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Québec (Canada) : le programme "Prévention de la violence et philosophie pour enfants" de l'association La Traversée

Catherine Audrain, Directrice générale et fondatrice de "La Traversée", Montréal (I) et Serge Robert, département de Philosophie, Université du Québec à Montréal (II et III).

On trouvera ci-après trois contributions complémentaires :
- le constat de l'émergence de nouvelles souffrances chez les enfants et l'analyse de leurs causes ;
- l'origine, les buts et l'implantation du programme ;
- les effets du programme sur le raisonnement moral, mis en évidence par une recherche.

I/ Le constat

Le programme "Prévention de la violence et philosophie pour enfants" a été initié en 1996 en banlieue de Montréal par La Traversée (Rive-Sud), organisme spécialisé dans le traitement psychothérapeutique des victimes d'agressions sexuelles. Ce programme est implanté dans seize écoles, de la maternelle à la 6e année, à la Commission scolaire Marie-Victorin.

Les relations entre la philosophie pour enfants et la prévention de la violence ont fait l'objet de plusieurs recherches depuis les années 2000, dont deux ont été menées par La Traversée. Notre première recherche en 2001, portait sur le développement de l'estime de soi en tant que facteur de risque en ce qui a trait à la vulnérabilité et la victimisation. L'autre recherche, en 2009, évaluait le Programme quant au développement du raisonnement moral, et aux niveaux d'empathie et de réciprocité chez les enfants. Toutes deux ayant donné des résultats significatifs, nous souhaitons maintenant poursuivre notre investigation quant à la valeur potentielle du Programme en ce qui a trait à un possible soutien au développement d'une force résiliente.

Nous envisageons, avec Le Centre Jeunesse de la Montérégie, l'instance de la protection de la jeunesse dans notre région, qui héberge des enfants polytraumatisés, victimes de négligences et de sévices graves, notamment d'agressions sexuelles, un projet pilote dans ce sens. Cette investigation repose sur le fait que plusieurs écoles ont implanté le Programme dans des classes spécialisées TC (troubles du comportement) et DA (déficit de l'attention), et que les résultats, même s'ils prennent plus de temps à se manifester, sont encourageants.

Étant invitée dans un atelier où la prévention de la souffrance, pour reprendre les termes de M. Ribalet, est l'axe d'interrogation, je voulais profiter de ce contexte pour réfléchir sur ce phénomène émergeant de la place occupée par la philosophie depuis une vingtaine d'années. Une place qui s'est étendue dans ses formes : café philo, philo-théâtre, philo pour enfants, etc. pour atteindre toujours un plus large public, et ce, en dehors des instances universitaires. Au-delà d'un effet de mode que cela pourrait suggérer, ce phénomène semble répondre à un besoin croissant. On pourrait penser, comme plusieurs auteurs l'ont déjà fait, que la philosophie comme quête de sens, répondrait à un certain malaise ressentie dans le social. Cependant, si la quête de sens est l'un des apanages de la philosophie, la particularité de ces nouvelles formes émergentes ont en commun le souhait de faire du sens avec d'autres, sur un mode collectif, dans un cadre plus informel que celui réservé aux universités.

Ce phénomène s'ajoute à une réflexion qui date de la fin des années 90, suite à l'accueil enthousiaste de la part des enseignants lors de l'implantation du Programme. Cet enthousiasme avait été source d'étonnement, car s'il n'avait pas été évident à l'époque, surtout auprès des instances financières, de faire la démonstration du lien entre d'une part la prévention de la violence, et d'autre part, la philosophie et plus particulièrement la philosophie avec les enfants, le Programme à notre grande surprise suscitait un vif intérêt et de grands espoirs pour plusieurs enseignants.

Durant les journées de formation avec les enseignants, nous étions devenus des confidents de leurs difficultés quotidiennes. Témoins en première ligne d'une souffrance de plus en plus présente à leurs avis, avec laquelle ils vivent de grandes impuissances et pour lesquelles ils sont peu formés ; ils se ressentent de plus en plus comme des travailleurs sociaux, et réalisent que leurs tâches éducatives ne s'arrêtent pas seulement à la transmission des connaissances sur le mode opératoire, mais nécessite un accompagnement affectif et relationnel (Cf. H. Caglar).

