Témoignage

Un stage à l'Institut de Pratiques Philosophiques (Argenteuil, France)

Boubacar Ouedraogo, Inspecteur de l'Enseignement du Premier Degré, Ouagadougou, Burkina Faso

Introduction

Dans le cadre de ses activités de promotion des pratiques philosophiques dans le monde, l'Institut des pratiques philosophiques d'Argenteuil en France organise des sessions de formation et des séminaires à l'endroit des théoriciens et praticiens de cette nouvelle approche éducative. Au titre de l'année 2011, une offre de formation sur les ateliers philosophiques a été adressée à un praticien du Burkina Faso.

C'est ainsi que par ordre de mission N°00515 du 22/02/2011, un Inspecteur de l'Enseignement du Premier Degré en position de stage dans la Circonscription d'Education de Base de Ouagadougou IV, Boubacar Ouedraogo, dont le thème de recherche pour son mémoire de fin de formation à la fonction d'Inspecteur de l'Enseignement du Premier Degré. est : élaboration des fiches méthodologiques pour la pratique de la philosophie pour enfants, a eu le privilège de prendre part à ce stage, du 03 au 09 Mars 2011.

Ledit stage consistait à faire acquérir des capacités de mener des ateliers philosophiques avec les enfants, les adolescents et les adultes.

Le mode de travail a consisté en des cours, des exposés, des participations et en des animations des ateliers philosophiques avec les enfants, les adolescents et les adultes.

Le présent rapport fait le bilan du stage à travers le plan ci-après :

  • Contexte et justification ;
  • Les objectifs du stage ;
  • Le déroulement des travaux ;
  • Le contenu des travaux ;
  • Les leçons apprises
  • L'évaluation du stage.

I/ Contexte et justification.

Le contexte actuel de notre pays, le Burkina Faso, se caractérise par la reforme en cours guidée par une recherche de la qualité basée sur la nécessité d'adapter notre système éducatif au contexte national et international. C'est dans le dessein de servir cette ambition nationale que le regard des théoriciens et praticiens de l'éducation du Burkina Faso se tourne vers un outil capable de doter aux enfants la faculté de penser par eux-mêmes et d'être pour ainsi dire des citoyens autonomes et acteurs du développement. Cet outil éducatif, c'est la philosophie pour enfants. En effet, créée dans les années 1970 aux Etats-Unis par Matthew Lipman, la philosophie pour enfants apparaît incontestablement comme un moyen de développer l'intelligence et l'esprit critique des apprenants dans un climat démocratique en ce sens qu'elle travaille à installer une structure de pensée capable d'appréhender le savoir d'une façon multidimensionnelle. De l'avis de Marie France Daniel, "la pensée, si elle n'est pas stimulée de façon systématique, ne s'affine ni ne se complexifie par le seul fait de la maturation". Cette pratique est de nos jours une réalité mondiale et ce en milieu scolaire et constitue un moyen efficace de lutte contre la violence scolaire et sociale. De ce fait, elle est d'une ultime nécessité dans nos sociétés en proie à de sempiternelles crises scolaires et sociales.

En France, l'Institut des Pratiques Philosophiques d'Argenteuil travaille pour la promotion de la philosophie pour enfants, par l'organisation des séminaires de formation des consultations philosophiques et l'animation des ateliers philosophiques dans les établissements. Le présent programme de formation que bénéficie le Burkina Faso, vise à former des formateurs à la pratique philosophique avec tout public, ainsi que le partage d'expérience avec les collègues français et de tout autre pays à travers le monde.

II/ Les objectifs du stage

Centré sur les compétences à acquérir pour créer les conditions permettant aux enfants de penser par eux-mêmes avec rigueur et originalité, le stage vise les objectifs ci-après :

  • renforcer qualitativement les connaissances sur la pratique philosophique en général et sur la philosophie pour enfants en particulier ;
  • maîtriser les compétences philosophiques ;
  • cultiver la capacité des élèves à argumenter leurs idées de façon méthodique et rigoureuse ;
  • participer à différents ateliers philosophiques avec les enfants, les adolescents et les adultes ;
  • déceler les difficultés liées à la pratique ayant un rapport avec la pratique philosophique du pays d'origine ;
  • proposer une stratégie pour débuter la pratique philosophique dans son pays d'origine.

