En classe

Accompagnement personnalisé : atelier philo en lycée professionnel

Geneviève Maurel, professeur de français-lettres, genevieve.maurel@wanadoo.fr

Lors de la consultation nationale organisée par P. Meirieu portant sur notre système d'enseignement, de nombreux élèves de lycées professionnels avaient regretté de ne pas avoir d'enseignement philosophique alors que leurs établissements conduisent jusqu'au baccalauréat professionnel. Profitant d'une certaine liberté qui leur était donnée dans le cadre de l'accompagnement personnalisé, certains personnels ont tenté l'expérience avec des méthodes actives, en mettant les élèves en situation. Cette méthode vise à construire collectivement de grands concepts de la pensée philosophique comme la vérité, l'apparence, la réalité, l'illusion... sans pour autant négliger le recours aux textes. Voici le compte rendu de leur démarche et les enseignements qu'ils en tirent.

Les séquences ont été réalisées au lycée professionnel "La Viste" de Marseille (15ème), avec des secrétaires et des Bac Pro Hygiène et environnement, suivant la démarche suivante : partir d'un jeu de rôle pour faire vivre physiquement le problème abordé, lire individuellement puis collectivement le texte, l'éclaircir en commun à partir de ce que chacun a compris, et voir en quoi la question nous concerne aujourd'hui.

Intervenantes : Fathia Ghares, Geneviève Maurel
Dates : les jeudis de 11 h à 12 h.
Objectif : prendre conscience de ce que l'on est, de ce que l'on fait, de ce que l'on pense, en abordant quelques concepts philosophiques.

Notions abordées :

  • Vérité et mensonge
  • Réalité et illusion
  • Penser/ imaginer
  • Justice et injustice
  • Ce que parler veut dire

Textes abordés :

  • Platon : Allégorie de la caverne République VII.
  • Kant : Contre le prétendu droit de mentir.
  • Aristote : Ethique de Nicomaque.
  • Kant : Qu'est-ce-que les Lumières ?

Démarche adoptée :

  • Jeux de rôles, jeux de théâtre inspirés d'A. Boal (Théâtre de l'opprimé)
  • Mises en situation
  • Analyse réflexive
  • Lecture d'extraits de textes philosophiques et littéraires
  • Acquisition de concepts

L'essentiel de la démarche est de partir d'expériences concrètes jouées par les élèves pour les amener à réfléchir, les textes ne venant qu'après pour les aider à formuler leur jugement.

Déroulement de la séance :

  • Présentation du thème
  • Mise en situation, enregistrée ou non
  • Analyse
  • Synthèse en commun

Besoins en matériel :

Une salle, une caméra, un vidéoprojecteur.

Les séances sont conçues sur 2 heures, c'est-à-dire 2 jeudis de suite avec le même groupe d'élèves

I) Séance 1 : Réalité/Illusion

Le groupe de douze élèves maximum est divisé en deux sous-groupes :

  • le groupe des "prisonniers" est assis, face au mur, avec interdiction de se retourner.
  • l'autre groupe se poste derrière les prisonniers (un élève derrière chaque prisonnier).

