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L'Enseignement de la philosophie et les nouvelles pratiques philosophiques

Revue du Cren n° 13 - Janvier 2012 - Université de Nantes (extraits du contenu)

sous la direction de Michel Tozzi et Edwige Chirouter
http://www.recherches-en-education.net/spip.php?article138

Edito - Vingt ans de Nouvelles Pratiques Philosophiques en France - Michel Tozzi
Définition, histoire et enjeux des NPP.
Présentation problématisée des principales contributions

Bruno Poucet - Une exception française : vers un nouveau paradigme de l'enseignement de la philosophie en Terminale ?

L'enseignement scolaire français de la philosophie s'est progressivement organisé en un paradigme pédagogique qui comprend un certain nombre de dispositifs et de pratiques. Héritage de l'ancien régime, comprenant le cours dicté et la rédaction du cours, un examen sous forme de questions orales, un professeur non spécialiste, ce paradigme a été remis en cause pour atteindre un nouvel équilibre au cours du début du XXe siècle : professeur spécifique, pratique pédagogique particulière, exercice original à base de dissertation, manuels, attente de la société civile, tout concourt à cet équilibre qui sera défait lorsque l'évolution de la société et la massification de l'enseignement provoqueront des interrogations fortes sur l'existence du paradigme. C'est à la recherche d'un nouvel équilibre que professeurs et institutions tentent non sans mal d'apporter des réponses.

Jean-Marc Lamarre - "L'enfant philosophe ?"

Les discussions entre élèves, à l'école primaire, peuvent-elles être considérées comme philosophiques ? L'enfant peut-il accéder à la philosophie ? Selon l'auteur, les discussions dites "à visée philosophique" préparent à la philosophie, mais ne sont pas à proprement parler philosophiques ; elles contribuent, en liaison avec les débats interprétatifs et les débats de vie de classe, à la formation de la personne et du citoyen par l'exercice de la pensée réfléchie. Les enfants pensent, mais on ne peut pas appeler "philosophie" tout éveil à la pensée réfléchie. L'auteur lève la confusion, souvent faite, entre pensée et philosophie en montrant qu'il y a de la pensée (au sens fort de pensée capable de vérité) dans les sciences, les arts, la littérature, la politique. La philosophie se caractérisant par une visée de totalisation, de systématicité et de radicalité, l'enfant n'a ni les concepts ni la culture ni l'expérience humaine lui permettant d'entrer dans la philosophie. C'est avec l'adolescence qu'un seuil est franchi qui rend possible l'apprentissage de la philosophie. Quel travail de la pensée est à l'oeuvre dans les discussions à l'école primaire ? L'auteur considère que ces discussions sont des dispositifs d'apprentissage de la réflexion selon les trois maximes kantiennes du sens commun : penser par soi-même (dépasser les opinions immédiates), penser en se mettant à la place d'autrui (élargir son point de vue), penser en accord avec soi-même (raisonner de façon conséquente). Ces discussions doivent se situer dans le cadre constructif de l'éducation morale et civique.

Edwige Chirouter - Philosopher avec les enfants dès l'école élémentaire grâce à la littérature : analyse d'un corpus de trois années d'ateliers de philosophie en cycle 3

Il n'y a pas d'âge pour se poser des questions philosophiques et, très tôt, face à l'étonnement devant le monde, les enfants s'interrogent sur la vie, la mort et les relations humaines. L'enfant serait par excellence celui qui, selon l'expression de G. Deleuze, fait "l'idiot" et pose la question du pourquoi et de l'essence des choses en toute naïveté et intensité. La pratique de "la philosophie avec les enfants" se développe ainsi en Europe depuis une vingtaine d'années. Cette pratique répond au besoin de démocratisation d'une discipline jugée trop souvent comme hermétique et élitiste. Dans le même temps, la littérature de jeunesse semble avoir pris en compte ces interrogations métaphysiques. Les programmes de littérature à l'école primaire insistent d'ailleurs sur cette dimension des oeuvres et incitent à des débats réflexifs. C'est dans cette brèche que tous ceux qui souhaitent une initiation précoce à la philosophie ont pu s'engouffrer pour mettre en place des séances dans les classes. Le monde de l'enfance pourrait ainsi être aujourd'hui le pont qui permettrait de réconcilier deux disciplines dont l'histoire s'est trop longtemps écrite sous les signes de la concurrence et de la méfiance réciproques. Elles pourraient ainsi retrouver leur alliance originelle : au-delà des formes spécifiques qu'elles entretiennent avec le langage, elles sont toutes les deux des discours qui visent à donner sens et intelligibilité à notre existence. Disciplines trop longtemps conflictuelles, la littérature et la philosophie ne trouveraient-elles pas ainsi une nouvelle complémentarité grâce au développement conjoint de leur didactique avec les enfants ?