III/ Le déroulement du stage

D'une durée d'une semaine, le stage s'est axé sur les points suivants :

  • les cours sur la philosophie avec les enfants ;
  • l'examen des cahiers philosophiques ;
  • le suivi des ateliers philosophiques avec les enfants, les adolescents et les adultes ;
  • les consultations philosophiques

IV/ Contenu des travaux du séminaire

1) Le programme d'orientation générale.

Le programme d'orientation générale s'est étalé sur la période du 03 au 09 mars 2011. Il a été marqué par une présentation de l'Institut des Pratiques Philosophiques d'Argenteuil et le début des cours.

La présentation de l'Institut des Pratiques Philosophiques d'Argenteuil a été faite par Isabelle Millon, Directrice de la structure dans la matinée du 04 mars 2011. L'institut a été fondé par Oscar Brenifier1 et Isabelle Millon2 pour promouvoir la pratique de la philosophie dans la société française et dans les différents pays où se trouvent des personnes voulant structurer leur pensée et définir leur conscience d'être. Pour ce faire, l'institut fait usage de la maïeutique ou l'art d'accoucher les âmes, une méthode très anciennement utilisée par Socrate, que son disciple Platon avait fidèlement retranscrite dans ses "dialogues". Et cette méthode peut être suivie par quiconque sans distinction aucune. Pour réussir cette noble mission, certains membres de l'institut comme Jérôme Lecoq, Gabriel Viallet, Christophe Leroux, Audrey Gers, puis bien d'autres encore se sont attachés à animer les ateliers que la Directrice supervise.

Ainsi donc, l'institut organise partout dans le monde des ateliers et des séminaires et des consultations philosophiques qu'Oscar Brenifier propose à qui veut venir, dans des cadres spécifiques, en français, en anglais, en espagnol etc. par Internet aussi, par vidéo conférence. Dans le cadre de la promotion de la pratique philosophique, l'institut produit des documents et des livres sur la philosophie pour enfants. Dans l'enseignement national français, l'expertise de l'institut est de plus en plus sollicitée en vue d'apporter dans les classes la vision d'une autre relation à l'autre, d'une autre relation à soi-même.

Après la présentation de l'institution, débuta le premier cours sur la pratique philosophique.

2) Cours sur la pratique de la philosophie pour enfants

Ce cours a été donné par Isabelle Millon. Selon elle, la pratique de la philosophie pour enfants fait appel à la méthode socratique. L'usage de cette méthode n'est pas le fait du hasard mais elle se veut être le fruit d'une réflexion, d'une prise de conscience du verbe, de son usage et de son auteur. L'individu qui se cache souvent derrière des mots se dévoile petit à petit, par les non dits ou l'accessoire, parfois même est mis au jour d'une façon tout à fait inattendue. De même, l'apprentissage de cette méthode de questionnement socratique est progressif, exigeant, long et demande de la persévérance, de l'esprit critique, de l'écoute et de la confiance. D'ailleurs, on retrouve ce processus dans l'animation d'un atelier. De ce fait, la philosophie pour enfants dote les apprenants d'un outil de réflexion. Cet outil n'est rien d'autre que la pensée exercée, solide, critique. Une pensée qui, au lieu d'être un réservoir de clichés culturels, devient dynamique pour une vie entière. Dans cette perspective, elle s'inscrit dans la lignée des humanistes en illustrant de façon actuelle la formule de Montaigne : "l'enfant n'est pas un vase qu'on remplit, mais un feu qu'on allume." La philosophie pour enfants, part du questionnement de ces derniers comme le veut la tradition socratique, pour amorcer l'aventure philosophique avec eux. Un cours de philosophie pour enfants ne sera pas le lieu où s'exposent les grandes théories philosophiques ; elle est modestement mais sûrement une simplification des choses supérieures, le lieu où avec spontanéité on va engager les enfants à poser leurs questions, à les développer, à les relier au monde et à mener avec pertinence une réflexion sur la question de l'existence et du vivre ensemble.

