Dans la Cité

Une plateforme mondiale des cafés philo pourrait-elle aider à penser le monde autrement ?

Marie-Hélène Marcassin et René Guichardan - http://cafephilos.org/.

C'est la question que nous nous sommes posée en imaginant une structure internet destinée à référencer les cafés philo du monde entier et à apporter une aide technique et administrative aux cafés philo qui le souhaitent.

I) Une motivation de fond

Dans un monde hyper connecté, bientôt mondialement alphabétisé et de mieux en mieux éduqué, il est peut-être important de donner à voir l'existence d'une communauté de citoyens qui partagent des questions sur le sens des choses et de la vie. Ce souhait se fait d'autant plus pressant que, de façon générale et mondiale, les gouvernements sont de moins en moins en phase avec leurs populations.

Ma motivation et mon argumentation se sont nourries en partie des travaux du démographe Emmanuel Todd (Cf. Après la démocratie). Ce dernier fait valoir que l'augmentation du niveau d'alphabétisation et d'éducation à l'échelle mondiale entraîne, comme cela s'est toujours vérifié dans l'histoire des pays, une transition démographique : baisse de la natalité, suivie d'une émancipation plus ou moins rapide des populations par rapport aux traditions et aux pouvoirs en place. Autrement dit, avec la capacité à lire et à écrire, débute également celle à penser par soi-même, et par la suite, le désir de faire société différemment.

D'autres facteurs ont bien entendu leur importance comme le degré d'échange avec d'autres cultures, le niveau de mobilité à travers les couches ou structures sociales (castes, groupes communautaires ou classes sociales) et le maintien d'un programme pour élever le niveau d'éducation/formation de toutes les catégories de population. Le sentiment, partagé ou non, d'une justice économique et sociale constitue également un critère important. Lorsque ces paramètres sociétaux ne sont pas pensés comme une dynamique à coordonner, le dialogue nécessaire à la respiration et au renouvellement des sociétés s'essouffle, les communautarismes tendent à se renforcer et les crispations sociales à se durcir.

La démarche des cafés philo s'inscrit dans cette volonté de favoriser le "penser par soi-même" et c'est sur ce point- là que nous souhaitons apporter notre contribution. Toutefois, les efforts déployés par les différents acteurs et modérateurs des cafés philo ne doivent pas rester cantonnés au cadre géographique du café philo de quartier.

II) Des écueils à prendre en compte

En règle générale, ces groupes de discussion que sont les cafés philo n'échappent pas à une double tension bien connue en psychosociologie, le renfermement sur soi (par affinité sélective et conservatisme) et l'éclatement du groupe en raison de son inadaptation à la pression évolutive (interne ou externe) de ses membres (Cf. La dynamique des groupes restreintsde Didier Anzieu).

Autrement dit, lorsqu'un café philo n'applique pas délibérément et soigneusement une attitude d'ouverture à l'égard de la diversité des participants, si les membres ou les leaders ne s'interrogent pas ouvertement sur ce qu'il faut entendre par la visée philosophique des débats, ce groupe tend à reproduire à son insu la dynamique des groupes quelconques. Ceux-ci dysfonctionnent dès que des changements interviennent parmi les figures d'influence (animateurs, modérateurs, initiateurs), ou ils s'enferment sur eux-mêmes par conservatisme et inertie.

Les défis-conflits qui départagent les cafés philo sont bien connus et analysés, notamment par Daniel Mercier ( Diotime n° 36) et Michel Tozzi. Pour en indiquer les deux extrêmes, on trouve d'un côté les partisans du tout relationnel et de l'autre, ceux du tout académique. Les premiers valorisent la qualité subjective de la relation, les seconds, les méthodes et les apports conceptuels du savoir. Cette dichotomie se trouve autant au niveau des participants qu'entre les cafés philo eux-mêmes. Les modérateurs doivent donc faire preuve d'une grande écoute et d'attention pour maintenir le "bon" cap. Philosopher s'inscrit comme un défi permanent et le faire dans un milieu social ouvert en augmente la difficulté. Il s'agit de faire débat avec des personnes qui ne partagent pas le même vocabulaire, les mêmes formations, les mêmes cultures, les mêmes approches. Le cadre donné à l'ouverture relationnelle doit pourtant nous réserver ses surprises, et l'émulation intellectuelle son potentiel de découverte.

Sans argumenter davantage, je rappellerai simplement la mise en garde contre la rigidité des postures formulée dans la conclusion du rapport 2007 de l'Unesco: " C'est le dogmatisme qui se trouve au coeur du problème, celui qui toujours rigidifie et empêche de penser, cette raideur de l'esprit qui empêche d'entendre et de problématiser."

Une autre question se pose : la pratique des cafés philo peut-elle s'internationaliser sans intention hégémonique ou européano-centriste ? Il est difficile de savoir si les cafés philo tels qu'ils se pratiquent en France peuvent s'internationaliser, mais notre souhait consiste surtout à faire voir au monde qu'une diversité de pratiques d'échanges existe et qu'une situation de débat entre personnes de diverses appartenances est non seulement possible, mais aussi qu'elle se révèle des plus bénéfiques, tant sur le plan individuel que sur le plan sociétal.

III) Avantages de la ressource mondiale

De façon tout à fait pratique, la plateforme permet non seulement à chacun de trouver le café philo dans la région de son choix, mais elle permet également aux cafés philo de se présenter en quelques lignes, de communiquer leurs coordonnées et leurs approches via les liens internet. De façon plus générale, cette plateforme peut se présenter comme un espace de découverte des cafés philos. Elle peut être une base de ressources ouverte, un puits d'idées, une mine d'or de sujets, un dispositif qui facilite l'échange, qui donne des éléments de comparaison et permet une émulation entre tous les cafés philo.

