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Grammaire didactique de la philosophie

Irène Pereira, professeure de philosophie, sociologue, chercheuse associée au GSPM-EHESS, formatrice à l'IRESMO - ir_pereira@yahoo.fr

Cet article vise à présenter les applications en didactique de la philosophie d'une recherche en cours en théorie de l'argumentation1 portant sur l'élaboration de "grammaires" de la philosophie. La notion de grammaire est ici utilisée au sens de la sociologie pragmatique2 de modélisation des justifications et des actions des acteurs en établissant des homologies structurales avec des théorisations philosophiques3. L'approche grammaticale, telle qu'elle est utilisée ici, s'inscrit dans des présupposés épistémologiques qui sont ceux de la philosophie pragmatiste. Ainsi pour William James, la philosophie vise, entre autres, une classification des éléments de l'univers4. La classification a une portée instrumentale et constitue alors un des principaux objectif des sciences : avoir des classifications commodes, nous permet d'augmenter notre capacité d'agir sur la réalité5. Le pragmatisme philosophique déconstruit les dualismes philosophiques : ainsi les dichotomies entre forme et contenu, entre sciences empiriques et philosophie normative sont remises en cause6. En effet, elles trouvent leurs fondements dans une prééminence intellectualiste de la pensée sur l'action.

L'élaboration de grammaires de la philosophie ne consiste à partir ni d'une approche notionnelle, ni historique, ni de problèmes, mais de positions7. La construction de ces grammaires s'appuie sur des hypothèses anthropologiques qui constituent les prémisses de ces positions. Elle consiste en outre à mettre en valeur les arguments et la cohérence interne de chaque position sur l'ensemble des domaines de la philosophie sur lesquelles elles peuvent se déployer, ainsi que les objections qui peuvent être faites à chacune d'elles. Cette approche s'inspire de l'héritage structuraliste, dans la tentative de trouver des structures élémentaires8 permettant de modéliser par leurs combinaisons des ensembles plus complexes, et du style analytique, dans la mise en avant des positions et des arguments, plutôt que de l'étude de la pensée d'un auteur et plus généralement de l'histoire de la philosophie. Au sein de la méthode de l'enquête pragmatiste9, cette étape ne constitue qu'un premier moment de la démarche qui est celle de la détermination des différentes hypothèses en présence. Une seconde étape consiste dans l'expérimentation de ces hypothèses qui permet l'évaluation d'une position philosophique à partir de ses conséquences pratiques. Cette seconde partie du dispositif, contrairement à la première, qui est simplement descriptive, implique une adhésion à la conception pragmatiste de la philosophie. Dans cette dernière, les problèmes et les positions philosophiques ne peuvent pas être résolues de manière théorique. Le pragmatisme, ainsi que l'énonce James, constitue une méthode consistant à trancher les questions métaphysiques par leurs conséquences pratiques. Il faut néanmoins remarquer, comme le fait Claudine Tiercelin10, que les pragmatistes classiques Peirce, Dewey et James, ne sont pas des relativistes absolus. Ils distinguent entre justifications et vérité : la vérité est la limite idéale de l'enquête. Tout ce qui est réellement utile est vrai, mais si une affirmation est réellement utile, c'est parce qu'elle correspond à la réalité. Dans le cas de James par exemple, cela apparaît très explicitement dans divers textes de son ouvrage : L'idée de vérité 11.Cette nécessaire expérimentation des hypothèses philosophiques nécessite la mise en oeuvre d'une enquête sociale afin d'en déterminer les conséquences pratiques12.

Néanmoins, pour tirer de la construction de grammaires de la philosophie, à visée descriptive, des conséquences didactiques, il n'est pas nécessaire d'adhérer à la conception philosophique pragmatiste qui intervient dans la seconde partie de la méthode d'enquête. Le texte qui suit va ainsi tenter de montrer quelles sont les applications didactiques qui peuvent être tirées de cette méthode dans des "pratiques à visée philosophique"13, en particulier dans la cité. Cette méthode, dans sa phase descriptive, implique une appréhension des notions de concept et de problème philosophiques qui sont reconceptualisés à partir de l'introduction des dimensions post-structuralistes de la philosophie néo-pragmatiste : constructivisme social, linguistic turn... A travers une telle approche se trouve donc reposés à de nouveaux frais des problèmes philosophiques classiques tels que : un problème philosophique est-il universel et atemporel ? Les positions philosophiques sont-elles l'expression d'étapes de l'histoire de l'esprit humain ? Au-delà, ce sont également les enjeux concernant la portée de l'enseignement de la philosophie et de la philosophie elle-même que cette méthode amène à interroger.

