Dans la cité

Chantier Philocité : colloque sur les Nouvelles Pratiques Philosophiques (Unesco, novembre 2011)

Alexandra Ahouandjinou, Pascal Hardy, co-fondateur du café philo des Phares et Gunter Gorhan, fondateur des cafés philo avec Marc Sautet.

Le chantier Philocité de Philolab s'est tenu le mercredi 16 novembre 2011 à l'Unesco. Il a été ouvert par Alexandra Ahouandjinou, docteur en philosophie de l'Université Panthéon-Sorbonne (Paris), ingénieure en informatique des Arts et Métiers de Paris.
On trouvera dans ce dossier, outre son introduction à la séance, les interventions de :
- Pascal Hardy, co-responsable du chantier Philocité, Ingénieur ISTOM, spécialisé en développement durable, fondateur des cafés philos avec Marc Sautet.
- Gunter Gorhan, philosophe et professeur de droit, fondateur des cafés-philos avec Marc Sautet et de l'IEPP avec Bernard Benattar,
ainsi que le compte rendu du café philo : "Avons-nous besoin de citoyens-philosophes ?".

I) Comment concevoir le lien entre Philosophie et Cité ?

Quel rapport entre les deux ? Définissons d'abord les termes. Qu'est-ce que la "Cité" et pourquoi choisir le terme Cité plutôt que celui de "Ville" ? La Cité, telle qu'elle est définie dans l'Antiquité, c'est la communauté politique dans laquelle les citoyens s'administraient eux-mêmes.Il faut garder en mémoire cette deuxième partie de phrase " s'administraient eux-mêmes", qui explique pourquoi nous avons préféré adopter le terme "Cité" plutôt que celui de "Ville". En effet, la définition du mot "Cité", à la différence de la Ville, met immédiatement en exergue cette capacitéd'auto-administration du citoyen.

La deuxième question qui se pose pour élucider ce lien entre Philosophie et Cité, est : qu'est-ce que la philosophie, ou du moins comment se représente-t-on le philosophe dans la Cité ? Dans l'opinion commune, on a souvent tendance à considérer le philosophe comme une personne s'adonnant à des spéculations abstraites et inutiles et qui, de ce fait, demeure en retrait des affaires publiques de la Cité. Pire, si l'on songe à Socrate, dés le moment où le Philosophe s'implique directement dans la Cité, il en vient à déranger par ses questionnements et il est alors vite évincé ou éliminé.

D'entrée de jeu donc, le lien entre Philosophie et Cité, philosophe et citoyen ne semble pas aller de soi. Pourtant si on regarde la définition de la Cité d'un peu plus près, où il est dit que ses membres, les citoyens, savent s'administrer eux-mêmes, alors une ouverture semble possible entre Philosophie et Citoyen.

Mais de quelle façon ? Il faut d'abord bien élucider ce qu'implique la notion de " s'administrer soi-même", qui semble n'impliquer rien d'autre que de pouvoir "se gérer soi-même", et donc de bénéficier d'une certaine "autonomie". Or qu'est-ce que "l'autonomie"?

Sur un plan collectif, l'autonomie, c'est pouvoir gérer ses propres affaires sans en référer au pouvoir central. Mais cela semble impliquer bien autre chose, car avant de pouvoir gérer ses propres affaires dans une collectivité donnée, il faut déjà pouvoir se gérer soi-même. Pouvoir être autonome sur un plan collectif implique donc de pouvoir l'être soi-même sur un plan individuel. Ainsi pour faire partie d'une communauté autonome, il faut d'abord savoir "s'administrer soi-même". D'où la déduction suivante : la condition de possibilité d'un vivre dans la Cité en tant que citoyen autonome passe d'abord par une autonomie personnelle.

Que représente une telle autonomie ? Et quel rapport tout cela a t-il avec la philosophie ? Si on en croit la définition, une personne autonome est une personne qui assure son administration de façon indépendante, donc si on en revient à laCité, être un citoyen autonome c'est être un citoyen indépendant.Or il y a plusieurs niveaux de dépendance à autrui : dépendance matérielle ; et dépendance psychologique et/ou intellectuelle.