En se comparant les uns aux autres, en voyant les problématiques et les avancées des autres cafés philo, chaque café philo pourra se rendre compte que certaines problématiques sont communes à de nombreux autres groupes. Ils cesseront presque naturellement de se stigmatiser autour d'aspects mineurs pour se concentrer sur la pensée elle-même, et ils s'autoriseront plus facilement à expérimenter diverses approches.

Organiser un ensemble de ressources pour en faciliter le partage constituera un volet important du site internet que nous venons de mettre en ligne. Pour les animateurs et les modérateurs qui le souhaitent, nous citerons et orienterons les internautes vers leurs travaux, méthodes et publications. Les savoir-faire, l'expérience et la créativité que nombre de modérateurs de cafés philo ont déployés gagnent à être mis en lumière.

Enfin, afin de ne pas donner à penser qu'il s'agirait d'imposer une culture occidentale, dans la version anglaise du site internet, nous invitons tous les pays et continents à faire dialoguer les philosophes antiques et actuels autour de leur propre culture. Chaque pays ou région du monde est le produit d'une histoire complexe et de courants philosophiques multiples. Et par là même, partout, sans aucun doute, se trouveront des personnes qui souhaiteront en parler et que les échanges stimuleront. Il est fort possible que l'expérience, la pratique et le savoir-faire des cafés philo soient susceptibles de les inspirer. Ne les en privons pas.

Notre propos n'est donc pas de créer un unique café philo mondial, ni de standardiser ou encore de donner des cadres rigides aux cafés philo, mais plutôt d'offrir un outil permettant à chacun de s'inspirer de la richesse de tous. Nous pensons que cette dynamique se fera presque naturellement en raison des dispositions innées du cerveau qui compare tout ce qui rentre dans son champ de perception. Il faut simplement que les choses soient vues.

IV) Fonctionnement

Pour le cadre d'une telle plateforme, nous avons pensé créer une Organisation Non Gouvernementale, plus communément appelée ONG. Certes les ONG ont mauvaise presse dans bien des cas : bureaucraties encrassées, paniers de crabes, elles sont la cible de toutes les critiques. Sur un plan international, elles sont souvent perçues, à tort ou à raison, comme des implants hégémoniques d'un occident matérialiste, prétentieux et sans moralité.

Sur le plan anthropologique, les relations ou les actions d'aide sont complexes (Cf. l' Essai sur le donde Marcel Mauss). Il s'y joue des relations d'influence, de pouvoir, de subordination, de reconnaissance, etc.

C'est pourquoi nous avons choisi une ligne de projet très discrète, en partant de la base, les cafés philo eux-mêmes, et en les invitant à partager leur expérience et leur savoir-faire. Nous espérons que les responsables des cafés philo saisiront la dimension anthropologique dans laquelle se trouve le monde aujourd'hui. La résurgence des fondamentalismes est un indicateur typique des sociétés qui n'amortissent pas les changements qui les traversent. Avec la multiplication des échanges, la perte de contrôle et de vision sur notre avenir, la modification des lois, en particulier celles pour accroître la compétition sur les marchés, les rivalités se trouvent exacerbées et tout semble concourir à réactiver les réflexes archaïques de la haine de l'autre et la logique du bouc émissaire pour réguler nos sociétés (Cf. La violence et le sacré deRené Girard).

Ce qui nous a convaincus d'opter pour ce statut, c'est également le fait que toute ONG se doit d'être transparente quant à son fonctionnement et à ses objectifs. Son éthique doit être très clairement expliquée. Autre avantage et non des moindres : ce statut permet l'embauche d'étudiants pour les travaux de traduction qu'il faudra faire en permanence pour rendre la plateforme accessible au plus de monde possible.

Nous avons pour l'instant créé ce site internet : http://cafephilos.org/ où nous invitons les cafés philo à s'enregistrer et à se faire connaitre. Nous n'avons eu aucun mal à trouver des traducteurs chinois et russes ce qui, en soit, est peut-être significatif d'un besoin de croire à cette dynamique d'échange.

V) Aspect financier

Il n'y a et il n'y aura aucune cotisation à verser de la part de ceux qui bénéficient ou veulent bénéficier de nos services. Que ce soient les animateurs, modérateurs ou les publics, tout doit être fait pour les encourager et faciliter leur démarche et leur participation. Les participants viennent pour eux-mêmes, pour des raisons socialisantes ou/et philosophiques. Les raisons parasites ou secondaires ne doivent pas être valorisées (l'argent, la mise en spectacle de soi, les propagandes idéologiques, les querelles de chapelles). Il importe également que les participants et les modérateurs ne soient pas pénalisés par des coûts supplémentaires par rapport à ceux déjà engendrés par leur investissement en temps, déplacements et autres frais (leurs consommations, achats de livres supplémentaires, abonnement à des revues, impression de documents, etc.). A vrai dire, si nous osions l'ironie de cette comparaison, un peu comme Socrate demandait à ses juges une compensation pour le bien qu'il apportait à la cité, les initiateurs, les contributeurs, les modérateurs, voire les participants à ces cafés philo devraient être encouragés par un principe de reconnaissance sociétale. Ils contribuent tous, à des degrés divers, à l'aventure dynamique de faire société et de penser le vivre ensemble.

Pour tout contact : http://cafephilos.org/

Diotime, n°54 (10/2012)

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