L'article commence par expliciter la logique de construction des grammaires. L'approche grammaticale est ensuite appliquée d'une part à l'acte de conceptualisation et de problématisation, et d'autre part à des exercices académiques ou à des pratiques à visées philosophiques. Enfin, la conclusion dégage la portée de l'approche grammaticale en didactique de la philosophie, qui constituera en même temps une exemplification de l'opérationnalité de cette méthode dans une compréhension sociologique, philosophique et politique des finalités de l'école.

I) Construction des grammaires14

La valeur descriptive des grammaires proposées ici réside dans leurs capacités à proposer une grille permettant de modéliser, de la manière la plus simple possible, les principaux débats philosophiques actuels. Dans une perspective didactique, il s'agit de partir de la cohérence logique interne de trois hypothèses, des arguments et des objections respectives de chacune de ces hypothèses par rapport aux deux autres, afin de permettre une compréhension des enjeux philosophiques de controverses et ainsi que les problèmes philosophiques que ces débats soulèvent.

Cette méthode s'appuie sur trois hypothèses anthropologiques et gnoséologiques de base. La première consiste à supposer que l'être humain est un être qui appréhende le monde à partir de ses sens. Il est un être sensible qui cherche à satisfaire ses besoins vitaux. Cette hypothèse est appelée "sensualiste" (1.1)15. La seconde hypothèse est appelée "matérialiste rationaliste" (2.1). La réalité est matérielle et organisée rationnellement : l'être humain en est une partie. La troisième hypothèse est appelée "idéaliste" (3.1). L'être humain connaît par intuition intellectuelle, il est donc un être spirituel.

L'hypothèse "matérialiste rationaliste" (2.1) permet de modéliser les présupposés philosophiques de la science moderne : la réalité est une totalité matérielle, organisée rationnellement selon le principe de causalité efficiente, et obéit à une rationalité mathématique. L'explication par la finalité est éliminée dans la mesure où elle implique qu'un fait postérieur détermine un fait antérieur.

Le problème de l'élimination de la finalité dans la nature à plusieurs implications16. Tout d'abord, le fait que les propriétés en termes de finalité de l'esprit humain (l'intentionnalité) ne semblent pas explicables à partir de l'hypothèse "matérialiste rationaliste". Ainsi, le fait que nous attribuons de la signification à des discours ou à des actions humaines vient de ce que nous supposons que l'auteur y a mis une intention et donc un but. De même, dans les domaines qui impliquent des normes (morale, droit...), le passage de l'être au devoir-être correspond à la fixation d'un idéal qui est une fin. A partir de cela, trois hypothèses sont possibles : soit la finalité est une illusion; soit elle provient du vivant qui n'est pas réductible à la matière : il tend à satisfaire ses besoins vitaux ; soit, elle est une propriété de l'esprit humain. Il devient ainsi possible de produire un premier modèle. Le tableau de synthèse ci-dessous essaie de montrer le caractère systémique de ces trois hypothèses qui permettent de modéliser des positions dans des champs philosophiques différents.

Tableau des homologies structurales à partir des trois premières hypothèses de base

DomainesGrammaire sensualiste (1.1)Grammaire matérialiste rationaliste (2.1)Grammaire idéaliste (3.1)
Condition de possibilité gnoséologiqueA partir de l'intuition sensibleA partir de la raison immanenteA partir de l'intuition intellectuelle:
"Ontologie"PhénomèneMatièreEsprit
EpistémologieSensualisme relativisteRéalismeIdéalisme
AnthropologieSujet sensible
(vitalisme)
Homme machine
(Réductionnisme matérialiste)
Sujet intelligible
(Dualisme corps/esprit) 
MoraleHédonisme : morale comme plaisir immédiatMorale comme illusionMorale comme norme transcendante

Il est ensuite possible de complexifier cette première structure de base en lui adjoignant une catégorie de médiation. Dans le cas de la grammaire sensualiste, l'immédiateté de la sensation est mise à distance par le calcul rationnel. On obtient alors la grammaire "utilitariste" (1.2). Dans le cas de l'idéalisme, l'intuition intellectuelle est complétée par la raison. On obtient alors la grammaire "idéaliste rationaliste" (3.2). Dans le cas du "matérialisme rationaliste", la médiation ajoutée est celle de la temporalité : on obtient alors la grammaire "matérialiste émergentiste" (2.2), qui permet d'introduire une rupture entre la nature et la culture. Le tableau suivant s'ajoute au précédent. Les trois grammaires de base se disjoignent donc en six sous-grammaires.

