Dossier Maternelle

Un atelier dans le cadre du Rallye philo en maternelle

E. Jacquot-Deschamps, professeur des Écoles Maître Formateur,
P. Martinez, professeur des Ecoles Maitre formateur.

Engagés dans le "Rallye-Philo" proposé dans notre circonscription par Pascaline Dogliani, Isabelle Duflocq et Jean-Charles Pettier, nous étions l'un et l'autre déjà adeptes des pratiques à visée philosophique en classe de maternelle ou élémentaire. Ce n'était donc pas complètement une découverte. Mais nous n'avions encore jamais fait travailler nos classes ensemble, comme prévu dans ce rallye. Qu'allait-il en résulter ? Pour montrer les résultats de notre travail, nous avons choisis de procéder en deux temps :

  • montrer d'abord ce qu'ont dit les élèves lors d'un échange sur le sujet: c'est quoi grandir ? Nous avons choisi de rendre compte des différentes phases du travail engagé ;
  • procéder à une analyse de ces propos. Nous avons voulu y montrer qu'une lecture philosophique des propos se croise, dans notre travail d'enseignants, avec un certain nombre d'apprentissages scolaires et les conditions du développement de l'enfant.

Pour faciliter l'échange, nous nous sommes appuyés dans ce rallye sur les supports et accompagnements proposés par la revue Pomme d'Api ("Les Petits philosophes" - Pomme d'Api n° 499 - septembre 2007 - Bayard Presse).

Par cet atelier, nous souhaitions aborder certaines notions. L'enjeu était de :

  • nommer un phénomène physique : la croissance ;
  • identifier ce phénomène : la taille ;
  • élargir à des éléments moins concrets : capacités physiques, intellectuelles ;
  • différencier d'un autre phénomène : vieillir ;
  • comparer "être grand" et "être adulte" ;
  • différencier "être grand" et "changer".

Qu'ont dit les élèves ?

À la question thématique, "Qu'est-ce que ça veut dire "grandir" ?", de premières explications ont surgi :
"On a le droit de décider."
"Tu ne restes pas petit."
"Tu vieillis."
"Quand on est grand, on ne peut plus faire pipi dans le pot."
"Quand on est petit, les habits qu'on essaie sont trop grands."
"Les chaussettes, les chaussures, ça dépasse."
"Avec les habits, on voit qu'on a grandi."

Nous avons alors amené les élèves à lescompareravec les images de l'affiche :
"C'est un adulte parce qu'il est grand et qu'il est dans un canapé. Il lit le journal."
"Quand on est petit on est sur le pot, on lit des livres."
"Les deux personnages se ressemblent parce que ce sont des chiens et ils sont de la même couleur, mais ils ne se ressemblent pas parce qu'il y en a un qui est grand et l'autre qui est petit."

Un premier point devait être éclairci : est-ce que ces deux images se passent en même temps ? :
"Oui, car il y a un parent qui est dans le fauteuil et un petit sur le pot."
"Non, car le petit a grandi."
"Il a évolué, c'est-à-dire qu'il a changé."
"C'est comme les Pokémon, il y a eu transformation."

Mais "comment s'aperçoit-on qu'on grandit ?".Il s'agissait ici de travailler sur lasubjectivité du concept :
"C'est notre papa et notre maman qui nous l'ont dit."
"Moi, je ne veux pas grandir mais mes parents me disent que je suis obligé."
"On grandit en dormant, en mangeant, en se reposant."
"Pendant la nuit, on grandit."
"On n'est plus petit après la nuit mais on ne s'en aperçoit pas."
"On grandit quand on mange de la soupe, de la viande."
"On voit qu'on a grandi quand on fête son anniversaire."
"On met le nombre de bougies sur le gâteau et il change à chaque anniversaire."
"Avec l'âge qu'on a, on voit qu'on grandit."
"C'est la vie."
"Quand j'ai fêté mon anniversaire je ne suis pas mis sur la pointe des pieds pour souffler mes bougies."
"Maman a dit que j'avais grandi."