Un citoyen autonome est un citoyen qui échappe à ces degrés de dépendance, notamment sur le plan psychologique et intellectuel. Prenons pour exemple le cas du vote : un citoyen autonome est un citoyen qui décide par lui-même d'aller voter ou non. C'est un premier degré d'indépendance et d'autonomie. Mais ce n'est pas suffisant à prouver sa capacité d'autonomie ou d'indépendance intellectuelle.

Pourquoi ? Le citoyen autonome n'est-il pas celui qui aura pris suffisamment de distance pour ne pas adhérer aveuglément ou intégrer sans examen les discours politiques qui lui sont proposés ? Donc il y a deux degrés d'autonomie : décider de voter ou de ne pas voter ; et voter en toute lucidité.

Mais quel rapport avec le lien entre Philosophie et Cité ? Un citoyen "dépendant", "hétéronome" au sens kantien du terme, est un citoyen qui adhère au mouvement et au discours du moment sans se poser de questions. C'est donc celle ou celui qui ne dispose pas de suffisamment de recul sur les influences psychologiques ou intellectuelles qui l'environnent ou orientent son choix. Autrement dit, le citoyen hétéronome est l'individu à qui fait défaut une qualité fondamentale : l'esprit critique.

Qu'est-ce que l'esprit critique ? Définition du dictionnaire : "L'esprit critique consiste en une attitude méthodique du sujet, qui n'accepte aucune assertion sans mettre à l'épreuve sa valeur, qui ne tient une proposition pour vraie que si elle a été établie comme telle selon des procédures rationnelles et rigoureuses". L'esprit critique permet donc une forme d'autonomie intellectuelle.

Or que fait le philosophe dans la Cité ? Il éveille à la réflexion, à la distance de l'analyse, tant de soi par rapport aux autres que de soi à soi. Cette distance, ce déplacement n'est pas une distance spectrale éloignée des réalités du citoyen. Le philosophe dans la Cité n'invite pas à la distance pour la distance, à l'analyse pour l'analyse, à l'abstraction pour l'abstraction, mais tout simplement à un retour plus éclairé sur soi-même et les autres. Autrement dit le philosophe dans la Cité n'invite pas à une réflexion éthérée et spéculative, mais à une distance aux choses et à soi pour d'autant mieux y faire retour et en toute lucidité.

Il invite donc à une démarche s'effectuant en deux mouvements : une prise de distance et d'analyse par rapport à soi et aux autres ; un retour plus lucide et éclairé à soi et aux choses mêmes. Et par ce second mouvement, le philosophe nous implante d'autant mieux dans le réel et dans la durée. Mieux encore, il nous enracine dans l'existence, car à mieux analyser et considérer les choses par rapport à soi et les autres, on en revient d'autant mieux au donné lui-même.

Le philosophe dans la Cité enjoint moins à une sagesse spéculative qu'à une sagesse active. En ce sens, le philosophe dans la Cité engage à ne pas souscrire aveuglément aux discours d'évidence ou à y adhérer dans un rapport passif, mais bien plutôt à toujours interroger ce qui a été donné dans le langage. Il enjoint, par diverses manifestations et méthodes, à se libérer de ce qui empêche de voir, de ce qui obstrue la pensée, des stéréotypes qui collent et empoissent la réflexion. Dés lors qu'il encourage au raisonnement et à l'analyse par soi-même, le philosophe est moins dans le "dire" que dans le "faire".

Le philosophe dans la Cité, en tant qu'il éveille et provoque à la réflexion, devient un véritable homme d'action en qui agir et pensée se rejoignent pour dissoudre les effets d'époque, l'entêtement des opinions irréfléchies, la violence des préjugés. Bref pour lutter contre tout ce qui fait barrage à l'éveil et à l'éveil de soi, au penser par soi-même, à l'accès à sa singularité propre. Il nous déracine de toutes ces opacités pour nous faire gagner des racines plus profondes, celles de notre singularité. Ainsi pour reprendre le mot de Jankélévitch, la philosophie fait accéder à un " renouvellement radical de pensée, une refonte intérieure et profonde".