En parallèle, nos travaux cliniques à La Traversée nous amenaient à prendre conscience d'un certain nombre de souffrances que l'on pourrait qualifier d'inédites, propres à l'ère postmoderne, relativement aux nouveaux comportements sexuels et familiaux. Entre autres, celles de jeunes qui nous font part de ne pas avoir de parents, mais seulement des amis. Comme ils disent, "des amis ils peuvent s'en faire, mais des parents ...". Nous sommes là, face à des jeunes dont les parents proviennent de générations qui ont confondu autoritarisme avec autorité, abolissant ainsi la relation d'autorité, voire la relation intergénérationnelle entre enfants et parents. Les traces de confusion de rôle, de difficultés d'intériorisation de limites et de sentiments d'abandon sont multiples. Ces nouvelles souffrances observées en clinique nous obligent à questionner les configurations sociales, politiques et familiales dans lesquelles elles émergent. Je ne pourrais pas m'étendre sur ce sujet qui invite une réflexion très complexe, notamment sur les conséquences de l'affaissement des institutions, la dissémination des familles et des générations sur le plan psychique. J'aimerais cependant, partir d'une question posée par une jeune fille de 5e année (10ans) lors d'une CRP : "Pourquoi les gens utilisent-ils leur liberté pour faire le mal ?", question qui à elle seule inspire de grandes réflexions.

Si j'ai mis en corrélation l'idée d'une quête de sens collective qui semble se dessiner sur la scène sociale, la particularité de certaines nouvelles souffrances des jeunes générations et la magnifique question de cette jeune fille, c'est qu'il me semble y avoir, intuitivement, des liens.

En 1896, le psychiatre Léon Binswager établissait déjà un lien étroit entre la neurasthénie (ancien terme utilisé pour désigner ce que nous appelons aujourd'hui dépression) et la vie de son époque, marquée par l'entrée dans l'ère industrielle, la société des loisirs et le progrès technologique. Freud dans Malaise de la civilisation (1930), voit dans l'Homme moderne un "Dieu prothétique", dont l'aspiration à la toute-puissance et à la perfection le conduit au progrès toujours plus sophistiqué; il voit en revanche dans l'Homme moderne, un homme malheureux. Plus près de nous, en 2001, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) classait, sous le vocable de "dépression", cette maladie au 4e rang des causes d'années de vie corrigées de l'incapacité (AVCI), et anticipait que celle-ci atteindrait le 2e rang d'ici l'an 2020 (tout juste après les maladies coronariennes). 2020, nous y sommes tout près!

Indépendamment du questionnement que soulève le concept de dépression, l'élargissement de son spectre nosographique et des glissements sémantiques, les états dits de mal-être semblent effectivement inonder le champ social. Le nombre croissant de personnes qui ont recours aux psychotropes et celui, tout aussi en croissance, d'enfants aux prises avec des médications en très bas âge pour divers problèmes de comportement et d'attention, représente en soi de grandes interrogations et une certaine angoisse du devenir de l'humain.

Plusieurs penseurs de différents horizons réfléchissent depuis plusieurs décennies sur les causes possibles de ce malaise, en relation avec les configurations spécifiques de la Modernité ou de la Postmodernité selon les thèses. Pour la plupart, la crise des valeurs des années d'après-guerre radicalisant la frénétique poursuite du bonheur imbriquée, notamment à la libération des moeurs, la critique de la pesanteur religieuse, l'atomisation des droits et le nivèlement des valeurs, marquent le brouhaha de la dernière moitié du XXe siècle et le début du XXIe siècle. Que cette agitation soit conçue comme un embouteillage de droits annoncé par Luhmman, ou comme une rupture radicale de l'Homme avec son histoire, selon Freitag : l'un comme l'autre, annoncent un avenir pessimiste.

Si l'entrée dans le 20e siècle était marquée par une certaine euphorie devant le progrès annonciateur d'émancipation de l'Homme vis-à-vis la nature et d'accroissement du bonheur, la fin de la moitié du 20e siècle signe également le désenchantement. Elle radicalise de manière fulgurante et traumatique la capacité de l'Homme à s'autodétruire, je pense ici à la bombe atomique, et à une autre crise dont le leitmotiv sera un rejet massif à tout ce qui relève de la tradition vécue comme contraignante sous le slogan : "Il est interdit d'interdire!".

À peine 50 ans plus tard, la réponse à la question posée : "Pourquoi les gens utilisent-ils leur liberté pour faire le mal ?" pourrait-être : parce qu'il n'y a plus d'interdits! Ou presque...

Si le XXe s'engageait dans une crise du sujet qui portait en elle la naissance de l'homme- Dieu et de l'enfant-roi, l'entrée dans le XXIe signerait-elle une crise morale?