L'exercice proposé à la fin du cours a porté sur les compétences philosophiques qui se déploient au cours d'un atelier philosophique par le biais de la discussion philosophique. Les compétences philosophiques sont essentiellement : approfondir, expliquer, argumenter, problématiser, conceptualiser... Ces quelques éléments des compétences philosophiques servent à la discussion philosophique qui est différente de la causerie philosophique.

La discussion philosophique est à dominante cognitive et critique. Autrement dit, discuter philosophiquement, c'est avoir le sens de la fragilité d'une conviction, le courage de la confronter, le risque et l'espoir qu'elle sera combattue pour aller plus loin. Car, lorsqu'on croit posséder une vérité, disait Lequier, il importe de "savoir qu'on le croit et non pas qu'on le sait"3. La discussion philosophique implique une morale de la pensée, dans laquelle chacun doit librement se soumettre aux contraintes de la raison, aux exigences de la logique, à la force des objections. Discuter, c'est un travail sur sa relation aux autres, une ascèse à la fois affective et intellectuelle de maîtrise émotionnelle et de clarté cognitive.

La réflexion philosophique ne conduit pas à une seule bonne réponse, mais il s'agit plutôt d'une réflexion fructueuse, cohérente et toujours en recherche comme elle présuppose que chacun a la responsabilité de réfléchir et de partager son point de vue, et que tout point de vue est valable dans la mesure où il est cohérent avec l'objet de la discussion et qu'il est justifié.

Ainsi, à travers la discussion philosophique, il y a une culture et un développement de la pensée critique des élèves qui est la pensée qui se pense.

L'après-midi du 03 mars a été consacré au traitement des exercices sur l'argumentation. Ce qui a permis au stagiaire ce comprendre la structuration des arguments afin de pouvoir mieux les formuler.

3) De la participation aux ateliers philosophiques

Le stagiaire a pu participer à des ateliers philosophiques avec les enfants, les adolescents et les adultes.

L'atelier philosophique avec les adultes

Cet atelier a eu lieu le 4 mars à la médiathèque de Sainte Geneviève des Bois, en région parisienne. C'est un atelier exclusivement réservé à un public adulte. La durée de la séance est de 2 heures. Au cours de cet atelier, il s'agissait de cultiver la capacité des participants à pouvoir argumenter sur un sujet. Le thème du jour était : "désirer est-ce nécessairement souffrir ?". La séance était animée par Isabelle Million, qui en plus des aspects intellectuels, veillait rigoureusement sur la discipline des participants.

Il s'agissait au cours de la séance pour chaque participant de proposer une réponse argumentée. Chaque réponse était soumise à la critique du groupe. L'animatrice demandait à ceux qui acceptaient l'argument d'argumenter pour justifier leurs positions, et procédait de la même manière avec ceux qui n'acceptaient pas l'argument. Ainsi, la sagesse de Socrate sur la complexité de la philosophie sautait clairement aux yeux du stagiaire : " vous dites de philosopher, alors philosophons. Vous dites de ne pas philosopher, il faut encore philosopher pour me convaincre ". Enoutre, la discussion philosophique avec les adultes démontre clairement que la philosophie qui se veut être la quête de la vérité ne peut se réaliser que grâce au dialogue, à la dialectique. Il faut donner la parole à l'adversaire afin qu'il défende ses points de vue car nul ne possède la vérité. C'est donc de la confrontation des idées diverses que jaillit la lumière.