Cependant le même auteur se plaignait encore de la sécheresse et de la morosité des philosophes à notre époque : "Les philosophes sont secs comme le désert !", et il en aura fait beaucoup de chemin celui qui aura "trouvé le chemin des coeurs".

Or qu'est-ce que trouver le chemin des coeurs pour le philosophe dans la Cité ? C'est me semble t-il, pouvoir réussir à interpeller l'autre, non à travers des spéculations abstraites n'ayant pour lui aucun retentissement, mais à l'interpeller dans son être même, à partir de son expérience propre. Il va donc faire outillage de différents supports de réflexion tels que le roman, le cinéma... et selon des modes d'approche ou des méthodes différentes dont certaines seront exposées ci-après.

Mais avant de conclure, il s'agit de s'interroger sur la qualité de toutes ces pratiques dans la Cité qui, il faut l'avouer, sont souvent mises à mal par des défauts d'analyse et d'argumentation. Ce que se propose Philocité dans les mois à venir, c'est de travailler à une description des méthodes possibles pour chaque type de pratique existante, en collaboration avec le chantier Philoformation, et ce notamment pour le projet ambitieux de former des personnes désireuses de mettre en oeuvre une pratique ou une autre, et disposant d'un "background" philosophique. Une telle entreprise permettrait de garantir une certaine qualité des animations philosophiques dans la Cité. Le label "Philocité" deviendrait un gage pour celui s'adonnant à une pratique ou une autre.

Alexandra Ahouandjinou

II) Les cafés philos depuis leur fondation ainsi que de l'évolution des pratiques

Cette intervention vise à donner ma vision des Cafés Philo après une interruption d'activité et de fréquentation de plusieurs années. Je m'étais énormément investi dès l'origine en 1992 et jusqu'à 2003 environ. En juin 2011 j'ai entrepris avec Gunter Gorhan de refonder le "projet" du Café des Phares.

A) Les "projets" des débuts

Dans les premières années, nous avions identifié un certain nombre d'enjeux auxquels nous avions cherché à donner corps soit dans les modalités de débat, soit dans la réflexion.

1. Un renouveau de la philo par sa pratique

Le café philo est une situation expérimentale pour savoir si la philo sert à ce qu'elle prétend.

  • La mise en question des opinions et aussi du corpus philosophique.
  • Une philosophie vivante, qui laisse place au doute, à l'autre.
  • Le temps d'un débat, une communauté de recherche sur un sujet donné.
  • L'émergence recherchée de "moments philosophiques".

2. Une expérience ontologique déterminante pour les participants

  • Penser par soi-même.
  • Repartir avec plus de questions que de réponses.
  • Faire un exercice de liberté.
  • Etre dans un lieu unique par sa forme et ce qui s'y passe.
  • Un lieu où chacun est pris pour ce qu'il dit, non pour ce qu'il représente.
  • Un débat qui échappe à l'intérêt matériel.
  • Un débat entre personnes extrêmement diverses.
  • Une rencontre d'une diversité élargie : origines, cultures, formations.
  • Le défi du dialogue dans une société tendant à s'atomiser.

3. Un enjeu politique

  • Faire monde, faire société et faire démocratie.
  • Donner corps au lien solide et originel entre philosophie et démocratie.
  • La forme du café philo fait sens.
  • Produire une représentation explosive de la confrontation des idées.
  • Être un laboratoire politique pour la démocratie d'opinion.
  • Débattre dans une éthique communicationnelle.
  • Créer des communautés où les idées ont des visages.
  • Le langage est l'être-pour-autrui.
  • Produire une réponse actuelle aux questions contemporaines ou immémoriales.
  • La pensée contemporaine est de plus en plus prise en otage (domestication idéologique, conditionnement des discours).
  • Instrumentalisation croissante de l'Autre.

4. Un rôle pour le philosophe-modérateur

  • Faire de la philosophie et non de la vulgarisation.
  • Accepter de se laisser déstabiliser par l'opinion ou par d'autres idées.
  • Apprendre à écouter.
  • Le philosophe dans la cité.
  • Position de non-maîtrise.
  • L'Agora, ou philosopher par la discussion.