Comme le soulignait André Glucksmann dans son livre La plus belle histoire de la liberté, les révolutions du 18e siècle en Occident ont apporté avec elles les joyaux de la liberté et de la recherche du bonheur. Natives tout autant de crises économiques, de transformations sociales, traversées par un courant d'idées qui remonte aux humanistes de la Renaissance jusqu'aux philosophes des Lumières. L'élargissement du monde qui a, peu à peu, placé l'homme au centre de l'univers. Ce courant critique pose les bases d'une liberté nouvelle, celle dont peut bénéficier chaque individu.

Cependant, le bénéfice individuel de cette liberté incarné en "dieu prothétique", sans limites à sa toute puissante et jouissance ne semble pas avoir engendré le bonheur. Force est de constater que ce projet émancipateur de l'Homme, si pour beaucoup d'aspects tels que la science, la technologie, les droits et les libertés se sont manifestement déployés, ne semble pas s'être totalement réalisé. L'Homme postmoderne est un homme déprimé, nous dit l'Organisation mondiale de la santé. En 2001, l'OMS établissait à 20% la moyenne de la population mondiale démontrant une forte prévalence à la dépression. Ces chiffres sont comparables pour le Québec. En ce qui concerne le concept de mal être, en Belgique par exemple, le taux de prévalence en 1997 se situait entre 35 et 37% de la population âgée de plus de 15 ans.

Les années 60 sont également marquées par l'émergence d'un ensemble de dispositifs à caractère psychothérapeutique. D'un côté, la recherche scientifique, notamment de la neurobiologie, provoque un engouement chez les médecins ravis du succès de certaines molécules appelées rapidement la "pilule du bonheur", répondant ainsi à un marché en croissance, tout en s'inscrivant dans la foulée des représentations du corps-machine. De l'autre côté, une offre croissante tout aussi exponentielle de traitements de l'expression de soi, convoquant le Moi, avec son cortège de questions sur la liberté et le bonheur.

Si la liberté des années soixante se voulait exempte de toute morale, dans la mesure où celle-ci était associée à la pesanteur religieuse de laquelle il fallait se libérer, créant ainsi un besoin d'expression et de réalisation de tous les fantasmes et désirs sans entraves, de même qu'à une recherche de soi exempte de toute contrainte d'un passé lourd à porter autant d'un point de vue politique que personnel, ainsi que le deuil d'idéaux que les conflits avaient apportés, "L'homme-Dieu" est devenu son propre despote omnipotent. Devant sa "grandiosité", il se trouve démuni devant ce qui semblait être, son avenir bienheureux. L'homme-Dieu, tout comme l'enfant-roi, au-delà du principe de plaisir, est souffrant.

L'injonction du bonheur est devenue la nouvelle tyrannie de l'Homme, tout comme le jugement et la morale lui sont devenus tabous. Dans de telles conditions, les termes "cool", "open" et "éthique" deviennent plus "politiquement correctes". Pourtant, le jugement et la morale sont les filles par excellence de la philosophie, de la liberté et du bonheur.

Les dérives technologiques, la ruine de certaines institutions, les scandales politiques et économiques, les prêts-à-penser, les euphémismes, le politiquement correct, non seulement nous submergent au point de devoir anesthésier partout un artifice de divertissements, y compris la médication aux vertus d'un mieux-être, mais nous aliène par le poids des contradictions : interdits de penser dans une société libertaire, homogénéisation des goûts et de la pensée corrélée de discours surévalués de la différence, ouverture d'esprit souvent confondue avec laxisme, mépris ou violence.

L'interdit de penser confondu avec l'interdit d'interdire, lui-même confondu avec une certaine idée de la liberté, s'est pernicieusement intériorisé. Cette liberté si chèrement acquise, semble aujourd'hui ligoter l'Homme postmoderne par des liens invisibles, jusqu'à se méprendre sur lui-même et crier haut et fort sa liberté devenue fétiche.

Le sujet moderne est fatigué, fatigué d'être lui-même nous dit Ehrenberg. Je dirais désabusé, égaré dans tout ce bruit et anéanti devant tant d'impuissance. Après avoir occupé le centre de l'univers, voilà qu'il se retrouve seul devant son miroir, affairé à s'occuper pour ne pas sentir le vide, dit Lipotveski.

Si la dépression peut se concevoir comme une lutte sourde qui se manifeste sur le champ social, peut-être que ces nouvelles formes du penser ensemble, par la parole et le regard, peuvent être envisagées comme de véritables antidotes à la dépression?