Le stagiaire a pu observer que l'argumentation n'est pas une chose aisée même dans un public adulte et que pour y parvenir, il faut nécessairement de l'exercice. À la fin de la séance, les participants sont amenés à donner leurs points de vue sur la séance elle-même et l'attitude de certains participants qui ont adopté des conduites contraires à la discipline du groupe. L'animatrice du jour a été elle aussi appréciée quant à sa capacité de conduire le débat philosophique. La séance s'est déroulée dans une grande discipline et les participants prenaient du temps à écouter les interventions de leurs camarades.

L'atelier avec les adolescents

Il a eu lieu le 7 mars au lycée professionnel Simone Weil de Pantin sous la direction d'Oscar Brenifier avec des élèves de Première Secrétariat. La durée de la séance est de 2 heures. Dans ce lycée, la pratique philosophique est utilisée dans un but thérapeutique afin de corriger les trois registres du philosopher chez les adolescents à savoir : penser par soi même, être soi-même ; penser et être dans le groupe.

Le thème du jour portait sur un exercice d'argumentation dont le sujet était : " dois-je croire un vendeur qui me dit qu'il faut acheter" ? Oui ou Non.

Les élèves lisent leurs productions à tour de rôle dans une stricte discipline et on prend le temps d'écouter les autres. Toute production est soumise à la critique des autres et les élèves se posent entre eux des questions en vue de mieux comprendre les idées des autres. Les critères d'appréciation du travail des camardes portent surtout sur la qualité de l'argumentation. À la fin de séance, les élèves donnent leurs sentiments par rapport au déroulement de la séance.

De l'avis de l'animateur et d'un professeur de la classe, la pratique philosophique avec ces adolescents dans ce lycée a beaucoup contribué à l'amélioration de la discipline, l'expression des élèves et des rapports qu'ils entretiennent entre eux.

L'atelier philosophique avec les enfants

Le stagiaire a pu assister à plusieurs ateliers de philosophie avec des élvèves de sixième et de cinquième au Collège Saint-Joseph d'Argenteuil le 8 et le 9 mars. La durée des séances est de 1h à 2h selon les classes.

Les séances de 6e étaient animées par Isabelle Millon. Elle va chercher d'abord chercher les élèves alignés en rang dans la cour de l'école pour les conduire en classe. Une fois en classe, elle procède à la vérification des cahiers de philosophie. Pendant la vérification des cahiers, un élève pour la deuxième fois consécutive avait oublié son cahier. Ce sont les élèves qui à la majorité ont décidé de la sanction à infliger à leur camarade.

Les élèves sont ensuite disposés en groupes de travail pour le début de séance.

La séance du jour portait sur des exercices d'argumentation dont la consigne du jour est : " ai-je le droit de prendre quelque chose appartenant à l'autre ? Range ces arguments dans l'ordre : du meilleur au moins bon. Explique ton choix."

-Parce que ça m'appartenait et il me l'avait pris.

-Parce qu'il me l'avait donné.

-Parce qu'il devrait me le donner.

-Parce qu'il ne s'en sert pas.

-J'en ai plus besoin que lui.

-Parce que c'est ma soeur.

-Parce qu'il ne le saura même pas.

-Parce que ça fait longtemps que je le voulais.

-Parce que je suis le plus fort .

-Parce qu'il est idiot.

Les arguments des élèves sont lus à tour de rôle et trois productions sont mises au tableau. Les élèves critiquent la production de leurs camarades.

Exemple de réponse : parce que je suis le plus fort. Non. Je ne prends pas, je lui demande.

L'animatrice : demande qui accepte l'argument et qui ne l'accepte pas. Ceux qui ne l'acceptent pas donnent les raisons de leurs positions tout en argumentant.

Les élèves ont fait remarquer que c'est un argument mais qu'il ne colle pas avec l'idée d'être fort. Ainsi, la classe va retenir l'argument suivant : Je dois utiliser ma force pour protéger les plus faibles et non leur prendre quelque chose les appartenant.