5. Critiques initiales formulées à l'encontre des cafés Philo

  • S'autoproclame "philo" mais n'est qu'un café du commerce.
  • L'érudition est indispensable pour parler et penser.
  • Distanciation avec la conviction = ne plus croire au sens.
  • Ce que l'on juge, c'est le numéro de l'orateur, pas sa pensée.

B. Le contexte a changé

  • "L'offre" philo a explosé.
  • Il est plus facile d'aller à une conférence-débat qu'à un café philo.
  • La philosophie médiatique a vendu beaucoup "d'éthique".
  • De plus en plus de gens sont prisonniers de discours qui ne sont pas les leurs.
  • L'exercice de liberté au café Philo est de plus en plus difficile.
  • Il y a un durcissement des rapports humains.
  • Imprégnation par les médias.
  • L'ordre de la consommation a encore progressé.
  • L'accumulation des crises (sociales, politiques, financières) les rend paradoxalement moins mobilisatrices.

C. Ce qui s'est transformé (ou pas)

Mon suivi est partiel car je ne suis à nouveau présent ou en contact qu'avec quelques cafés philo :

café des Phares + cafés Philo en région : on observe un certain repli identitaire.

  • Dans les cafés philo, l'enjeu politique est passé au second plan.
  • Les débats sont "domestiqués".
  • Les animateurs-professeurs ont pris le dessus.
  • Plus rien d'explosif.
  • Institutionalisation des cafés philo.
  • Les débats se sont "assis" au propre comme au figuré.
  • Rente de situation symbolique pour certains animateurs.
  • Renfermement sur soi par affinités sélectives, beaucoup moins de diversité sociale.

Il y a un certain nombre de constantes :

  • On écoute celui qui parle, il y a une éthique communicationnelle.
  • Tous les bénéfices secondaires qui vont avec.
  • Le café philo reste un lieu unique.

Des débats vifs jadis sont dépassés (n'ont plus vraiment d'objet) :

  • Sujet improvisé versus sujet annoncé.
  • Rémunération éventuelle de l'animateur.
  • Le "statut de l'animateur", pourvu qu'il réponde aux critères majeurs : culture philosophique ; non narcissisme ; attitude juste avec les participants (pas de fausse maïeutique, pas d'attitude de professeur).

D. A quelle conception de la philosophie correspond l'esprit des cafés philo ?

  • Un regard à la Pierre Hadot sur le corpus (cf. "Qu'est-ce que la philosophie antique ?").
  • Une philosophie aux objets larges (incluant la philosophie politique, etc.).
  • La nécessité d'une mise en danger du philosophe plutôt qu'une philosophie de la connaissance.
  • L'intérêt des aller-retour entre le vécu et les textes.
  • La prise de distance avec l'esprit de système.

Cette conception est restée pertinente et a gagné du terrain, y compris en dehors des cafés philo, et peut-être un peu grâce aux cafés philo.

Notes de Pascal Hardy, co-fondateur du café philo des Phares

III) Des ateliers philo en hôpital psychiatrique

A) Pas de méthode

"Ma pratique à l'hôpital psychiatrique, comme d'ailleurs dans tous les autres lieux (foyers pour jeunes travailleurs, SOS Suicide Phénix, cafés philos, forums culturels, médiathèques, etc.), ne peut être réduite à la formation de l'esprit critique.

Pour les participants qui fréquent les lieux où j'anime, il s'agit plutôt de trouver des repères pour s'orienter dans la vie. Fondamentalement, ma pratique est la même, quel que soit le lieu, avec certes quelques "distorsions" dues à des cadres spécifiques. Je n'ai pas de méthode proprement dite, suivant en cela le poète (Machado) :" Il n'y a pas de chemin (prétracé, c'est-à-dire de méthode), le chemin se fait en cheminant".

Je cite également souvent Wittgenstein, qui compare l'abord d'une question philosophique à l'arrivée dans une ville inconnue dont on ne possède pas la carte : on commence par errer et peu à peu des structures, un relief, un ordonnancement se dégage.