Indépendamment du sentiment d'humanisation, d'une quête de sens faite avec l'autre entrevue comme une nouvelle forme thérapeutique sur le champ social, l'adulte d'aujourd'hui et encore plus probablement l'adulte de demain, est et sera confronté a des défis moraux de plus en plus complexes : ne serait-ce qu'en ce qui concerne le développement technologique et biotechnologique, sans parler des défis du vivre ensemble que la mondialisation apporte avec elle, qui oblige un rapport à l'Autre.

La philosophie pour enfants, dans son souhait de les soutenir dans leur curiosité naturelle et de leur donner des moyens de développer leur propre pensée critique, (le rêve des Lumières), est déjà dans ce sens un moyen extraordinaire de les préparer à faire face à cette grande aventure de la vie qui ne cesse de se modifier au rythme des impératifs rencontrés tout au long des mouvements sociaux.

(Voir à la fin : Bibliographie [I])

II/ Origine, buts et implantation du programme

Le programme "Prévention de la violence et philosophie pour enfants", est une initiative de La Traversée, dont la mission est d'offrir des services de psychothérapies aux victimes d'agression sexuelle et de prévenir la violence, notamment les agressions sexuelles.

Le souhait de La Traversée à travers ce programme, est de soutenir les enfants pour qu'ils se construisent une identité qui les rendent moins vulnérables. Nous voyons dans la pratique philosophique avec les enfants un soutien à la construction de l'identité, afin de mieux se définir face au monde comme sujet. La dimension du devenir-sujet est un souci majeur pour nous, qui oeuvrons au quotidien avec de jeunes victimes de sévices sexuels. La cristallisation de la position d'objet sexuel engendrée par l'agression va exiger une mobilisation importante des ressources psychiques, affectives et intellectuelles chez l'enfant, afin de se définir une identité autre que celle de victime ; passer du mode d'objet, en occurrence d'objet sexuel, à celui de sujet. Au-delà des enfants victimes ou potentiellement victimes de traumatismes de tout ordre, il y a tous les autres enfants témoins, actifs ou passifs, de la violence qui les entoure, pour lesquels le Programme a été également conçu.

C'est en utilisant nos observations pratiques et nos connaissances théoriques en matière de violence sexuelle, notamment d'inceste, comme miroir grossissant de la violence, que nous avons élaboré ce Programme.

Si, dès les années 1996, nous avons choisi la pratique de la philosophie avec les enfants pour prévenir la violence, c'est que cette pratique offrait un ensemble de qualités que nous jugions propices à l'égard de nos réflexions en cours sur le comment prévenir la violence de manière congruente avec nos observations cliniques : le cadre institutionnel (l'école), la fréquence dans le temps à raison d'une fois par semaine sur tout le primaire (sept ans au Québec), les dispositions favorisant le vivre ensemble, et bien sûr le travail de la pensée.

Pour illustrer l'importance pour nous de ce travail de la pensée dans un contexte de prévention de la violence, j'utiliserai l'exemple du conseil que nous donnons souvent, comme parents, aux enfants : "Fais attention aux étrangers!".

Mais que veut dire, pour certains enfants : faire attention aux étrangers?

En français, le mot étranger réfère à un ensemble de valeurs qui, de par le fait de devoir y faire attention, comme quelque chose à la limite de menaçant, entraîne une distorsion par rapport à notre souci de protection.

Étranger réfère à quelqu'un d'étrange, de bizarre, il réfère également à des personnes qui viennent d'ailleurs. En leur associant un caractère négatif, nous influençons le regard porté sur les gens qui présentent des caractéristiques qui nous sont étrangères. N'est-ce pas là une source de violences potentielles : le sexisme, le racisme et le dogmatisme?

L'étranger c'est aussi l'extérieur de la cellule familiale. Pourtant nous savons, malheureusement, que la majorité de la violence vécue par les jeunes enfants provient d'un membre de la famille. Le paradoxe est d'autant plus grand que souvent, l'enfant devra avoir recours aux étrangers pour assurer sa sécurité. Sur les 272 enfants traités à La Traversée depuis 2003, 158 étaient victimes d'inceste intrafamilial et la majorité d'entre eux avaient entre 2 et 9 ans.

La clinique nous apprend également que les enfants victimes d'agression sexuelle ont eu des intuitions, des perceptions, avant même que l'acte d'agression ait lieu. Nous espérons que ce travail réflexif offert par ce Programme permettra aux enfants de tenir compte de ce qu'ils ressentent, non seulement par une meilleure capacité d'identification de leurs malaises, mais aussi par la capacité de les reconnaître et d'en tenir compte. Enfin, pour tous ceux qui ont eu à le vivre, nous espérons que le Programme leur permettra d'aller chercher l'aide dont ils pourraient avoir besoin.