Tableau de synthèse des homologies structurales avec l'ajout d'une médiation

DomainesGrammaire
utilitariste (1.2)
Grammaire matérialiste émergentiste (2.2)Grammaire idéaliste rationaliste (3.2)
Condition de possibilité génoséologiqueA partir de l'intuition sensible et de la raisonA partir de la raison immanente et de la temporalitéA partir de l'intuition intellectuelle et de la raison
"Ontologie"PhénomèneMatièreEsprit
EpistémologieEmpirismeConstructivismeIdéalisme rationaliste
Politique
- Exemples:
Libéralisme économico-politiqueMarxismeTradition républicaine française (L'Etat comme intelligence transcendant la société)
Epistémologie des sciences socialesIndividualisme méthodologiqueMatérialisme historique
Sciences humaines compréhensives
AnthropologieSujet sensible rationnelSujet social
(Matérialisme méthodologique)
Sujet intelligible rationnel
(Dualisme corps/esprit) 
MoraleUtilitarismeMorale comme fait social positif.Devoir moral comme norme rationnelle transcendante

L'intérêt de l'approche en termes de modélisations grammaticales est qu'elle permet de présenter de manière relativement satisfaisante à des non-philosophes les dimensions philosophiques d'un ensemble de débats à partir d'un ensemble restreint d'hypothèses. Cette méthode fait en particulier ressortir les homologies structurales existant entre des positions relevant de différents champs philosophiques : théorie de la connaissance, philosophie de l'esprit, épistémologie des sciences humaines, philosophie politique, morale...On peut ainsi soit modéliser des débats philosophiques classiques par exemple, en philosophie de l'esprit, entre dualisme et matérialisme réductionniste, soit des questions de société ayant des enjeux philosophiques, tel que par exemple l'expérimentation sur les animaux. Elles permettent également d'aider les non-philosophes à situer les positions philosophiques des auteurs et la cohérence du système développés par ceux-ci.

Donnons un exemple de modélisation grammaticale des enjeux philosophiques d'un débat de société : l'expérimentation animale.

Question : Peut-on expérimenter sur les animaux ?

Il est possible de modéliser trois positions. Sous une forme très basique, on obtient :

  • les animaux ne sont pas différents de la matière inerte. La science se définit par une recherche de la vérité en dehors de toute considération morale (position matérialiste rationaliste) ;
  • les animaux sont des êtres vivants. Ils sont capables de souffrance. Il est possible d'établir une morale sur le calcul raisonné des douleurs et des peines (position utilitariste) ;
  • les animaux ne sont pas des personnes morales. Ils ne sont pas capables de se poser consciemment des fins morales (position idéaliste).

La suite de l'article montrera comment dans cette approche, c'est la modélisation des positions philosophiques qui permet de parvenir à la conceptualisation et au problème philosophique.

Il est possible de s'interroger sur la valeur philosophique de tels modèles. Est-ce qu'ils ne constituent pas des simplifications grossières de positions philosophiques plus complexes ? Deux réponses peuvent être apportées à cette critique. La première consiste dans la visée de ces modèles et la manière de les évaluer relativement à un public de non-philosophes qu'il s'agirait d'initier aux positions philosophiques, aux argumentations philosophiques - justifications et objections - qui permettent de défendre ces positions philosophiques et d'amener les citoyens à une meilleure compréhension des enjeux philosophiques des questions de société. Si on évalue ces modèles à l'aune de cette visée pragmatique, alors ceux-ci peuvent apparaître comme opérationnels : ils semblent pouvoir augmenter la capacité des citoyens à comprendre les débats et les liens entre des positions dans des champs très différents. Ces modèles, lorsqu'ils sont complexifiés, peuvent avoir une portée scientifique concernant les théories de l'argumentation et la sociologie des controverses ou des régimes d'action. Or le fait que la philosophie pragmatiste permette un décloisonnement entre sciences sociales et philosophie peut conduire également à défendre la légitimité de cette approche sur un plan strictement philosophique.

II) Conceptualiser et problématiser

Les présupposés philosophiques pragmatistes de l'approche par grammaires comportent des implications sur la détermination de ce qu'est un problème philosophique et sur ce qui amène des êtres humains à s'interroger sur ce type de problèmes. Dans le cadre du tournant linguistique, qu'a intégré le néo-pragmatisme à partir de Rorty17, l' "irritation du doute"18 naît de l'existence de controverses entre les êtres humains. On ne part donc pas d'une approche réaliste de la naissance d'un problème philosophique : le présupposé selon lequel les êtres humains découvrent un problème qui existerait en soi. Un problème philosophique apparaît ainsi - au moins au premier abord - comme historiquement et socialement construit. De même, dans la conception pragmatiste, l'histoire de la philosophie n'apparaît pas orientée par une loi immanente qui ferait que les grandes conceptions philosophiques constitueraient autant de moments de la dialectique qui amènerait à l'unité de l'en-soi et du pour-soi, de l'esprit subjectif et de la réalité objective. Néanmoins, l'approche grammaticale ne conduit pas nécessairement à une simple doxographie ou un relativisme absolu et en définitive auto-réfutant. L'au-delà de la simple modélisation et classification grammaticale réside en effet dans une prétention à la vérité et où l'élaboration de justifications de plus en plus acceptables rationnellement s'appuie à la fois sur l'expérimentation et la discussion19.