C'est très, très rarement que je commence par des définitions, suivant encore, sur ce point, Wittgenstein : "Ne cherche pas la signification mais cherche l'usage [d'une notion]". Autrement dit, tout échange philosophique est aussi un événement sémantique (E. Grassi), c'est-à-dire participe à la vie du langage (philosophique) puisque - sur ce point Hegel est souvent mal compris - il n'y a pas de concepts philosophiques, seulement un processus (infini) de conceptualisation auquel peut contribuer chaque dialogue philosophique quel que soit lieu et le public.

Bref, je n'ai pas de méthode proprement dite, j'ai une certaine posture : j'apprécie les silences, j'essaie de relier le plus possible les expériences aux idées (la philosophie vivante consiste à mes yeux à prendre de la hauteur sans perdre pied), à relier l'individuel, le subjectif au collectif, au commun, à conjuguer, à favoriser la parole pleine par rapport à la parole vide, à élucider autant les postures existentielles que l'esprit du temps, à m'intéresser autant aux personnes, leurs univers singuliers qu'aux idées ; je ne combats pas les opinions (la doxa) mais j'aide à les approfondir - c'est au fond de la doxa que se trouve en effet la vérité (depuis Hegel), subjective, tout sauf arbitraire.

Autrement dit, l'enjeu primordial, est la "conversion philosophique" telle que déjà Platon l'avait exposée (Dans le Gorgias et le mythe de la caverne) et telle que Yannis Youlountas la conçoit : ni "c'est mon choix", ni "tel ou tel philosophe me l'a appris", mais "l'humanité est une question à laquelle je dois répondre" selon ma propre vérité singulière ; plus brièvement, il n'y a pas d'universel établi, il n'y a que des processus d'universalisation. Ce qui est à rapprocher de l'autre principe : il n'y a pas de concept, il n'y a qu'un processus, un travail de conceptualisation (infini).

B) Quelles sont les particularités propres à ma pratique à l'hôpital psychiatrique ?

Le public est celui de l'hôpital de jour ; les patients ne viennent que pour la journée, où leur sont proposés des ateliers, des sorties communes, et ils disposent d'une association où ils autogèrent une partie de leurs activités (cf. La Borde et la psychiatrie institutionnelle : le lieu où je pratique est un lieu de résistance contre la psychiatrie biologique et comportementaliste du tristement célèbre DSM V, qui a liquidé l'approche psychanalytique).

Je m'y rends une fois par mois, je co-anime avec le psychologue clinicien ; souvent des infirmières et stagiaires sont présents et participent comme tous les autres. Nous commençons par un tour de table (entre dix et vingt participants), où chacun est invité à s'exprimer sur la semaine qui vient de se passer : ou bien un sujet possible est formulé par le patient lui-même, ou bien je propose un sujet à partir de son récit. Puis, c'est le vote qui décide du sujet retenu.

Depuis les six années que j'anime dans ce lieu, il y a un grand nombre de sujets qui portent sur la normalité, la folie, les différentes psychothérapies, la souffrance, l'angoisse, Dieu et la religion.

Parfois, nous échangeons à partir d'un film vu d'abord ensemble ou d'un texte que le psychologue clinicien juge utile de voir mis en débat.

Comme il s'agit d'une communauté de vie, plus qu'ailleurs les échanges sont parfois parasités ou plutôt surdéterminés par les relations entre les patients ; quand il s'agit d'intervenir de façon ouvertement psychothérapeutique, je me tais et c'est le psychologue clinicien qui assure seul l'échange - bien que les échanges de réflexion mensuels avec moi soient considérés comme éminemment thérapeutiques, au sens de la psychothérapie institutionnelle.

En effet, il y a une très grande demande d'élargissement d'horizon, au-delà des histoires personnelles et familiales ; une grande partie de ces personnes en crise d'orientation existentielle aiguë (je préfère cette expression à "maladie mentale"), est très sensible au destin de l'humanité et de l'univers. Ils se sentent un peu à l'étroit dans les limites de la psychologie...