Deuxième réponse : parce que c'est ma soeur : non, je ne lui vole pas même si elle n'est pas gentille avec moi.

Les objections de classe étaient que prendre a été remplacé par voler et que le manque de gentillesse n'est pas congruent avec la soeur.

Réponse de la classe : les liens de parenté ne m'autorisent pas à chiper quelque chose lui appartenant. Je devrais d'abord le lui demander.

Troisième réponse. Parce qu'il est idiot. Non. Ca ne se fait pas de le prendre même s'il est idiot.

Objection de la classe. C'est un faux argument qui a l'apparence d'un argument car il ne clarifie ni le problème de la prise de la chose, ni l'idiotie du camarade.

Réponse de la classe : je ne dois pas profiter de la faiblesse mentale d'un camarade pour lui prendre quelque chose lui appartenant. Le prendre sans l'en avertir serait voler plus faible que soi.

Ces arguments trouvés par le groupe classe et après discussion sont recopiés dans les cahiers philosophiques.

L'animatrice donne ensuite des exercices pour la prochaine séance. Les élèves ont la possibilité de rechercher les réponses dans les bibliothèques, sur Internet ou avec l'aide des parents.

À la fin de la séance, on demande l'avis des élèves quant au déroulement de la séance.

Le stagiaire a pu noter que la séance s'est déroulée dans une bonne ambiance, et a été surpris par la pertinence des observations faites par les élèves. Ce qui dénote la culture d'un esprit critique qui a atteint ses objectifs.

Les ateliers avec les 5e ont été animés par Isabelle Millon et Gabriel Viallet (4 classes : 2 ateliers d'1h30 pour chacun des animateurs).

Le stagiaire a suivi Gabriel Viallet. Avant la séance, l'animateur veille à rappeler les règles du fonctionnement de l'atelier philosophique.

La séance consistait à diviser la classe en deux groupes (garçons et filles) et leur donner une consigne de travail.

La consigne du jour est : " que pensent les garçons des filles et que pensent les filles des garçons ?"

Les garçons et les filles se mettent en groupes ; discutent, pour recenser leurs productions. Pour ce faire, chaque groupe désigne un chef de groupe qui va en même temps servir de porte-parole.

Nous obtenons ce tableau suivant des garçons concernant les filles.

QualitésDéfauts
La gentillessePleurnicharde
La sensibilitéChouchoutée par les profs
IntelligencePeureuse
BelleMéchante
Studieuse 

Nous obtenons ce tableau suivant des filles concernant les garçons.

QualitésDéfauts
Force physiqueManque de soin
ProtecteurBrutalité physique
Souvent comiqueViolence verbale
 Perversité

Chaque groupe passe devant ses camarades pour énumérer arguments à l'appui les qualités et les défauts des autres.

Notons à ce niveau qu'à l'énumération des qualités les rires fusaient, tandis qu'à l'énumération des défauts on sentait la rage et un besoin farouche de contester de part et d'autre.

Les élèves ont été très sensibles au cours de cette séance et les garçons qui ont eu plus de points faibles que les filles ont pris l'engagement de mieux se conduire envers elles.

À la fin de la séance, l'animateur demande aux élèves leurs avis sur le déroulement de la séance.

4) Animation des ateliers philosophiques

Le stagiaire a pu sous la supervision de la directrice de l'Institut des Pratiques Philosophiques animer des ateliers philosophiques dans une classe de sixième et de cinquième le 9 mars sur des exercices d'argumentation philosophique. La séance a été menée avec la même rigueur méthodologique que celles présentées par les formateurs et de l'avis de la directrice, l'animation a été satisfaisante.

5) Le cahier philosophique

Le cahier de philosophie est un cahier simple d'élève sur lequel figurent le nom, le prénom, et la classe de l'élève. Sur la première page est collée une charte de l'atelier philosophique. Cette charte décrit les attitudes à observer durant un atelier philosophique. Dans ce cahier on peut aussi coller des photos véhiculant des histoires philosophiques, des figures historiques sur lesquelles on demande aux élèves d'apporter leurs commentaires.