L'irritation du doute, qui génère l'interrogation philosophique, apparaît donc ici comme la conséquence de l'existence de différentes conceptions qui s'opposent à propos d'un même sujet. Partant de cette hypothèse, il est possible d'énoncer qu'un concept correspond à la définition d'une notion relativement à une conception donnée. Un problème philosophique naît alors de l'existence d'une différence de conceptualisation au sujet d'une même notion. La discussion et l'expérimentation ont alors, une fois dépassé le moment de la détermination des différentes conceptualisations et du problème philosophique, pour fonction d'établir quelle conception résiste par sa cohérence logique20 et dans la réalisation pratique.

Donnons des exemples de conceptualisations et de problème philosophique

A) Si l'on reprend l'exemple de l'expérimentation animale, il est possible de constater que ce sujet est source de problème philosophique car la conceptualisation de ce qu'est un animal et la morale diffèrent.

Deux concepts distincts de l'animal :

  • l'animal est un être vivant caractérisé par sa sensibilité (et implicitement non réductible de ce fait à la matière inerte par cette expérience sensible) [A partir de l'intuition sensible] ;
  • l'animal est réductible à la matière inerte, il est pensé sur le modèle de la machine [A partir du rationalisme matérialiste ou du dualisme de l'idéalisme].

Trois concepts de la morale :

  • la morale est une illusion : la finalité, le devoir-être, n'existe pas (matérialisme rationaliste) ;
  • la morale est une obligation qui née d'un calcul consistant à optimiser la somme de plaisir des êtres vivants (utilitarisme) ;
  • la morale est une obligation transcendante. Or seul l'esprit humain, et non l'animal, est en capacité de déterminer des fins, donc un devoir-être.

Problème philosophique : les animaux ne sont-ils que des choses (matérialisme réductionniste), ou leur capacité de souffrance fait-elle naître des obligations morales (utilitarisme) ?

B) Si on prend tout simplement, l'étude d'une notion telle que "l'animal".

On peut établir le tableau notionnel suivant :

Notion :
L'animal
SensualisteRationaliste matérialisteIdéaliste
ThéoriqueVivant non-réductible à la matièreRéductible à la matière inerte. MachinePas doté d'un esprit
PratiqueUtilitariste : capable de souffrance. Donc source d'obligation moraleLa science moderne ne permet pas de déterminer des fins morales. La morale est une illusion.Les animaux ne sont pas des sujets d'obligation morale directe.

Problème philosophique :l'animal est-il réductible à une chose ou est-il un être vivant dont la souffrance est pour nous source d'obligation morale ?

Dans le cadre où il s'agit de réfléchir à brûle pourpoint sur un sujet ou une notion, ces trois hypothèses fournissent ainsi un cadre heuristique permettant de conceptualiser les notions et de déterminer un problème philosophique.

III) Application à des exercices philosophiques académiques ou dans des pratiques à visée philosophique

Il est possible, dans une visée didactique, d'utiliser la méthode grammaticale soit comme aide à la réalisation d'exercices académiques, soit dans le cadre de pratiques à visée philosophique.

Dans le cas de l'explication de textes philosophiques, l'approche par grammaires permet de repérer des structures constituant une aide à une meilleure compréhension du texte. Les grammaires permettent de situer le type d'arguments utilisés et la position de l'auteur. En déterminant dans quel cadre grammatical se situe l'auteur, il devient alors plus facile de réussir à remonter les présupposés philosophiques gnoséologiques ou ontologiques qui sous-tendent sa position. Il est également plus facile de déterminer les conséquences pratiques de sa position. Par ailleurs, l'approche en termes de grammaires, permet d'inviter à s'interroger sur le type d'objections et de réponses qui pourraient être fait à l'auteur du texte à partir d'autres logiques grammaticales.

Dans le cadre de la dissertation de philosophie, l'approche grammaticale permet d'élaborer une grille d'analyse des sujets.

Donnons un exemple d'analyse de sujet de dissertation (version basique pour un plan en deux parties) :

Exemple de sujet : L'art est-il une illusion ?

Cette proposition de grille d'analyse d'un sujet a pour objectif d'aider l'élève à distinguer entre la question du sujet et le problème philosophique, de passer de l'analyse des termes du sujet au problème philosophique, et enfin d'aider à l'élaboration d'un plan en deux parties.