Yvan Malabry & Edwige Chirouter - "Nul n'entre ici s'il n'est géomètre". Mathématiques, sciences et philosophie à l'école élémentaire : instaurer un nouveau rapport au savoir grâce à des discussions à visée philosophique sur des questions d'épistémologie

Les différentes recherches récentes concernant les "discussions à visée philosophique" ont démontré qu'il était possible de commencer à apprendre à philosopher dès l'école élémentaire. Par la mise en place régulière de séances, de jeunes élèves apprennent à problématiser, conceptualiser et à argumenter sur de grandes questions universelles touchant à la condition humaine. C'est la didactique de la philosophie qui s'est ainsi développée ces dernières années. Le présent article sort du cadre précis de la didactique du philosopher pour s'intéresser aux conséquences, aux effets, que ces ateliers peuvent avoir sur les autres disciplines scolaires, et en particulier sur les sciences et les mathématiques. La mise en place de discussions à visée philosophique sur des questions d'épistémologie peut-elle permettre de faire évoluer les représentations des élèves concernant ces disciplines ? Ont-elles des conséquences positives sur certains types de difficultés et de blocages ? Pourquoi et à quelles conditions les "DVP" permettent-elles d'instaurer un nouveau rapport au savoir, de donner plus de sens aux activités demandées et facilitent-elles ainsi la réussite des élèves ?

Jean-Charles Pettier - La généralisation des activités à visée philosophique dans l'école, avec les élèves en difficulté : enjeux et projet

Quels sont les enjeux d'une généralisation scolaire des pratiques à visée philosophique ? Il s'agit dans le présent article de se dégager de la séduction qu'elles exercent pour en examiner philosophiquement les fondements et le projet politique conséquent. On fournit aux enseignants, par cet examen, des clés pour orienter leur travail de classe. Éthiquement, on identifie mieux dans quelle mesure cette généralisation participe à la construction par le Droit d'une essence humaine. Une éthique du Droit de l'Homme, prenant en compte certaines critiques philosophiques contemporaines (Sartre, Foucault, Heidegger) qui contestent l'idée d'une essence humaine, fait de la scolarisation de ces pratiques le moyen intellectuel de participer à cette hominité critique qui doit élaborer le droit. L'enfant, futur porteur du projet humain, doit apprendre à se saisir de cette réflexion, politiquement nécessaire dans une démocratie de Droit. Cette réflexion s'appuie sur le développement de sa capacité individuelle de mobiliser une pensée en tension, complexe, abstraite et conceptuelle. On élargit, grâce à l'École, le champ de ses interrogations spontanées, vers une véritable "citoyenneté philosophique". La généralisation de ces pratiques est porteuse de la réussite d'élèves parfois en difficulté scolaire, examinant philosophiquement les disciplines scolaires, en identifiant mieux la nature et les modalités spécifiques, pour finalement mieux les situer et les intégrer. Par le débat, on véhicule un modèle politique et social qui voudrait, à terme, s'exonérer de la violence communautariste, au profit de l'échange entre les cultures. Ces enjeux font souhaiter le développement d'un projet politique international de généralisation, pour identifier les questions que les acteurs politiques doivent se poser, et les moyens d'y répondre.

Sylvain Connac - L'éducation populaire et coopérative à l'épreuve du philosopher

L'étude présentée consiste à interroger, dans un contexte d'éducation prioritaire d'école élémentaire, l'influence réciproque entre les discussions à visée philosophique et la structure des classes coopératives. Des classes expérimentant la philosophie au sein d'un vaste programme, ont organisé chaque semaine des échanges discursifs de forme démocratique autour de questions soulevées par les enfants et traitées par l'intermédiaire de contraintes philosophiques particulières. L'étude a permis le suivi de certains élèves pour recueillir leur avis. Une analyse qualitative des scripts de discussions a permis de caractériser l'évolution des interventions des élèves du point de vue des progrès à conceptualiser. L'étude, appuyée aussi sur des entretiens avec des spécialistes et les enseignants, permet de lever quelques craintes quant à une éventuelle caducité de l'introduction des DVP en contexte de pédagogie coopérative. Les savoir-faire acquis par les enseignants en classe coopérative contribuent à mieux gérer les dispositifs des DVP, même si a priori il faut plus d'une année pour que tous les élèves en tirent profit. Le cadre de l'étude, menée en Zones d'Education Prioritaire (ZEP) restreint cependant les résultats à ce contexte d'enseignement spécifique.