Partant de ces expériences graves, nous voyons dans ce Programme un bénéfice pour l'ensemble des enfants qui auront tôt ou tard à vivre des conflits de toutes sortes, dont la violence est caratéristique. Réfléchir en profondeur sur les différents aspects tels que les causes qui caractérisent la violence, développe le jugement moral et éthique. Ce Programme vise également à permettre aux enfants de se questionner et de dialoguer entre eux sur les critères qui régissent une société meilleure. Car réfléchir sur la violence, c'est réfléchir sur sa contrepartie, la paix.

Le Programme a d'abord été mis en oeuvre dans le cadre d'un projet pilote en deux phases. La première a été consacrée à l'écriture et la validation de romans, associés à des guides pédagogiques.

Pour ce faire, nous avons choisi une école présentant un taux très élevé de public défavorisé, afin de mieux évaluer le matériel et l'impact auprès d'enfants présentant de grandes vulnérabilités : parler de violence sans faire violence était le défi.

La deuxième phase a été consacrée à l'élaboration d'un plan de formation sur mesure pour les enseignants, et à l'évaluation du Programme sur le développement de l'estime de soi.

Les résultats ayant été significatifs, nous avons créé un modèle d'implantation avec l'appui des Caisses Desjardins, notamment la Caisse Desjardins Charles-Lemoyne, pour l'achat du matériel scolaire à chacune des écoles qui souhaitait implanter le Programme.

En 2008, nous avons procédé à l'évaluation d'une autre dimension du Programme : le développement du raisonnement moral chez les enfants.

Enfin, pour réussir ce travail phénoménal qui a touché près de 6500 enfants jusqu'à aujourd'hui, nous avions besoin d'un précieux allié, comme la Commission scolaire Marie-Victorin, avec son Directeur général adjoint, monsieur Bellini et sa Directrice des ressources pédagogiques madame Ginette Vincent, qui va poursuivre l'exposé.

Ginette Vincent, Directrice des ressources pédagogiques de la Commission pédagogique Marie-Victorin.

Le contexte scolaire

L'objectif poursuivi par ce projet, dans le cadre du Plan d'action pour lutter contre la violence, est d'implanter une approche novatrice qui utilise la philosophie adaptée aux enfants pour prévenir la violence auprès des élèves du primaire en leur permettant, dès l'âge de cinq ans, d'échanger à propos d'enjeux et de concepts philosophiques, tels que la vérité, la justice et l'identité personnelle.

Cette approche nous a été proposée par La Traversée pour répondre à une problématique vécue dans un établissement du primaire.

Il est important pour nous de travailler selon une approche concertée. Ainsi, afin de maximiser l'engagement de toutes les personnes concernées par ce projet, nous avons établi des ententes de partenariat avec La Traversée, le Syndicat des enseignants de Champlain et les établissements scolaires.

De plus, ce projet est intégré dans le Plan stratégique de la Commission scolaire et la Convention de partenariat signé avec le ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport.

Au Québec, c'est le Ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport qui est l'instance gouvernementale chargée de favoriser l'accès à l'éducation sous toutes ses formes. La commission scolaire Marie Victorin est la 6e plus grande commission scolaire au Québec. Plus de 35 000 élèves fréquentent ses 72 établissements, dont 52 au primaire. Environ 35 % de notre clientèle sont des élèves issus de l'immigration, et près de 25 % de nos élèves proviennent d'un milieu socio-économiquement faible.

À ce jour, plus de 300 enseignants ont suivi la formation, et 16 écoles du primaire offrent ce programme.

Le plan de formation

Un élément essentiel de la réussite de l'application de ce programme est le Plan de formation. Celle-ci a été élaborée par Monsieur Michel Sasseville, professeur agréé en philosophie pour enfants à l'Université de Laval, en collaboration avec le personnel de La Traversée et de la Commission scolaire Marie-Victorin.

Cette formation est obligatoire. Elle se compose de cinq journées de formation et de six rencontres d'accompagnement d'une heure, en salle de classe.

L'accompagnement a pour objectifs :

  • de soutenir les enseignants dans l'animation d'une communauté de recherche philosophique dans leur classe ;
  • d'aider les enseignants à créer les conditions favorables pour la mise en place d'un dialogue philosophique avec les enfants.

De plus, pour favoriser les échanges entre les enseignants, une Communauté de la Philosophie pour enfants a été créée dans le portail de la Commission scolaire Marie-Victorin.