Chaque élève debout émet un cri d'animal : chien, chat vache, poule, âne, cochon.
L'animateur demande ensuite aux élèves assis : "Qu'est ce qui était derrière vous ?".
Les élèves vont répondre : un chien, un chat...
L'animateur : "Non, c'était Sofiane, Paul...".
Par ce jeu, le groupe entier va prendre conscience que ce que plusieurs d'entre eux ont perçu n'était pas la réalité. Trace écrite au tableau : ce que l'on perçoit, c'est-à-dire ce que l'on entend, voit, touche... n'est pas forcément la réalité.
Animateur : "Connaissez-vous d'autres situations où l'on confond perception et réalité ?".
Réponses attendues : rêve, drogue, télévision, films...
Animateur : "Qu'est-ce qui est le mieux : la réalité ou l'illusion ?".
Noter au tableau les réponses en faisant deux colonnes : La réalité/L'illusion
Faire recopier le tableau par les élèves.
Discussion autour des notions de réalité, de vérité par rapport aux réalités que l'on peut vivre. Ce n'est pas parce que tout le monde voit ou entend la même chose que c'est réel.
Ex : expériences d'hallucinations collectives.
Discussion autour de l'illusion : l'illusion, le rêve ne sont-ils pas utiles ?
NB : ne pas avoir peur de laisser des questions sans réponse. L'important est de réfléchir, pas forcément de trouver des solutions.
Fin de la séance : "Qu'avons- nous appris aujourd'hui ?".
Réponse : "Que tout n'est pas aussi simple (simpliste) qu'on le croit. Qu'il faut se méfier des évidences qui parfois se révèlent fausses".
Bilan : élèves intéressés, séance ludique. Les élèves ont compris que tout ce que l'on perçoit n'est pas forcément vrai. Interrogations sur le "vrai" sans forcément de réponses.

II) Séance 2 :Platon, l'allégorie de la caverne, République VII

Même groupe que précédemment. Réactivation de la séance précédente. Tout le groupe, y compris les animateurs sont assis par terre, en rond.

1) Distribution du texte aux élèves avec consigne de le lire jusqu'au bout en silence même s'ils ont l'impression de ne rien comprendre. Réactions des élèves après lecture : incompréhension quasi générale.

2) Proposition de lecture "en résonnance" à haute voix : un premier lecteur commence, lorsqu'un élève veut continuer, il dit "stop !" et continue la lecture. Tous les élèves ont lu (sauf un).

A l'oral : reprise du texte en reprenant ce que les élèves ont compris.
Question : "A quelles situations que vous connaissez peut-on rapporter ce texte ?".
Réponse unanime : "A l'école : quitter les idées reçues, se lever le matin pour étudier, apprendre... est difficile, douloureux, mais nous fait sortir de l'obscurantisme". Réflexion rapide sur la notion d'allégorie en fin de séance.
Bilan : élèves très contents (retours positifs) et animateurs aussi.

Les conditions de la réussite de la séance 2 : petit groupe (12). Deux animateurs. Lieu fermé (salle de classe) avec tableau. Expliciter aux élèves le but de la séance.

Conditions de la réussite de la séance 3 : même groupe que la séance 1. Ambiance non "scolaire" : assis en rond ou couchés par terre. Confiance envers le groupe construite en séance 1. Accepter et intégrer toutes les remarques, en particulier après la séance de lecture silencieuse par les élèves.

III) Séance 3 prévue sur Vérité et mensonge

Mise en place : cinq volontaires pour le jeu de rôle, les autres (y compris les animateurs) sont spectateurs attentifs.
Exposé de la situation et mise en scène : un revendeur de drogue a dénoncé son fournisseur à la police. Trois personnes de la bande sont à sa recherche et veulent le tuer. La "balance" se réfugie chez un ami pour leur échapper et se cacher.
Délimitation de l'espace (la maison refuge).
Répartir les différents rôles : le dénonciateur, l'ami qui le cache, les trois tueurs.
Explication, puis jeu des différents scénarii par les 5 élèves volontaires :

Scénario 1 :
Les tueurs : - Untel est-il chez toi ?
L'Ami : - Oui
L'ami dit la vérité
Le dénonciateur est sorti à l'insu de son ami ; les tueurs ne le trouvent pas ; il est donc sauvé.

Scénario 2 :
Les tueurs : - Untel est-il chez toi ?
L'Ami : - Oui
L'ami dit la vérité.
Les tueurs rentrent dans la maison, trouvent le dénonciateur et le tuent.

Scénario 3 :
Les tueurs : - Untel est-il chez toi ?
L'Ami : - Non
L'ami ment.
Les tueurs partent, fouillent la maison, rencontrent le dénonciateur qui est sorti à l'insu de son ami et le tuent.