Davantage que dans les cafés philos - parfois un peu "mondains" ou "conceptuels" (au sens de la défense bien connue de "rationalisation") - il y a une complicité de fond entre les patients et moi-même. En effet, "nous philosophons, les uns et les autres, pour sauver notre peau et notre âme" (A. Comte-Sponville).

Gunter Gorhan, fondateur des cafés philo avec Marc Sautet, faisait ensuite part de son expérience singulière d'ateliers philo dans les hôpitaux psychiatriques.

IV) Un café philo au colloque : "Avons-nous besoin de citoyens-philosophes ?"

Pour concrétiser toutes ces interventions, PhiloCité tint à faire partager directement aux participants du colloque une pratique philosophique dans la Cité, un café philo animé par Gunter Gorhan, sur un thème cohérent avec le chantier PhiloCité et son introduction : "Avons-nous besoin de citoyens-philosophes ?".

"D'emblée la question était qualifiée de "question rhétorique", c'est-à-dire de fausse question puisque la réponse était acquise d'avance : bien sûr, nous avions besoin de citoyens philosophes.

La phrase étonnante de l'ancienne ministre de l'économie, Christine Lagarde, a été citée : "Les Français pensent trop, ils devraient travailler plus", sous-entendu : s'ils travaillaient plus, ils penseraient moins et auraient ainsi moins de temps pour exercer leur esprit critique (thème, cette année, de la journée mondiale de l'Unesco se déroulant le même jour), d'une part et d'autre part dépenseraient peut-être un peu moins - les deux comportements étant par ailleurs étroitement liés.

Très vite, Platon et son dialogue Politeia ont été évoqués : la traduction de la politeia grecque par "République" a été critiquée à juste titre ; politeia signifie, en effet, à la fois la qualité (subjective) du citoyen, le genre de vie d'un citoyen, l'ensemble des citoyens, et en même temps la constitution d'un Etat, la forme de gouvernement, le gouvernement républicain - aussi bien oligarchique que démocratique. Nos ancêtres grecs savaient donc déjà qu'une véritable démocratie implique un certain type d'humain, et c'est pourquoi la paideia, l'éducation (à la démocratie) était plus importante que les élections (rares dans la Grèce antique, le tirage au sort fut un temps préféré).

Ce type d'humain nécessaire à une véritable démocratie, à savoir celui du philosophe, réservé chez Platon à la caste des magistrats (régime aristocratique) devient une exigence générale dans une démocratie. Cette nécessité découle de la prise de conscience progressive qu'un Etat, qu'une société ne produisent pas seulement, peut-être même pas surtout, des biens matériels et des services mais un certain type d'homme : aujourd'hui, à en croire de bons auteurs (Melman, Dufour, Lebrun), le type d'homme produit par les sociétés néo-liberales, utilitaristes et hyper-individualistes, serait de type pervers, qui instrumentalise tous les secteurs de la vie, y compris soi-même considéré comme entreprise efficace et rentable.

Or la philosophie, depuis le tournant kantien, qu'est-elle d'autre, au fond, qu'une interrogation sur "Qu'est-ce que l'homme ?" - c'est ainsi que Kant résume toute sa philosophie.

Nous savons aujourd'hui que l'homme est le résultat d'une auto-co-création - avec les autres citoyens, dans une véritable démocratie.

Un consensus s'est vite établi à propos du fait que le citoyen philosophe n'a pas besoin d'être expert ou diplômé en histoire de la philosophie, le développement même de la "philosophie dans la cité" en étant la preuve.

Une citation prophétique de Karl Marx a conclu nos échanges : "On verra que le monde possède depuis longtemps le rêve d'une chose dont il doit seulement posséder la conscience pour la posséder réellement".

J'ajoute seulement qu'il incombe à nos pratiques philosophiques de faire en sorte que "le retard (inévitable) de la conscience sur l'existence" (K. Marx) se réduise"...

Animation et synthèse par Gunter Gorhan

Diotime, n°53 (07/2012)

Diotime - Chantier Philocité : colloque sur les Nouvelles Pratiques Philosophiques (Unesco, novembre 2011)