La pratique de la philosophie en classe se vit à raison d'une heure ou deux par semaine, à la suite de la lecture de romans adaptés à l'âge des élèves et écrits pour ce programme. Durant cette période, les élèves de 5 à 12 ans relèvent les thèmes et les questions qui les préoccupent et s'engagent dans la discussion de ceux-ci, en communauté de recherche philosophique.

Impacts positifs

Jusqu'à maintenant, les enseignants ont observé plusieurs impacts positifs :

  • les comportements violents ont diminué dans les classes et la cour d'école ;
  • les élèves ont développé leur pensée critique et créatrice ;
  • la formule de la communauté de recherche se transfère aux autres apprentissages et valorise l'entraide et la coopération ;
  • en plus de lutter contre la violence, le programme aide les jeunes à comprendre et à s'approprier les valeurs de respect, d'écoute et de tolérance.

Prospective

Nous désirons poursuivre notre partenariat afin de collaborer à des projets de développement :

  • offrir ce Programme au secondaire ;
  • proposer un roman dont la thématique aborderait la diversité culturelle et le racisme ;
  • planifier des rencontres pour familiariser les parents avec cette pratique novatrice.

Compte tenu des impacts observés et suite aux résultats probants de la recherche, présentés ci-après par Monsieur Robert, nous avons décidé, suivant les recommandations du rapport de recherche, d'implanter ce programme dans l'ensemble de nos écoles du primaire dans le cadre du Plan d'action pour la mise en place d'un milieu sain et sécuritaire.

III/ Les effets du programme sur le raisonnement moral des enfants

Contexte de la recherche

En 2007, La Traversée et la Commission scolaire Marie-Victorin ont convenu que l'implantation expérimentale du programme de "Prévention de la violence et philosophie pour enfants" était suffisamment avancée pour procéder à une évaluation des effets de ce Programme sur le raisonnement moral des enfants et sur leur rapport à la violence, en vue de déterminer s'il convient de poursuivre cette implantation. Pour réaliser l'évaluation, on a fait appel à notre équipe de recherche, Compétence Logique, Inférence et Cognition (CLIC), du Laboratoire d'Analyse Cognitive de l'Information (LANCI) à l'Université du Québec à Montréal. Nous profitons de l'occasion pour remercier nos assistants de recherche, à l'époque étudiants de doctorat, qui ont participé avec nous à ce travail, soit Daniel Roussin, Martin Ratte et Thierno Guèye.

Les prémisses de la recherche

La recherche visait à évaluer le jugement moral et le raisonnement moral des enfants qui ont suivi la formation en philosophie pour enfants en les comparant à des groupes témoins qui n'ont pas eu cette formation. Nous avons réalisé une expérimentation qui s'appuie sur l'idée selon laquelle être moral consiste à mettre en oeuvre, dans ses jugements, raisonnements, décisions ou actions, des normes internes qui font en sorte que l'on tient compte de l'intérêt de l'autre et non seulement de son propre intérêt. La norme doit être interne, c'est-à-dire assumée par la personne, et non externe, ce qui serait le cas si elle était imposée par une autorité, que celle-ci soit politique, religieuse, familiale ou d'un autre ordre. Le fondement de cette intériorité de la norme est émotif ou rationnel. Quand il est émotif, il dépend d'un sentiment d'empathie, c'est-à-dire d'une émotion qui consiste à partager l'émotion de l'autre, comme avoir de la peine de sa peine ou du plaisir de son plaisir. Lorsqu'il est rationnel, il s'agit d'une assomption d'un principe de réciprocité, qui nous permet de comprendre qu'appliquer à l'autre la norme de comportement que nous souhaitons que les autres nous appliquent est une stratégie collective avantageuse pour tous. Dans cette perspective, la recherche visait notamment à mesurer le degré d'empathie et le degré d'assomption de la réciprocité des enfants.

Une autre prémisse de la recherche est que la moralité est un comportement qui s'acquiert. Elle s'appuie sur des prédispositions innées qui ne suffisent pas pour devenir moral et qui doivent être augmentées par une éducation morale. Ces prédispositions comprennent une aptitude à vivre en société et à collaborer pour la survie du groupe, une sensibilité à l'importance de la présence des congénères (comme un module cérébral de détection de la présence des autres), une capacité d'accorder une vie mentale à l'autre et de lui attribuer une vie mentale différente de la nôtre. En ce qui concerne les émotions, l'aptitude à ressentir des émotions de premier ordre, émotions à propos des événements, comme la peur, la colère, le plaisir, le déplaisir, le désir et la surprise, est une autre condition préalable, à laquelle s'ajoute la capacité, encore plus importante, de ressentir des émotions de deuxième ordre, à savoir des émotions à propos des émotions des autres, comme la gêne, la culpabilité, la honte, le dégoût et l'empathie.