1) Le sujet de philosophie est toujours énoncé sous forme de question. Déterminer les deux réponses opposées à la question. Quelle est la thèse présupposée :L'art est une illusion.
La thèse présupposée est que "l'art est une illusion".
Le sujet invite à interroger cette thèse.
L'art n'est pas une illusion
2) Déterminer la principale notion du sujet qui sera l'objet du problème philosophique en analysant les relations entre les deux parties du sujet :L'art est inclus dans l'illusion
Donc ce qui fait problème, c'est la définition de l'art.
C'est donc l'art, la notion centrale du sujet.
L'art n'est pas inclus dans l'illusion.
L'art est la notion du sujet.
3) Définir le terme ou l'expression mis en relation avec la notion centrale. Déterminer quel pourrait être son contraire  :Illusion : ce qui nous trompe.Le contraire de l'illusion est quelque chose qui ne nous trompe pas sur ce qui est, donc c'est la réalité.
4) Expliquer chaque conception de la notion :L'art est une illusion parce qu'il s'adresse aux sens. En effet, les sens peuvent nous tromper en produisant des illusions.L'art est une copie de la réalité, donc il serait une manière de nous dire la vérité.
5) Déterminer quelle est la thèse issue des sens et celle issue de la raison. Trouver une limite à au moins l'une des thèses.Le point de vue rationaliste considère que les sens nous trompent et qu'il ne faut pas s'y fier. Le point de vue de l'opinion issue des sens consiste à penser que les images sont la réalité.
Limite: Il ne faut pas confondre l'apparence et la réalité.
6) Déterminer les deux concepts de la notion centrale (= les définitions différentes de la notion) :L'art est ce qui nous trompe.L'art est un moyen d'établir la vérité sur la réalité
7) Enoncer le problème philosophique : il consiste à montrer que deux concepts de la notion s'opposent :L'art est-il une apparence trompeuse ...... ou permet-il d'atteindre la vérité sur la réalité ?
8) Plan : Construire un plan en s'appuyant sur la limite trouvée pour faire la transition.Nous montrerons que pour l'opinion immédiate, l'art serait un moyen de connaître la réalité. Mais cette thèse a une limite, elle confond l'apparence et la réalité.Par conséquent, une réflexion plus rationnelle nous conduit à monter dans un second temps que l'art est une illusion qui nous éloigne de la réalité et donc de la vérité.

Utilisé dans des pratiques à visée philosophique, l'approche par grammaires peut être mise en oeuvre dans des discussions. Il peut être alors possible de diviser les participants d'une discussion à visée philosophique (DVP) en trois groupes. Chaque groupe prépare une argumentation en s'inscrivant dans la logique de l'une des trois grammaires et essaie d'en comprendre la cohérence interne et les arguments. Il s'agit ensuite d'être capable d'argumenter et de répondre aux objections sans effectuer de "fautes de grammaire"21. Une faute de grammaire apparaît lorsqu'un participant énonce un argument ou une objection qui ne s'inscrit pas dans la logique de la grammaire qu'il doit défendre. Il peut être ensuite possible dans un second temps de tenter d'établir des "compromis"22 entre des grammaires c'est-à-dire de trouver des positions philosophiques, par exemple en étudiant des auteurs de la tradition philosophique, qui proposent une solution cohérente pour répondre à tel ou tel problème généré par l'opposition entre plusieurs conceptions plus basiques. Celles-ci visent à permettre la réalisation d'un "consensus"23 entre les participants à la discussion.

Enfin, l'approche grammaticale peut être utilisée pour analyser la structure philosophique de débats de société, de décisions politiques ou plus généralement de n'importe quels discours écrits ou oraux. Cet exercice consiste à montrer comment nos argumentations - mais en réalité également, plus largement, les logiques d'actions - peuvent être modélisées à partir de ces grammaires philosophiques. Ceci conduit à montrer comment la philosophie peut constituer un instrument d' empowerment des citoyens leurs permettant ainsi de mieux comprendre les enjeux des questions de société, mais également d'analyser les logiques du quotidien.