Passant de la subjectivité à l'objectivité du concept, on s'est alors questionné : "A quoi on voit qu'on a grandi ?" :
"Pour le voir, il faut se regarder dans quelque chose."
"Un miroir."
"Il faut se peser, on est lourd ou on n'est pas lourd."
"Il faut se mesurer la taille."
"Oui, on met un petit trait et on voit qu'on grandit."
"On court plus vite."
"On a plus de force."
"On peut faire de la guitare."
"On apprend."
"On peut s'habiller tout seul."
"On peut jouer à la Wii."
"On peut faire du vélo à deux roues."
"Je peux grimper à l'échelle du toboggan sans avoir peur."
"Quand je me regarde dans la glace, je ne me mets pas sur la pointe des pieds."
"Si on met nos chaussons de trois ans, il n'y a que les doigts de pieds qui rentrent."
"Nos vêtements sont trop petits."
"Les mains changent, nos doigts sont plus gros."
"Les vêtements deviennent petits."
"Les os grandissent, ça fait mal aux jambes."

Ces réflexions ont amené, ici, la narration d'une expérience personnelle :
"Quand j'étais petit, j'ai touché au fer à repasser. Ma main a été très brûlée. Maintenant, je sais qu'il ne faut pas toucher à ces appareils."

Comme conseillé dans ce type de pratique, avec de jeunes élèves, il paraissait accessible de proposer de réfléchir en comparant : "Quelles sont les choses que tu peux faire maintenant et que tu ne pouvais pas faire avant ?" :
"Je peux jouer à la console. Avant je ne pouvais pas appuyer sur les boutons."
"Je peux décorer le sapin. Avant je faisais tout tomber."
"Je peux faire de la trottinette, me tenir debout."
"Je peux écrire en attaché, je peux nager."
"Je ne pouvais pas faire de la balançoire tout seul, maintenant, je peux."
"Je ne pouvais pas faire de la trottinette maintenant je peux."
"Je ne savais pas faire du vélo, maintenant je sais en faire."
"Maintenant, je peux faire du grand toboggan."
"Maintenant, je peux aller à la piscine sans les brassards."

Et "Qu'en est-il du ressenti ? Quand est-ce qu'on sait qu'on a grandi ?" :
"Quand on a le hoquet la nuit."
"Quand on court plus vite."
"Quand je me mesure, je mets les talons près du mur et je mets la mesure sur le mur."
Se dégageant de leur expérience propre, on va alors tenter de projeter les élèves dans le futur : "Après grandir, qu'est-ce qu'il y a ? Une fois qu'on est grand que se passe-t-il ?" :
"On devient adulte."
"On vieillit, les cheveux deviennent tout blancs."
"On est trop vieux pour conduire."
"On a un certain âge."
"On meurt."

C'est alors l'irréversibilité du processus qui sera évoquée : "Est-ce qu'on peut redevenir petit quand on a grandi ?" :
"On ne sait pas comment faire."
"Puisqu'on grandit quand on mange, il ne faut plus manger."
"Oui mais alors, on meurt."
"Ou alors, on maigrit, on perd du poids."
"Non, car on a grandi."
"On ne peut pas s'arrêter de grandir."
"On s'arrête de grandir quand on est mort."
"On s'arrête de grandir quand on est adulte."
"Quand on est grand, on grandit en âge mais plus en taille."

Pour conclure l'atelier, on va se demander : "Quelles sont les idées importantes de l'atelier ?" :
"Le docteur nous mesure pour voir si on grandit."
"On ne grandit plus quand on est mort."
"On ne grandit plus quand on est adulte."
"Quand on est grand, on peut faire des tas de choses."

Comment affiner sa pensée ?

