Dans la Cité

Philosoph'art au Square Delfosse : "Je pense et je danse donc je suis"

Emeline Carment et Julie Lefebvre, respectivement intervenantes philo et danse dans Philosoph'art, http://philosophart2007.blogspot.com/; www.facebook.com/philosophart  ; philosophartlyon@gmail.com .

Qu'est-ce que penser ? Le moment philo

Le 1er octobre 2011, l'association lyonnaise Philosoph'art, qui crée des ateliers de philosophie et d'arts avec des enfants de 6 à 12 ans, dans les écoles et les centres sociaux, a organisé un événement Philosoph'art au square Delfosse, dans le 2e arrondissement de Lyon, dans le but de se faire connaître des parents. Des contes, une performance plastique et un atelier philo-danse autour de la pensée ont rythmé l'après-midi. Une quinzaine d'enfants d'une dizaine d'années, avertis par une communication faite à la sortie des écoles, mais aussi d'autres "de passage", ont permis à cet événement d'avoir lieu. Retour sur un atelier découverte.

Sur les bords de la Saône, à Lyon, dans un décor impressionniste de partie de campagne et au beau milieu d'un petit amphithéâtre moderne en plein air, une quinzaine d'enfants sont assis en cercle, autour d'une philosophe et d'une artiste-chorégraphe afin de réaliser un atelier Philosoph'art. Temps suspendu, instant de fraîcheur ayant l'épaisseur d'une éternité, le thème choisi par la philosophe pour cet après-midi sage a quelque chose de vertigineux et de troublant : "Qu'est-ce que la pensée" ? Troublant parce que la pensée essaie de se saisir elle-même, de se faire saisissante pour elle-même tout en continuant à se performer, oubliée, inaperçue, en mouvement, sous l'acte-même de penser à la pensée. Arrêtée, suspendue, manipulée, mais aussi existante, présente, ininterrompue, rien que dans les petits silences qui accompagnent le lent cheminement que tracent de concert les enfants et la philosophe pendant une heure de réflexion et de discussion. Vertigineux, car en même temps que l'herbe sous nos pieds et nos mains trahit la facticité du moment et la gratuité d'un après-midi sans conséquence, l'importance et la difficulté du penser se font sentir progressivement.

Après une première expérience de pensée où il fallait faire le vide dans sa tête pour demander à sa pensée de ne plus penser, les enfants ont tous protesté que c'était impossible d'arrêter de penser et que, même en essayant de ne penser à rien, on pensait encore à quelque chose. Penser, pour eux, est apparu tout d'abord comme quelque chose de facile, qui se fait sans qu'on y pense. "C'est comme l'instinct, on ne fait pas exprès", a dit un enfant. Puis une autre : "Sauf quand on me demande de penser à quelque chose à quoi je n'ai jamais pensé, là ça devient dur". Certains se sont demandés s'il y avait du vide dans la pensée, ou plutôt de l'air. Et l'un d'entre eux, un pragmatiste plein d'humour a répondu : "Si on a de l'air dans la pensée, c'est qu'on est gonflé !". L'éclat des rires s'est alors confondu avec l'éclat du soleil de ce samedi sérieux.

En parlant du vide, de l'air et de la pensée comme souffle, après une brève description des esprits animaux chez Descartes, on ne pouvait faire l'impasse sur l'analytique de la pensée : "De quoi la pensée est-elle faite ?". Grâce aux idées des enfants, le groupe a construit deux réponses : la pensée, ce sont des images comme les bulles dans une bande-dessinée. Mais "c'est comme si on se parlait à soi-même" aussi. La pensée, c'est encore des mots, c'est du langage. Ça parle dans ma tête et ça pense tout seul, telles ont été les deux premières grandes et profondes intensités.

Enfin, un enfant a commencé à décrire les rapports du corps et de la pensée et a affirmé que la pensée pense avec le corps. Le corps peut d'ailleurs rendre visible la pensée si l'on voit une personne qui pleure ou qui sourit, on peut s'imaginer qu'elle pense à quelque chose de triste ou de gai. Nous nous sommes étonnés du fait que l'on pouvait ainsi "entrer" dans la pensée des autres. Mais pour Maxime, notre cartésien en herbe : "Pour moi, ça reste de l'imagination". Dans ce dernier mouvement, la pensée s'est faite corps. L'idée que la pensée se réalise, soit quelque chose qui donne lieu à une action et qui puisse anticiper l'avenir a été approfondie par l'ensemble des penseurs. A partir de là, l'on était disposé à faire entrer la danse dans la pensée.

Emeline Carment, intervenante philo au Philosoph'art

Qu'est-ce que penser ? L'atelier de philo-danse

Finalement, ce n'est pas si compliqué de mêler réflexion philosophique et mouvement dansé, surtout lorsqu'on aborde la question de la pensée. Danser c'est aussi penser.

Mon rôle au sein du philosoph'art n'est pas d'apprendre aux enfants à danser, il y a des cours pour cela et danser nécessite une technique, ce n'est pas le lieu. Cependant mon objectif est de permettre à chacun d'accéder à une façon de se mouvoir qui soit sa propre danse, tout en mettant en place quelques rudiments techniques issus de la danse contemporaine. Par le jeu du corps, de l'espace, du rythme, et des interactions entre chacun, nous cherchons à rendre lisible et évident le sujet abordé en philosophie.

Pour l'atelier : "Qu'est-ce que penser ?", j'ai cherché à insister sur le mouvement comme rapport au monde, et comme production d'un imaginaire. Le corps lorsqu'il danse est pleinement habité par la pensée, une pensée pleine et ronde que l'on appelle "la présence" de l'acteur, du danseur.

Dans un déroulement suivi sur plusieurs ateliers, ce processus de jeu entre le corps dansant et la pensée pourrait nous mener vers une véritable écriture chorégraphique.

J'amène les enfants à improviser (à composer instantanément) sans qu'ils se préoccupent des codes de la danse classique/moderne ou hip-hop. C'est le fil de la pensée, de l'imagination, du rapport du corps à l'esprit qui guide nos mouvements. Et la pensée devient un jouet qui sautille du coude au genou, saisit (en pensée) des objets lointains, nous mène dans des bourrasques qui chassent les corps comme des feuilles d'automne.

Ces processus de travail chorégraphique sont inspirés d'Alwin Nikolaïs, de Pina Bausch, de David Zambrano, de Steve Paxton, de la danse Buto, des méthodes Feldenkraïs, Alexander... chacun, à travers une technique, une pédagogie cherche à redéfinir les rapports qui unissent corps et esprit.

Julie Lefebvre, intervenante danse au Philosoph'art

Diotime, n°51 (01/2012)

Diotime - Philosoph'art au Square Delfosse : "Je pense et je danse donc je suis"