Conclusion

A travers l'usage qui peut être fait de l'approche grammaticale dans des pratiques à visée philosophique, ce qui se trouve posé, c'est la capacité de la philosophie à s'inscrire dans l'action et dans le monde pour donner aux individus, en tant qu'ils sont des citoyens, la possibilité d'analyser les enjeux sociaux et existentiels auxquels ils sont confrontés. Pour les philosophes pragmatistes, tel que John Dewey, la philosophie n'est pas une simple recherche spéculative, mais elle s'inscrit dans une visée pratique consistant à ce que l'individu mène l'expérience vitale la plus riche en inscrivant son action, en tant qu'être social, dans une communauté radicalement démocratique. Cette visée est ce qui distingue fondamentalement l'utilitarisme du pragmatisme : dans les deux cas, c'est l'utilité qui constitue le critère de l'action, mais dans le cas de l'utilitarisme, il s'agit de l'augmentation du plaisir, identifié au bonheur24. Ainsi, l'approche grammaticale de l' "apprentissage du philosopher"25, dans des pratiques à visée philosophique, s'inscrit dans la perspective d'une philosophie de l'éducation qui est celle promue par John Dewey, par exemple dans Démocratie et éducation 26. La position plus ou moins explicite dans l'enseignement de la philosophie en France est encore celle tracée par Jacques Muglioni. La lecture de ses textes laisse apparaître un certain nombre de présupposés philosophiques qui sont ceux de la grammaire idéaliste rationaliste qui sont "congruents"27 avec les justifications28 sur lesquelles s'est construit la tradition républicaine française29. L' "humanité est la fin suprême"30. "L'école n'a rien d'autre à faire que d'aider les hommes à sortir de l'enfance et de leur apprendre à bien user de leur raison"31. L'école a pour objectif de former des individus autonomes capables de résister à la domination technocratique et à celle du marché capitaliste ou à un pouvoir politique irrationnel. Se trouvent ainsi refusés dans un même mouvement le libéralisme économique et les nouvelles pédagogies qui sont renvoyées à l'utilitarisme libéral. Il s'agit ainsi de protéger "l'autonomie du champ philosophique"32 contre les sciences de l'éducation. La "critique artiste"33, issue de Mai 68, prônant l'autogestion, est congruente, dans cette analyse, avec l'esprit du libéralisme économique et conduit à faire le jeu de l'économie de marché. Néanmoins, cette interprétation repose justement sur l'amalgame entre la grammaire utilitariste et la grammaire pragmatiste. L'utilité n'est pas nécessairement l'utilité marchande, elle est pour les pragmatistes l'utilité vitale marquée par la conservation de l'existence. Par conséquent, se trouve ainsi posé le problème suivant : la liberté pédagogique du professeur de philosophie ne peut-elle être défendue qu'à travers les justifications philosophiques de la grammaire idéaliste rationaliste ? La grammaire pragmatiste n'implique pas, comme il a été explicité ci-dessus, les mêmes finalités que la grammaire utilitariste. Certes, mais ne nous conduirait-elle pas néanmoins à la soumission à une rationalité instrumentale ? Tout d'abord, cette conception de la technique, issue de la science moderne, qui en fait une application de la rationalité scientifique, contre une conception de la technique comme prolongement de la nature et issue de l'expérience, n'est pas celle du pragmatisme. En effet, elle trouve sa condition de possibilité dans le dualisme entre une science réduite à l'étude des faits naturels et un esprit producteur des normes culturelles. Les fins morales ne peuvent pas alors être déduites des sciences modernes et des techniques qui en ont sont l'application. Or le pragmatisme repose sur une autre conception de la science et une autre conception philosophique de la nature et de son rapport avec la culture34. La technique moderne impose une forme de domination dans la mesure où elle applique au vivant un modèle de la nature qui est celui du rationalisme matérialiste des sciences modernes. La seconde dimension de l'aliénation technique apparaît donc quand ce modèle est imposé comme une norme politique technocratique. Une autorité politique extérieure et transcendante impose aux enseignants de suivre des procédés techniques issus de la rationalité des sciences de l'éducation. Or, telle n'est pas la conception pédagogique développée dans le pragmatisme. Il s'agit d'une expérimentation menée par l'enseignant avec la communauté que constitue sa classe. Il ne peut donc s'agir de l'application de normes de rationalité fixées a priori : ce qui constituerait plutôt la base d'un rationalisme