Récapituler les différentes possibilités au tableau

ScénarioVéritéMensongeSort du dénonciateur
1oui Sauvé
2oui Mort
3 ouiMort

Question au groupe : "L'ami est-il responsable de la mort du dénonciateur ?"
Discussion : laisser les réponses fuser.
Faire émerger les deux concepts : Vérité/ Mensonge.
Reprise du questionnement : "Dans quel cas peut-on mentir ?".
Question de la casuistique
Cf Pascal, Les Provinciales : problème de "l'intention bonne"

Peut-on mentir :

  • pour sauver la vie d'un homme ?
  • pour sauver son ami, même s'il a fait du mal ?

Mentirais-tu pour :

  • sauver Hitler ?
  • sauver un criminel que tu ne connais pas ?
  • sauver un copain qui a tué quelqu'un ?
  • sauver ton meilleur ami qui projette un crime ?
  • te faire bien voir du prof ?
  • ne pas te faire punir ?

Discussion.

Emergence de la notion de responsabilité.

Approfondissement des notions de mensonge et de vérité.

Mensonge :

  • contraire de la vérité.
  • mensonge par omission
  • se tromper (dire le faux en croyant dire le vrai) : dans ce cas, peut-on encore parler de mensonge ?

D'où une définition du mensonge : dire le faux en sachant qu'on dit le faux.

Vérité :

  • les vérités mathématiques
  • la réalité (tout en sachant qu'elle peut être illusoire. cf atelier 1 : Platon).

Textes d'approfondissement

Kant : Sur un prétendu droit de mentir par humanité (1797 - La Pléiade p 437)

(Réponse à Benjamin Constant)

Constant affirme :

"Le principe moral que dire la vérité est un devoir, s'il était pris de manière absolue et isolée, rendrait toute société impossible [...]. Dire la vérité est un devoir. Qu'est-ce qu'un devoir ? L'idée de devoir est inséparable de celle de droit : un devoir est ce qui, dans un être, correspond aux droits d'un autre. Là où il n'y a pas de droits, il n'y a pas de devoirs. Dire la vérité n'est donc un devoir qu'envers ceux qui ont droit à la vérité. Or nul homme n'a droit à la vérité qui nuit à autrui."

Des réactions politiques. 1797

Réponse de Kant:

"Si tu as, par exemple, empêché d'agir par un mensonge quelqu'un qui se trouvait avoir alors des intentions meurtrières, tu es responsable d'un point de vue juridique de toutes les conséquences qui pourraient en résulter. Mais si tu t'en es tenu strictement à la vérité, la justice publique ne peut rien te faire quelles que soient les conséquences imprévues.
Il peut toutefois se produire qu'après que tu as honnêtement répondu oui au meurtrier qui te demandait si celui qu'il voulait tuer était chez toi, celui-ci soit cependant sorti sans être remarqué et qu'ainsi il ait échappé au meurtrier, que le crime alors n'ait pas eu lieu : mais supposons que tu aies menti et dit qu'il n'était pas chez toi, et qu'il soit réellement sorti (bien qu'à ton insu) ; si le meurtrier le rencontrant en train de sortir, accomplissait son crime, tu peux alors être à bon droit accusé d'être la cause de sa mort.
Car si tu avais dit la vérité exactement comme tu la savais, peut-être le meurtrier, cherchant son ennemi dans la maison, aurait-il été arrêté par les voisins accourus et le crime aurait- il été empêché.
Par conséquent celui qui ment, quelque bien intentionné qu'il puisse être, doit répondre des conséquences de son mensonge (...) et en payer le prix, quel que soit leur caractère imprévisible.
Car dire la vérité constitue un devoir qui doit être considéré comme la base de tous les devoirs qui sont à fonder sur un contrat, et dont la loi, si on y tolère ne serait-ce que la plus petite exception, est rendue chancelante et vaine."

Diotime, n°55 (01/2013)

Diotime - Accompagnement personnalisé : atelier philo en lycée professionnel