Un enfant dit : "si on mange on grandit."
Enseignant (E) : Alors quand est-ce que l'on grandit ?
"On grandit le jour de son anniversaire."
E : Grandit-on uniquement le jour de l'anniversaire ?
" A la télé j'ai entendu qu'on grandissait aussi la nuit."
E : Vous dites qu'on grandit la nuit et que l'on grandit quand on mange alors est-ce qu'on mange la nuit ?
"Non"
E : Alors quand est- que l'on mange ?
"On mange le matin."
E : Alors si on grandit quand on mange et qu'on mange le matin alors on grandit le matin ?
"Oui et le midi aussi et le soir aussi."
E : Alors si on grandit le matin, le midi et le soir et la nuit, quand est-ce qu'on grandit ?
" On grandit tout le temps."

Que penser de ces propos ? Nos expériences d'enseignants maîtres formateurs nous conduit à procéder à une analyse, où nous avons croisé le travail réalisé avec l'expérience de classe au quotidien.

Comment comprendre les propos des élèves ?

Les premières réponses des élèves à la question thématique donnent la mesure des connaissances de nos élèves. Tout y est : la croissance, la dimension de vieillissement, certains propos montrent qu'on change quand on grandit.

À propos de l'affiche, la comparaison des deux personnages amène les élèves à considérer que la situation proposée peut être simultanée et également à opérer un transfert sur la notion de transformation via le dessin animé des Pokémon.

La simultanéité est prise en compte mais la notion de "grandir" est aussi présente. Les deux positions se défendent et les élèves n'en font que le constat. Par contre pour ceux qui répondent "Non !" à la question "Est-ce que les deux images se passent en même temps ?", il faut argumenter : "Il a évolué, c'est-à-dire qu'il a changé." "C'est comme les Pokémon, il y a eu transformation." Le "il" est évidemment le petit chien sur le pot. Et la transformation associée aux Pokémon est tout à fait au goût de l'actualité des jeunes élèves de la classe qui encore aujourd'hui jouent avec les cartes Pokémon, tantôt Pikachu, tantôt Salamèche. Et dans la genèse de ce manga japonais, chaque animal Pokémon a une évolution (une transformation) obtenue sur demande ou selon le danger imminent. La notion de grandir comme une transformation de soi passe par cette représentation.

Cette notion de "grandir quand on dort ou quand on mange" est très présente tout au long de la discussion. D'ailleurs, dans notre conscience collective, cette idée est bien réelle.

Au cours du goûter philo organisé à l'école, nos élèves ont échangé et ce sujet a été développé. Certains élèves sont amenés à penser que comme on dort et on mange et que cela se passe plusieurs fois par jour, on peut donc dire qu'on grandit tout le temps et pas en une seule fois comme : "On voit qu'on a grandi quand on fête son anniversaire." "On met le nombre de bougies sur le gâteau et il change à chaque anniversaire." "Avec l'âge qu'on a, on voit qu'on grandit." Les enfants prennent petit à petit conscience que grandir demande du temps et que pour certains ça va trop vite, pour d'autres il faut être patient. Tous les élèves n'appréhendent pas la notion de la même manière. A ce moment-là de la discussion, les réponses possibles des élèves montrent leur degré de maturité face au concept "grandir". En sachant qu'en premier lieu, l'enfant pense que "grandir" s'effectue en un seul coup.

Sur la notion de capacité à faire des choses en fonction de l'âge, les élèves ont conscience du changement sur le plan intellectuel et surtout physique. Pour comprendre l'idée de changement, la notion de capacité est importante. Quand on grandit, on est capable de faire plus de choses, on peut être plus performant. Mais on se confronte aux dangers qui nous entourent et l'expérience peut être douloureuse comme cet élève qui s'est brûlé la main et en garde la cicatrice. Celle-ci lui rappelant chaque jour qu'il faut faire attention.

Sur le plan physiologique, les élèves s'aperçoivent également qu'il y a des changements, on a eu même le droit aux dents "dorées", vous savez les couronnes qui ornent nos bouches d'adultes ! Sans oublier les cheveux blancs et les "rayures" de nos visages...