idéalisme épistémologique que d'un pragmatisme épistémologique. La didactique de la philosophie ne peut prendre alors appui que sur un échange de pratiques et autour des pratiques. En effet, car tel est le paradoxe de la conception républicaine, s'appuyant sur des justifications idéalistes rationalistes, que suppose la liberté philosophique et pédagogique du professeur de philosophie, ce dernier risque de n'être libre que d'appliquer le cadre transcendant fixé par l'institution et dont les pratiques sont compatibles avec cette grammaire idéaliste rationaliste. Tout va bien lorsque l'enseignant a intériorisé ce cadre, mais que se passe-t-il pour un professeur de philosophie qui adhère à une toute autre philosophie que celle qui correspond à ce cadre ? Ainsi quelle est l'étendue de la liberté philosophique et pédagogique pour un professeur de philosophie pragmatiste qui adhère aux pédagogies de l'éducation nouvelle de Dewey reposant sur l'expérimentation et la démocratie ? Au sein de ces pédagogies, il ne s'agit pas néanmoins de confondre ici entre celles qui comme dans le cas de Proudhon, Dewey ou Freinet tendent à remettre en cause la dichotomie entre théorie et pratique par l'expérimentation et celles qui valorisent uniquement, par la non-directivité, une spontanéité de l'élève. Construire un cadre de valeurs communes, ce sont bien les caractéristiques d'une République. Mais celle-ci n'est une démocratie que si ces valeurs ne sont pas imposées par une autorité instituée transcendante, mais trouve leur légitimité dans la participation de tous à la décision. Si la "discussion à visée philosophique"35 n'est pas acceptée dans l'enseignement de la philosophie, c'est qu'elle renvoie la légitimité de la République, non à une transcendance rationnelle de l'Etat, mais à la participation démocratique. On voit ici comment la discussion et la participation démocratique sont attachées par exemple dans l'idéalisme rationaliste platonicien au conventionnalisme relativiste des sophistes. Et c'est encore à la critique du désir de pouvoir des sophistes qu'est renvoyée la critique de l'instrumentalisme et de la technique. La dénonciation de la sophistique par Platon est censé vacciner le professeur de philosophie contre les tentations du pragmatisme philosophique, réduit en pédagogie, comme en politique, à la démagogie. Néanmoins, c'est oublier un peu vite que la phronesis d'Aristote peut être analysée également dans sa congruence avec la philosophie pragmatiste, dans la part qu'elle laisse à l'expérimentation dans l'action politique. La conception pragmatiste est celle d'une expérimentation démocratique qui ne dissocie pas la recherche de l'utilité de celle de la justice et de la vérité, mais entendues comme limite idéale de l'enquête. Enfin, une dernière remarque sur l'implicite idéaliste rationaliste dans l'enseignement de la philosophie : l'école y est définie "comme une communauté d'étude et de travail"36. Mais cette conception du travail est toute paradoxale, elle détache le travail de la technique et le renvoie au loisir des grecs37. Or, cette notion de loisir était celle d'une société divisée en une classe d'aristocrates oisifs devant leur loisir à l'exploitation d'une classe laborieuse. Le travail intellectuel est ici pensé selon une conception intellectualiste qui le réduit en définitif à l'intuition intellectuelle. Proudhon ou Marx, au XIXe, ont justement effectué le renversement d'une telle idéologie. Le travail est la base pour Proudhon de la production intellectuelle. Mais le travail, proprement humain, si l'on part d'une analyse matérialiste, se caractérise justement par la médiation de la technique. C'est parce que l'être humain est fabricateur d'outils qu'il a développé ce que l'on appelle l'intelligence humaine. En refusant au professeur de philosophie d'inclure dans sa liberté d'enseignant, celle d'expérimenter des outils pédagogiques afin d'aider ses élèves dans l'exercice du philosopher, on réduit l'apprentissage de la philosophie à une intuition intellectuelle qui serait la marque d'un génie individuel. S'il s'agit de parvenir à un usage autonome de sa raison, s'agit-il d'y parvenir dans la saisie intuitive des normes rationnelles formelles qui structurent implicitement le discours de l'enseignement donnée comme des normes a priori de toute réflexion philosophique ou est-ce par l'expérimentation que l'enfant parvient à développer sa capacité de raisonnement ? Ainsi Kant le rappelle lui-même, c'est par l'expérimentation que l'on apprend la liberté : " seulement on ne mûrit jamais pour la raison autrement que grâce à ses propres tentatives"38.