L'enjeu de la recherche était donc de déterminer si un programme de philosophie pour enfants axé sur la lutte contre la violence, tel que mis en oeuvre à la Commission scolaire Marie-Victorin, est ou non, en mesure de favoriser l'acquisition d'une compétence morale chez les enfants.

La population étudiée

Notre équipe de recherche a construit un questionnaire adressé à des élèves de sixième année du primaire (enfants de onze ou douze ans). À cet âge, ils possèdent normalement toutes les prédispositions à la moralité mentionnées précédemment. De plus, en s'adressant à ceux qui sont à ce niveau scolaire, on s'assure que ceux qui ont fréquenté le Programme de philosophie pour enfants l'ont fait suffisamment pour que cela ait pu laisser des traces chez eux. Le questionnaire a été administré dans sept écoles, en décembre 2008, à 205 enfants, soit 104 garçons et 101 filles. 103 des ces enfants avaient fréquenté le Programme et 102 autres, qui ne l'avaient pas fréquenté, ont servi de témoins. Les variables étudiées ont été la fréquentation du Programme et le milieu socio-économique. La fréquentation se répartissait en plusieurs types : certains avaient fréquenté le Programme sur une base occasionnelle d'une période d'enseignement par deux semaines, pendant deux à trois ans ; d'autres, avec la même fréquence occasionnelle, mais sur une plus longue période de quatre à six ans ; d'autres, enfin, sur une base plus régulière d'une période par semaine pendant deux à trois ans. Quant à la variable socio-économique, elle s'appuie sur les données de l'organisme Statistiques Canada et du Ministère de l'Éducation du Québec, et comprend le revenu familial et le niveau de scolarité des mères. Dans les écoles étudiées, ces deux variables sont fortement corrélées entre elles et sont aussi corrélées avec la réussite scolaire des enfants. Ainsi, chacune des écoles est considérée comme plus ou moins favorisée, tant au point de vue socio-économique (du revenu familial et de la scolarité des mères) qu'au niveau de la réussite scolaire. L'étude a ainsi porté sur trois types de milieux, soit très favorisés, défavorisés et très défavorisés.

L'outil de l'évaluation

En nous appuyant sur les prémisses présentées plus haut, nous avons élaboré un questionnaire comprenant 12 questions à choix multiples. Chaque question a été lue devant les élèves et il leur a été demandé d'encercler la réponse de leur choix sur un formulaire de réponses, Cette procédure faisait en sorte que les différences entre compétences pour la lecture ou pour l'écriture étaient minimisées. Quatre des douze questions demandaient un bref commentaire pour aider à guider l'interprétation des résultats. Plus spécifiquement, huit questions portaient sur différentes composantes du raisonnement moral, deux questions concernaient la compétence en raisonnement logique et deux autres visaient à mesurer la prudence épistémique, à savoir l'aptitude au jugement critique et à l'anti-dogmatisme.

Les résultats généraux de l'évaluation

Après avoir compilé les résultats du questionnaire, il s'est avéré que ce Programme de philosophie pour enfants a eu un impact notable sur l'aptitude à la moralité, en tant qu'application d'une norme interne, plutôt qu'externe, pour tenir compte de l'intérêt de l'autre. Les enfants qui avaient reçu cette formation avaient aussi un cercle moral en moyenne plus grand que les témoins, à savoir que l'ensemble des personnes à qui ils étaient disposés à appliquer leurs normes morales était plus grand. Les réponses à une question en particulier ont montré que les enfants qui sont passés par le Programme sont en général plus aptes à saisir l'importance de l'autorité à l'école pour le maintien d'un ordre social. Enfin, là ou l'écart entre ceux qui ont participé au Programme et les témoins est le plus grand, c'est dans l'aptitude à détecter la violence symbolique ou psychologique, comme l'insulte, l'humiliation ou le mépris. Ce résultat est peu étonnant, étant donné que le Programme, en étant centré sur la lutte contre la violence, a beaucoup insisté sur la détection par l'enfant de ces formes plus subtiles qu'elle peut prendre.