L'intérieur du cahier comporte des exercices de philosophie que le professeur soumet aux élèves. Les exercices sont saisis et collés sur la page recto du cahier et l'élève commence à les traiter au verso jusqu'à la fin de l'exercice. Les types d'exercices soumis aux élèves portent sur l'analyse des textes philosophiques, l'argumentation, la problématisation, la conceptualisation, la critique interne et externe des textes, l'exemplification...

La présence des cahiers philosophiques résout le problème de l'évaluation de la philosophie pour enfants car le professeur peut y apporter des notes et faire des observations.

6) La consultation philosophique

Le stagiaire a pu bénéficier d'une consultation philosophique avec Gabriel Viallet. La consultation philosophique est développée en France par Oscar Brenifier.

Selon Brenifier, depuis quelques années, un vent nouveau semble souffler sur la philosophie. Sous diverses formes, il a pour constante de prétendre extirper la philosophie de son cadre purement universitaire et scolaire, où la perspective historique reste le vecteur principal. Diversement reçue et appréciée, cette tendance incarne pour les uns une oxygénation nécessaire et vitale, pour les autres une vulgaire et banale trahison, digne d'une époque médiocre. Parmi ces quelques "nouveautés" philosophiques, émerge l'idée que la philosophie ne se cantonne pas à l'érudition et au discours, mais qu'elle est aussi une pratique. Bien entendu cette perspective n'innove pas vraiment, dans la mesure où elle représente un retour aux préoccupations originelles, à cette quête de sagesse qui articula le terme même de philosophie; bien que cette dimension soit relativement occultée depuis plusieurs siècles par la facette "savante" de la philosophie. Deux préjugés particuliers et courants sont à écarter afin de mieux appréhender la démarche. Le premier préjugé consiste à croire que la philosophie, et donc la discussion philosophique, est réservée à une élite savante; il en irait de même pour la consultation philosophique. Le deuxième préjugé, à l'inverse du premier, son complément naturel, consiste à penser que la philosophie est en effet réservée à une élite savante, avec pour autre conclusion, attendue: la consultation philosophique ne peut être philosophique puisqu'elle est ouverte à tous.

La consultation philosophique se fait à travers des exercices durant lesquels le consultant philosophe reçoit un individu et le guide à trouver lui-même les réponses aux questions qui le hantent.

Qu'est qui est cherché au travers de ces exercices? En quoi sont-ils philosophiques? Comment la consultation philosophique se distingue-t-elle de la consultation psychanalytique? Trois critères particuliers spécifient la pratique en question: identification, critique et conceptualisation. (Mentionnons un autre critère important: la distanciation, que toutefois nous ne retiendrons pas comme quatrième élément car elle est implicitement contenue dans les trois autres.) D'une certaine manière, cette triple exigence capture assez bien ce qu'exige la rédaction d'une dissertation. Dans cette dernière, à partir d'un sujet imposé, l'élève doit exprimer quelques idées, les mettre à l'épreuve et formuler une ou quelques problématiques générales, avec ou sans l'aide des auteurs consacrés. La seule différence importante porte sur le choix du thème à traiter: ici le sujet choisit son propre objet d'étude, ce qui accroît la portée existentielle de la réflexion, rendant d'ailleurs peut-être plus délicat le traitement philosophique de ce sujet. Brenifier insiste que l'objection sur le côté "psychologisant" de l'exercice n'est pas à écarter trop rapidement. D'une part parce que la tendance est grande chez le sujet, face à un interlocuteur unique qui se consacre à son écoute, de s'épancher sans retenue aucune sur son ressenti, surtout s'il a déjà pris part à des entretiens de type psychologique. Il se sentira d'ailleurs frustré de se voir interrompu, de devoir porter des jugements critiques sur ses propres idées, de devoir discriminer entre ses diverses propositions, etc. Autant d'obligations qui font pourtant partie du "jeu", de ses exigences et de ses mises à l'épreuve. D'autre part parce que pour des raisons diverses, la philosophie tend à ignorer la subjectivité individuelle, pour se consacrer surtout à l'universel abstrait, aux notions désincarnées. Une sorte de pudeur extrême, voire de puritanisme amène le professionnel de la philosophie à craindre l'opinion au point de vouloir l'ignorer, plutôt que de voir en cette opinion l'inévitable point de départ de tout philosopher; que cette opinion soit celle du commun des mortels ou celle du spécialiste, ce dernier se trouvant non moins victime de cette "maladive" et funeste opinion.