N. B. Carnet de recherche sur le site de l'IRESMO (39)


(1) La dimension théorie de l'argumentation de cette recherche constitue une étape dans le cadre d'une sociologie pragmatique des controverses et des régimes d'action.

(2) Courant sociologique fondé par Luc Boltanski et Laurent Thévenot : De la justification, Paris, Gallimard, 2011.

(3) Pereira Irène, Les grammaires de la contestation, Paris, La Découverte, 2010.

(4) James William, "Le sentiment de la rationalité", in La volonté de croire, Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 2005.

(5) Duhem Pierre, La théorie physique - Son objet, sa structure, Paris, Vrin, 2007.

(6) Dewey John, La formation des valeurs, Paris, La découverte, 2011 ; Rorty Richard, Conséquences du pragmatisme, Paris, Seuil, 1993, Putnam Hillary, Fait/valeur : la fin d'un dogme, Editions de l'éclat, 2004.

(7) L'approche philosophique consistant à partir d'une position et des arguments qui permettent de la défendre a été expérimenté par Francis Wolff au cours d'un séminaire à l'Université de Paris X : Philosophes en liberté : Positions et arguments 1, Paris, Ellipses, 2001.

(8) Lévis-Strauss Claude, Les structures élémentaires de la parenté, Paris, PUF, 1949.

(9) Dewey John, Logique - La théorie de l'enquête, Paris, PUF, 1993.

(10) Tiercelin Claudine, Le doute en question, Paris, Editions de l'Eclat, 2005.

(11) James William, L'idée de vérité, Paris, Librairie Felix Alcan, 1913.

(12) Dewey John, Op. Cit. ; Hache Emilie, Ce à quoi nous tenons - propositions pour une écologie pragmatique, Paris, La Découverte, 2011.

(13) Tozzi Michel, "La didactique de la philosophie en France : vingt ans de recherche (1989-2009)", Diotime, n°39, 2009.

(14) Dans la présentation synthétique effectuée ici, je ne modélise pas la position pragmatiste. Il s'agit d'une position dérivée de la grammaire sensualiste. Mais à la différence des positions hédoniste ou utilitariste, le critère de l'utilité n'est pas le plaisir, mais a minima la conservation de l'existence, au mieux l'augmentation de sa puissance d'agir. Il est possible de modéliser deux sous-formes : l'une relativiste et l'autre réaliste. En outre, je n'effectue pas ici l'exposition des arguments qui permet d'étayer la modélisation.

(15) Dans sa forme post-structuraliste, cette hypothèse implique la prise en compte du linguistic turn. Toute notre réalité n'est pas médiatisée par les sensations, mais par le langage.

(16) Elle a en outre pour conséquence de poser problème aux conceptions pré-modernes - mais existant encore à l'époque moderne ou actuellement - consistant à tirer une morale de la nature. Le concept de la science moderne de la nature est fondamentalement différent de la conception pré-moderne qui ne distinguait pas entre le factuel et le normatif. Dans les tableaux de synthèse proposé ci-dessus, je ne modélise pas cette hypothèse sous hypothèse du matérialisme rationaliste.

(17) Rorty Richard, Op. cit.

(18) Pour reprendre l'expression de Peirce.

(19) Putnam Hillary, Raison, vérité et histoire, Paris, Editions de Minuit, 1984.

(20) Il est loin d'être certain que la discussion argumentée suffise à déterminer l'attachement à une philosophie comme Nietzsche l'a mis exergue. Le rapport de la philosophie à la pratique, à la manière de vivre - pour reprendre une thématique de Pierre Hadot -, constitue une dimension de la part d'expérimentation pratique que suppose la philosophie.

(21) Nashi Mohamed, Introduction à la sociologie pragmatique, Paris, Armand Colin, 2006.

(22) Boltanski Luc et Thévenot Laurent, Op. cit.

(23) Habermas Jurgen, Théorie de l'agir communicationnel, Paris, Fayard, 1987.

(24) Chanial Philippe, La sociologie comme philosophie politique, Paris, La Découverte, 2011.

(25Tozzi ) Michel. Op. Cit.

(26) Dewey John, Démocratie et éducation, Paris, Armand Colin, 1975.

(27) Utilisé ici au sens d'homologie partielle.

(28) Boltanski Luc et Thévenot Laurent, Op. cit.

(29) Bonnet Jean, Kant, Instituteur de la République (1795-1904), Thèse dirigée par Jean-Paul Willaime, EPHE, Paris, 2006.

(30) Muglioni Jacques, "La fin de l'école", in Revue de l'enseignement philosophique, n°1, 1980.

(31) Muglioni Jacques, Ibidem.

(32) Pinto Louis, La vocation et le métier de philosophe. Pour une sociologie de la philosophie dans la France contemporaine, Paris, Seuil, 2007.

(33) Boltanski Luc et Chiapello Eve, Le nouvel esprit capitaliste, Paris, Gallimard, 1999.

(34) Dewey John, Op. cit.

(35) Auguet Gérard, "De la discussion à visée philosophique à la situation idéale de parole", SPIRALE, Revue de Recherches en Education, n°35, 2005, pp.37-47.

(36) Muglioni Jacques, Op. cit.

(37) Muglioni Jacques, L'école et le loisir de penser, CNDP, 2002.

(38) Kant Emmanuel, La religion dans les simples limites de la raison, Paris, Vrin, 1994.

(39) L'IRESMO (association à but non lucratif) propose en outre des formations d'éducation populaire à la philosophie pour des groupes : http://iresmo.jimdo.com/formations/

Diotime, n°54 (10/2012)

Diotime - Grammaire didactique de la philosophie