Les questions complémentaires sur le raisonnement logique et sur la prudence épistémique ont également donné des résultats probants. L'idée que la compétence morale n'est pas indépendante de compétences logiques et épistémiques fut tout à fait corroborée. Les enfants qui ont passé par le Programme ont en moyenne performé mieux que les témoins en ce qui concerne le raisonnement logique. Ce qui, à ce sujet, plaide le plus en faveur des programmes de philosophie pour enfants est que ceux qui ont le mieux performé au niveau logique sont les seuls qui ont fréquenté le Programme sur une base régulière d'une période d'enseignement par semaine. Le plus remarquable à ce niveau est que ces enfants sont de milieu défavorisé et qu'ils ont mieux performé en cette matière que les très favorisés qui avaient fréquenté le Programme de manière occasionnelle et encore bien mieux que les très favorisés témoins. Quant à la prudence épistémique, soit l'aptitude à douter des prétendues certitudes, à se méfier des dogmatismes, à avoir un point de vue critique sur une situation, là encore, ceux qui ont participé au Programme se sont distingués comme étant nettement plus prudents.

Sur quatre questions, la fréquentation du Programme n'a cependant pas permis d'identifier des différences de performance significatives comparativement aux groupes témoins. Il s'agit de l'aptitude à l'accommodement raisonnable envers ceux qui ne partagent pas les valeurs de l'enfant, la saisie de l'importance des règles sociales dans le jeu, l'aptitude à l'empathie et la capacité de négocier en situation de conflit. Malgré cette situation, les élèves qui avaient participé au Programme de philosophie pour enfants et prévention de la violence ont performé nettement mieux que les autres dans leurs réponses aux huit autres questions (quatre morales, deux logiques et deux épistémiques). On peut donc en conclure que la fréquentation de ce Programme rend l'enfant plus moral dans ses jugements et raisonnements, en plus d'accroître sa compétence logique et sa prudence épistémique. On peut ainsi penser que les capacités d'apprentissage de l'enfant s'en trouvent par le fait même accrues.

Les résultats spécifiques de l'évaluation

La comparaison entre les performances des différents groupes socio-économiques est également révélatrice. Ainsi, les effets du Programme se manifestent chez les très favorisés dès une pratique occasionnelle d'une période par deux semaines pendant deux à trois ans. Chez les défavorisés et les très défavorisés, des effets comparables n'apparaissent qu'après soit une pratique occasionnelle semblable, mais sur une plus longue période (de quatre à six ans), ou après une pratique plus intensive d'une séance par semaine pendant deux à trois ans. On peut donc dire que, comme c'est probablement le cas pour d'autres matières scolaires, les acquisitions des compétences morales, logiques et épistémiques demandent plus de temps en milieux défavorisés qu'en milieux favorisés.

Par ailleurs, on a pu constater que le Programme ne donne pas les mêmes types d'effets dans des milieux socio-économiques différents. Ainsi, en milieu défavorisé ou très défavorisé, il est clair que l'environnement habituellement plus violent impose rapidement, par la force, une certaine conscience des contraintes sociales, des violences et des conflits. Pour les enfants de ces milieux, le Programme est moins un outil de conscientisation qu'un moyen pour les aider à sortir du cercle de la violence, en développant leur conscience morale, leur compétence logique, leur esprit critique et, par le fait même, leur aptitude à la réussite scolaire et sociale. Dans les milieux très favorisés, le Programme paraît tout aussi pertinent, mais pour des raisons différentes. Dans ces milieux où l'enfant est habituellement plus choyé, plus protégé et plus centré sur soi, sa conscience des réalités sociales est souvent moins grande et le Programme contribue à accroître sa socialisation et son sens des responsabilités Dans un monde où il aura probablement, quand il sera adulte, une fonction sociale importante, le Programme contribue à lui faire acquérir un sens moral qu'il pourrait ne pas acquérir autrement.

Recommandation issue de la recherche

Compte tenu des résultats auxquels la recherche est arrivée, nous avons recommandé à la Commission scolaire Marie-Victorin d'implanter le programme de "Prévention de la violence et philosophie pour enfants" à raison d'une période par semaine, dans toutes les classes du primaire et dans tous les milieux socio-économiques qu'elle dessert. Nous sommes amenés par cette recherche à considérer que ce Programme est un outil efficace de promotion de la non-violence et de formation à la responsabilité morale et à la solidarité humaine, dont notre monde a grandement besoin pour sa survie et son bien-être. Pour une présentation détaillée de cette recherche et de ses résultats, on pourra consulter le rapport produit par notre équipe pour La Traversée et la Commission scolaire Marie-Victorin.

Bibliographie

    Bibliographie [I]

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Diotime, n°50 (10/2011)

Diotime - Québec (Canada) : le programme "Prévention de la violence et philosophie pour enfants" de l'association La Traversée