Ainsi ; un exercice de consultation philosophique consiste premièrement à identifier chez le sujet, au travers de ses opinions, les présupposés non avoués à partir desquels il fonctionne. Ce qui permet de définir et creuser le ou les points de départ. Deuxièmement à prendre le contre-pied de ces présupposés, afin de transformer d'indiscutables postulats en simples hypothèses. Troisièmement d'articuler les problématiques ainsi générées au travers de concepts identifiés et formulés.

V/ Leçons apprises du stage de formation

De ce stage, les enseignements suivants peuvent être retenus.

  • La pratique de la philosophie avec les enfants est possible et est même une réalité en France.
  • L'animation des ateliers philosophiques avec tout public (enfants, adolescents, et adultes)
  • L'utilisation de la pratique de la philosophie pour enfants à but thérapeutique dans des établissements dont des élèves connaissent des difficultés relationnelles et comportementales. Cette orientation de la pratique philosophique peut être une solution pour la résolution des graves problèmes de discipline que connaissent nos établissements
  • La connaissance des compétences philosophiques et les différentes techniques de l'argumentation, afin de conduire pas à pas et façon rigoureuse les élèves à pouvoir penser par eux-mêmes avec originalité.
  • L'organisation de la classe en groupe de travail pour une pratique efficace des ateliers philosophiques. Cette compétence va permettre de résoudre le problème de la gestion des classes à larges effectifs au pays.
  • L'élaboration des thèmes sur la discussion philosophique, ainsi que la formulation des items d'évaluation pour ne pas transformer les ateliers philosophiques en de vulgaires séances de causeries sur la philosophie diluées au niveau des élèves du primaire.
  • Partir des acquis en langues nationales pour faciliter et favoriser la pratique de la philosophie. Ce qui est en même temps une solution pour la résolution du problème du degré de maîtrise de la langue française dans nos classes au Burkina Faso.
  • L'utilisation d'une démarche rigoureuse qui tienne compte de l'aspect comportemental des élèves dans la pratique des ateliers philosophiques. Cette démarche méthodique permettra aux enseignants de ne pas confondre la conduite d'un atelier philosophique avec la conduite des autres disciplines inscrites au programme de l'école primaire.
  • L'assiduité, la ponctualité, la bonne planification des tâches, la rigueur et l'ardeur au travail des membres de l'Institut des Pratiques Philosophiques constituent des exemples à suivre
  • La discipline dans les établissements scolaires, l'information systématique du parent par SMS ou par appel téléphonique lors de l'absence d'un élève.
  • Le suivi psychologique des élèves par établissement d'un fichier comportant la photo de l'élève ; et tous les renseignements le concernant ainsi que ceux de sa famille. Cette fiche sert aussi à contrôler la performance scolaire des élèves.

VI/ L'évaluation du stage de formation

Le stagiaire a bien apprécié le déroulement du stage ainsi que le contenu des modules de formation. Il a surtout loué le dévouement de la directrice de l'institut, de son Président, ainsi que la compétence professionnelle de tous les membres de l'institution.

En retour l'équipe de formation s'est dite satisfaite du rythme d'apprentissage du stagiaire et une attestation lui a été offerte à la fin du stage le rendant pour ainsi dire digne de mener des séances de formation des ateliers philosophiques avec tout public.