Les enfants ont su expliciter les pratiques d'école et les pratiques familiales des curseurs pour visualiser les changements de taille sur des bandes ou sur les portes comme preuve objective du changement pour eux.

Ils ont conscientisé le vieillissement comme étant le dernier stade du concept "grandir". Ce qui est ressenti douloureusement pour certains car l'idée de mourir est difficile pour tout être humain.

Les élèves, par leurs réponses, nous montrent qu'ils sont capables, à la fois, de faire état des ressentis et d'avoir des réponses objectives face à ce concept.

A la question "Est-ce qu'on peut redevenir petit quand on a grandi ?", la réponse est unanime : Non ! Deux notions font écho à une étude sur l'effet de croissance lié aux aliments consommés, car nous ne sommes pas les seuls à grandir : les arbres, les animaux, les plantes grandissent, mais pas les piscines, les jouets ou les maisons (On discutera sur le fait qu'on peut agrandir une maison ou une piscine mais que pour cela il y a intervention de l'homme et que ce n'est pas naturel).

Les élèves ont la connaissance du cycle de la vie et vont prendre conscience petit à petit qu'il est impossible de revenir en arrière.

Nombreux sont les films, les romans (tout ce qui relève de la fiction) qui traitent du sujet et qui nous montrent que l'Homme rêve de pouvoir arrêter le temps, le remonter... d'agir sur le temps comme sur les éléments qu'il a appris à dominer.

Conclusion

S'inscrire dans un projet ambitieux comme celui du rallye nous a permis :

  • d'engager nos classes dans une correspondance scolaire afin de partager cette expérience d'ateliers à visée philosophique ;
  • de montrer aux élèves qu'ils ne sont pas les seuls à pratiquer ces ateliers ;
  • de rencontrer des pairs inconnus autour d'une thématique commune, et de se rendre compte que l'on peut échanger des idées sans bien connaître l'autre au départ ;
  • d'échanger autour de nos pratiques enseignantes et de travailler ensemble sur des rédactions et des analyses de propos d'enfants.

Le plus grand intérêt de cette rencontre entre nos deux classes a été de mettre en lumière qu'il est tout à fait possible de débattre de sujets importants avec d'autres, sans pour autant se connaître vraiment. C'est un élément essentiel, car cette confrontation à l'autre permet aux élèves d'entrer dans un début d'abstraction, démarche de pensée qu'ils pourront transférer à d'autres moments de leur vie. Echanger en classe, avec les copains ou pas permet aux élèves de penser au-delà de leur personne. Ce transfert ouvre une porte sur le droit à penser par soi-même, à travers les autres, grâce aux autres. C'est aussi le moyen de démontrer qu'il n'y a pas qu'une réponse, que chacun peut avoir la sienne, la défendre, l'entendre et d'apprendre à écouter l'autre pour essayer de le comprendre. C'est ainsi que se construisent les valeurs citoyennes d'un peuple.

Mettre en place des ateliers à visée philosophique dans sa classe n'est pas une démarche ordinaire. Ce choix est un engagement personnel de l'enseignant, qui a la possibilité d'inscrire cette pratique dans le cadre des programmes officiels. La démarche philosophique permet à chaque individu de se construire tout au long de la vie. Ce processus est long car il ne s'agit pas seulement de connaître les autres, mais également d'apprendre à se connaître soi-même. Cela permet enfin aux élèves de construire une image positive d'eux-mêmes, garant d'une réussite scolaire, et même individuelle.

Apprendre à penser est un véritable travail qui permet de développer des potentialités en tant qu'être social. L'école a le devoir de former des individus autonomes, dotés d'un esprit critique pour pouvoir analyser et comprendre le monde dans lequel ils vivent. Et ainsi d'avoir les atouts nécessaires pour le faire évoluer.

Diotime, n°49 (07/2011)

Diotime - Un atelier dans le cadre du Rallye philo en maternelle