Pierre Usclat - Une discussion des fondements philosophiques habermassiens de la discussion à visée philosophique à l'école et du rôle du maître en son cours

L'intention que nous désirons poursuivre dans cet article est de prendre l'objet de notre recherche, à savoir l'émergence de la discussion à visée philosophique (DVP) à l'école primaire, comme étant lui-même un objet de discussion. En effet, alors que notre thèse a cherché un ancrage de cette pratique émergente dans les apports de la philosophie de J. Habermas et a tenté, à partir de là, de poser un possible rôle du maître comme participant à part entière lors de la DVP, il nous paraît important d'éprouver la recevabilité de nos analyses par les exigences de la discussion telle qu'envisagée par Habermas. Ainsi, après avoir rappelé les liens que nous avons établis entre la pensée de ce philosophe allemand et la DVP, nous tenterons de prendre à notre charge les critiques qui nous sont adressés par les principaux chercheurs impliqués sur cette question de l'émergence de la DVP. A cet effet, nous essaierons notamment de répondre à la critique voulant que Habermas peut éclairer la forme de la discussion mais non sa philosophicité. Tout comme nous nous confronterons aux interpellations pointant que nous entretenons une proximité loin d'aller de soi entre philosophie et démocratie, que nous transposons peut-être de manière indue les concepts habermassiens dans un domaine qui leur est totalement étranger ou, encore, qu'avec notre rôle du maître comme participant au même titre que les élèves lors de la DVP nous n'apportons rien de nouveau.

Marianne Remacle & Anne François - Philosopher avec des enfants en psychiatrie

Depuis 2002, un atelier de pratique philosophique a été instauré dans une unité de psychiatrie infanto-juvénile (Belgique). Il fait partie intégrante du projet thérapeutique de l'unité. Le mode opératoire de l'atelier hebdomadaire, qui vise à développer les aptitudes propres au philosopher (conceptualiser, problématiser et argumenter) est encadré par un protocole qui garantit l'expression de chaque enfant et permet la poursuite du travail par une activité dans le secteur des arts plastiques. L'utilisation de textes métaphoriques sert de support au processus de symbolisation et permet aux enfants de panser leurs pensées. Le travail d'évaluation qui est mis en place autour de l'atelier cherche à comprendre comment l'activité du "philosopher" est de nature à soutenir le travail des cliniciens, et à aider les enfants à reconstruire du sens dans un parcours de vie parfois très déstructuré.

Jacques Le Montagner - L'appropriation de la posture d'accompagnement comme fondement de la formation des enseignants de philosophie

Traditionnellement, l'Institution centre la formation des enseignants de philosophie sur l'approfondissement des contenus à transmettre aux élèves dans une logique quasi exclusive d'enseignement. Sans nier l'apport précieux et indispensable de ce volet de la formation, nous faisons l'hypothèse que le développement d'une didactique professionnelle centrée sur l'appropriation d'une posture d'accompagnement de l'apprentissage du philosopher des élèves de terminales peut être, pour le développement de compétences réelles comme pour leur réussite, une option prometteuse. Comment définir et comprendre l'accompagnement du philosopher ? Quels dispositifs de formation sont susceptibles de favoriser la construction progressive de cette posture ? Dans quelle mesure la formation initiale et continue actuelle des professeurs de philosophie aide-t-elle ou empêche-t-elle cette appropriation ? Sur quels référents théoriques, quels outils, quels dispositifs peut-on s'appuyer pour optimiser cette transformation ?

Romain Jalabert - Apprendre à philosopher au café : bilans et perspectives

Fort de près de vingt années d'existence et d'un essaimage géographique extrêmement vaste et diversifié, le phénomène dit des "cafés philo" a largement démenti les soupçons d'"effet de mode" et de "snobisme parisien" qui lui furent longtemps assignés. Par-delà les critiques qui ne cessent d'émettre des doutes quant à la validité philosophique des échanges, le mouvement poursuit son chemin et évolue, sans jamais trop s'éloigner du célèbre voeu de Diderot : "Hâtons-nous de rendre la philosophie populaire !". Chef de file inopiné d'une kyrielle de pratiques plus ou moins dérivées (ciné philo, rando philo, banquet philo, atelier philo dans le cadre d'Universités Populaires, etc.), le café philo reste sans doute la plus populaire et la plus médiatique desdites "Nouvelles Pratiques Philosophiques". Mais probablement aussi la plus invectivée... À partir d'ouvrages, d'articles de revues, de rapports officiels et d'archives radiophoniques couvrant la période 1992-2010, mais aussi à partir d'une enquête par questionnaire électronique menée durant les mois de mai et juin 2010, nous nous proposons de faire le point sur l'arrivée et l'évolution de ce mouvement dans la cité, et de tenter d'esquisser par ailleurs quelques perspectives pour la plus ancienne - avec la consultation - des Nouvelles Pratiques Philosophiques.

(...)

Diotime, n°53 (07/2012)

Diotime - L'Enseignement de la philosophie et les nouvelles pratiques philosophiques