En guise de doléance, le stagiaire demande la formation des enseignants et des encadreurs du primaire en vue de la vulgarisation de cette pratique qui de nos jours est d'une ultime nécessité dans nos pays en proie à des sempiternelles crises.

VII/ Actions entreprises après le stage

Après le stage, des actions concrètes ont été entreprises dans le but de rendre réelle et opérationnelle la pratique la philosophie pour enfants au Burkina Faso.

D'abord, le stagiaire a tenu à rencontrer Madame le Ministre de l'Éducation Nationale et de l'Alphabétisation une fois rentré au pays pour lui exprimer toute sa gratitude de lui avoir donné la chance de pouvoir prendre part à ce stage de formation.

Sur recommandation de Madame le Ministre, un comité de réflexion en vue de vulgariser la pratique philosophique au Burkina Faso a été mis en place. Ensuite, le comité envisage la formation de ses membres pour une maîtrise parfaite de la question de la philosophie pour enfants et leur conférer pour ainsi dire les compétences de formateurs nationaux.

Enfin, le comité envisage pour le court terme, la formation de soixante enseignants de la ville de Ouagadougou.

VIII/ Conclusion

Ce stage de formation sur la pratique philosophique effectué à l'Institut des Pratiques Philosophiques d'Argenteuil en France a à plus d'un titre donné des motifs de satisfaction.

Il s'agit d'abord de l'atteinte des objectifs. En effet ce stage a permis de mieux cerner la problématique de la philosophie pour enfants et a doté au stagiaire des moyens propres à la pratiquer au Burkina Faso.

En outre, la mobilisation de toute l'équipe de l'Institut autour du stagiaire pour lui donner l'essentiel des compétences à maîtriser en une semaine s'est faite avec beaucoup d'efficacité.

Enfin, les connaissances acquises au cours de ce stage, ainsi que les échanges d'expériences ont été une grande source d'enrichissement. Le stagiaire a pu constater que la pratique de la philosophie pour enfants est un océan de valorisation du capital humain qui tire sa source dans la volonté de la culture du vivre ensemble. Cette pratique, tout en développant l'intelligence et l'esprit critique des élèves permet d'inscrire de façon indélébile dans le coeur des enfants les valeurs de tolérance, de paix et de l'amour du prochain. C'est pourquoi, il recommande son expérimentation à grande échelle, mieux sa généralisation au Burkina Faso. Il réitère ses vifs remerciements à l'Institut des Pratiques Philosophiques d'Argenteuil, ainsi qu'aux autorités du Ministère de l'Education Nationale et de l'Alphabétisation pour lui avoir donné l'opportunité de prendre part à ce rendez-vous de partage.

Le stagiaire est résolu de faire valoir la pratique de la philosophie pour enfants au Burkina Faso, et sollicite dans ce sens le soutien technique et financier de toutes les parties prenantes.


(1) Oscar Brenifier, Docteur en Philosophie, philosophe-praticien, Formateur, Consultant philosophique, auteur de nombreux ouvrages de philosophie pour enfants (Nathan, Autrement, Seuil...)

(2) Isabelle Millon, philosophe-praticienne et formatrice, a rencontré M. Ouedraogo en octobre 2006 à l'occasion de son voyage au Burkina Faso où elle a entrepris un projet d'ateliers philosophiques dans différentes écoles primaires publiques de Ouagadougou. Elle est intervenue à l'école dont il était à cette époque le directeur. Après son départ, il a animé des ateliers philosophiques dans les classes et a formé des enseignants à cette pratique. Par la suite, il a été nommé Inspecteur au niveau du primaire et continue ses recherches.

(3) htpp://www.lyber-eclat.net - Lequier J., Comment chercher et comment trouver une première vérité ?

Diotime, n°50 (10/2011)

Diotime - Un stage à l'Institut de Pratiques Philosophiques (Argenteuil, France)