous suspend
Nous arrachant à l'autisme animal lové.
Le coeur qui revire nos yeux à l'extase
Et nous alerte vers le dehors
N'était le coeur nous serions sourds.
Entends mon coeur,
Entends la douce vie qui marche.

Nous avons analysé le poème qui faisait fortuitement suite aux travaux précédents.

Nous avons essayé de poétiser notre parole en marchant (rythme, scansion).

Poétiser, c'est faire coulisser et associer deux types de langage apparemment saugrenus. C'est accepter de transgresser le commun, d'accepter des juxtapositions, associations incongrues, hasardeuses, improbables en faisant confiance à la sérendipité (trouvailles sans chercher volontairement ce qu'on trouve)

Poétiser est une posture de dissociation par rapport à l'ordinaire pensée.

C'est faire de l'écart, parfois le grand écart. Du coeur à l'esprit, de l'esprit au coeur.

Picasso disait : "je ne cherche pas je trouve". Un laisser parler confiant. Et ça marche en marchant ( cf. les philosophes promeneurs).

En synthèse nous avons fait ce poème, à partir des phrases recueillies en cours de route et nous les avons reliés à la raison philosophante. Entre le topos de la rigole et le logos philo. Peut-on philosopher sans coeur ? Telle était notre question.

Au coeur de la rigole marche trois promeneurs. Rigole.
Leur coeurage foule en éclaireur les terres inexplorées des mots hyperboles
Le choeur réenchante la musique des rythmes dans l'espace des eaux
Trio rayonnant et vibrant au coeur du canal borné
Un tremblement pour laisser déborder, crever les murs, transgresser.
Au bord du coeur, la raison raisonnante résonne
Le coeur a ses résonances que la philo raisonne
Qui a raison au coeur de la philosophie
La raison disait non, le coeur disait oui,
Entre le coeur et la raison qui peut savoir raison ?
Haut les coeurs Philosophes, écoutez la voix des eaux !

Questionnement d'explicitation

(J. Le Montagner)

Il s'agit d'une posture d'accompagnement d'un enseignant ou animateur pour mettre l'interlocuteur (élève ou adulte) dans une posture réflexive, à base d'empathie bienveillante et de congruence (Rogers), utilisant la dimension collaborative selon laquelle notre pensée est le produit d'interactions (Vigostky), et des questions d'explicitation et sans jugement empruntées à "l'entretien d'explicitation" de Pierre Vermersch.

Par un système de points attribués à plusieurs sujets proposés par les participants, le suivant est choisi, issu de l'un des groupes du matin :

"La conscience de la mort et le désir d'infini sont-elles la source de la puissance créatrice humaine ?".

Synthèse des échanges

(Marie-Thérèse) :

  • L'homme a conscience de la mort
  • Il en découle un désir d'éternité
  • Cette tension serait à la source de la création

P. Tension entre quoi et quoi ? Toute vraie création n'est-elle pas éternelle ?

P. Le désir, par définition, vise l'éternité. Les deux conditions seraient-elles nécessaires à l'artiste pour développer sa puissance créatrice ?

P. La création sans désir d'éternité, est-ce possible ? Donc la seule conscience de la mort suffirait-elle à la puissance créatrice ?

P. L'enfant serait créateur, parce qu'il n'a pas conscience de la mort.

Le groupe ne peut se mettre d'accord sur la notion de "conscience de la mort chez l'enfant". Pour certains, l'enfant serait avant tout conscient de la mort des autres. Pour d'autres, nous projetons sur l'enfant notre vision de la vie. Enfin, la créativité de l'enfant semble fatalement peu à peu étouffée ...

P. L'enfant devient créateur, avant tout parce qu'il est mû par le désir de vie. Il est à fond dans cette puissance vitale.

P. Mon temps est compté, donc je veux "faire" plus que vivre : je dois occuper au mieux le temps que je vis.

P. Chez les artistes, la vie elle-même devient une oeuvre (se rappeler "crescere" qui signifie "croire + créer").

P. Si mon désir de survivre est exacerbé par la conscience de la mort, l'oeuvre me rend immortel.

P. A contrario, s'il y a éternité, je vais essentiellement me préoccuper de "gagner" mon salut, et donc étouffer ma créativité ; dans ce cas, si on est croyant, on n'est pas créateur !

P. Au sujet de la créativité, il ne faut pas oublier le besoin de reconnaissance, ainsi que le besoin de séduire (même certains oiseaux font une "oeuvre" pour séduire ...).

P. Une autre conséquence du besoin d'infini de l'homme : il devient d'une avidité sans bornes, d'où, par exemple l'exploitation de la planète jusqu'à sa destruction. Donc cette puissance créatrice devient destructrice et se retourne contre l'homme.

P. Que faire de "la peur de ne pas mourir" ? Achille préfère une vie courte, et la gloire. Se rappeler Lacan : "Il faut solidement s'appuyer sur la mort" (Ceci pose de vastes problèmes philosophiques) !

P. Notre conscience de la mort n'a pas que des effets positifs : elle peut inhiber les forces créatrices. La religion, par exemple, peut être considérée comme une "oeuvre", avec ses aspects négatifs pouvant mener à l'accablement, voire au désespoir.

P. Il est possible de vivre une éternité au présent : c'est habiter la durée....

P. Etre créateur, c'est un luxe, un privilège donné à certains (ou, dans certains cas, un choix. Ne serait-ce pas jouer à être Dieu ? ).

P. Non : créer, c'est vital. Ceci est plus ou moins valorisé par le type de société dans laquelle on vit.

P. Il y a, d'autre part, différents niveaux de conscience de la mort : si l'on a été une fois dans une plus grande proximité avec la mort, cela peut entraîner une nouvelle manière de vivre, de goûter l'instant.

P. A-t-on réellement conscience de la mort ? La maladie, voire un séjour en prison, peuvent évoquer l'expérience de la mort.

P. L'un des aspects de la démarche créatrice serait le désir de laisser une trace dans l'histoire.

Remarque : chaque terme du sujet, "mort, créativité, désir, éternité" pose en lui-même un problème philosophique. Ils sont mis de facto dans une relation de cause à effet, ce qui a compliqué singulièrement le débat.

Remarques sur le dispositif du "questionnement d'explicitation" : la méthode est particulièrement adaptée à la classe terminale, où les élèves parlent assez peu, de façon souvent confuse, où les questions d'explicitation les aident beaucoup à préciser leur pensée, et permettent en même temps de construire au niveau du groupe-classe une progression collective. On remarque l'importance des questions d'élucidation, de précision, sous forme de mini entretiens avec tel ou tel participant, les reformulations de leur pensée à leur usage et celui du groupe.

Rencontres 2013

Les 15èmes Rencontres sur les pratiques philosophiques auront lieu du 19 au 21 juillet 2013 au même endroit. Sur le fond, deux thèmes ont été retenus, en interrelation :

  • la notion de "vision du monde" ;
  • la question de la démocratie (force et faiblesses, menaces...).

Sur la forme, nous continuerons à pratiquer et analyser de nouvelles pratiques philosophiques (café philo ou discussion à visée philosophique, rando-philo...), et en expérimenterons de nouvelles.


(1) On trouvera les comptes rendus des précédentes Rencontres dans la revue Diotime (2009, 2010, 2011).

Diotime, n°55 (01/2013)

Diotime - 14es Rencontres sur les Pratiques philosophiques (20-22 juillet 2012 à Sorèze)