Dossier Maternelle

Un rallye, un défi, de la "Philosophie" : un choix réussi !

Pascaline Dogliani, professeure des écoles, maîtresse formatrice,
Isabelle Duflocq, ex-maîtresse formatrice, directrice d'Ecole d'Application.

L'école maternelle et élémentaire à l'heure de la philosophie

Cet article va décrire un projet innovant et expérimental qui propose à tous les enfants et à leurs enseignants de l'école primaire et spécialisée de vivre une année au rythme de la réflexion philosophique. Avec la mise en place d'une action pédagogique nouvelle, différente, simple et accompagnée, en partenariat avec un lieu (château et jardins de Vaux le Vicomte) et un éditeur (Bayard et son journal Pomme d'Api), ce projet place la pensée et la réflexion de l'enfant au centre de son développement et de ses apprentissages.

C'est un projet Seine et Marnais entre enfants du même âge ou d'âges différents, de classes d'une même commune, d'une même école ou d'écoles et de communes voisines qui permet et développe les échanges à visée philosophique.

Un projet pour l'enfant, pour l'élève, source de perpétuel étonnement, d'inventivité et d'audace, qui se pose naturellement des questions de toutes sortes, pas seulement philosophiques, afin de l'engager dans un travail sur la pensée qui l'amènera à réfléchir aux questions qu'il adresse au monde, à son entourage, qui lui permettra de les identifier en fonction de leur particularité en lui donnant les outils nécessaires à cette découverte.

Qu'est ce qu'un rallye-défi-philo ?

Ce rallye est né d'une part de besoins exprimés par des enseignants : besoin de sortir de l'isolement, de créer du lien, besoin d'être accompagnés, de se former, de (re)trouver de la motivation et de l'énergie, de partager la réflexion... de pouvoir s'engager dans les ateliers sans craindre de prendre des risques !

Il s'est appuyé sur des rencontres. D'abord entre les membres d'une équipe de formateurs : M. Jean-Charles Pettier (professeur certifié de philosophie), Mmes Pascaline Dogliani et Isabelle Duflocq (maîtresses formatrices et animatrices d'ateliers à visée philosophique). Ce sont ensuite des enseignants motivés qui se sont rencontrés, des enseignants curieux et engagés par une inscription volontaire au projet. Ce sont enfin des enfants qui se rencontraient : des enfants d'écoles diverses, de multiples classes. C'est la rencontre entre des groupes d'élèves qui pensent et réfléchissent, des enfants engagés vers la réussite... des enfants qui interpellent : "la philosophie ça doit rendre intelligent !", "Moi plus tard comme métier, je veux être intelligent !".

Un rallye défi-philo est donc un projet innovant qui essaye de répondre à deux problématiques rencontrées par les enseignants désireux ou curieux de pratiquer des activités à visée philosophique : "Comment oser se lancer, passer le cap difficile des premiers ateliers ?" et "Comment sortir de l'isolement de sa pratique en classe, partager ses ressentis, émerveillements, questions ?".

L'équipe de formateurs, engagée depuis six ans à la fois dans une pratique destinée à des classes de jeunes enfants d'école maternelle et dans des formations d'enseignants pour différents publics sur le territoire français, a décidé de proposer des outils pour mieux répondre aux attentes des enseignants et favoriser le développement des ateliers à visée philosophique.

Des éléments clés vont permettre de mieux saisir les spécificités de ce projet

Le premier projet Rallye Défi Philo a vu le jour en septembre 2010 sur le département de Seine et Marne (77). Ce projet regroupe une trentaine d'enseignants volontaires avec leurs élèves de l'école maternelle à l'élémentaire et se déroule sur une année scolaire.

Quels sont les enjeux pour les élèves ?

Permettre à l'enfant :

  • de développer des compétences discursives et langagières ; en l'engageant vers le sens des mots avec un travail de précision de la langue, de choix lexical ou d'élaboration syntaxique, en transmettant le goût de l'échange, de la réflexion, en préparant un travail sur le raisonnement et l'argumentation ;
  • d'être accompagné sur le chemin de la lecture à travers une mise en réseau d'albums de littérature de jeunesse permettant une exploration de concepts clés tels que l'amour, la différence, la mort ;
  • d'ouvrir sa réflexion sur le monde, le penser, le comprendre, en éveillant et en exerçant son esprit critique dans un véritable dialogue avec les autres, en vue de développer des aptitudes à une forme de vie citoyenne ;
  • de construire le groupe et de l'inscrire dans un réseau social ;
  • d'acquérir une maîtrise et une estime de soi, de coopérer et de respecter autrui en s'engageant vers la construction de son identité à travers l'autre.

C'est également un outil favorable à la construction de la relation école famille, en établissant des relations de confiance, en informant, en rendant lisible et en développant le sens de l'école et des apprentissages.

Quels sont les objectifs pour les enseignants et pour la formation ?

  • Permettre à l'enseignant engagé dans cette pratique de passer de l'envie de mettre en place des ateliers à visée philosophique à l'animation de ces ateliers ;
  • Permettre à certains de poursuivre ou d'enrichir une pratique déjà engagée, de s'appuyer sur des compétences déjà construites pour affiner sa pratique ;
  • Construire du lien entre des praticiens isolés ;
  • Répondre à des besoins de formation différents pour des enseignants novices ou expérimentés ;
  • Soutenir et mutualiser.

Pour atteindre ces objectifs ont été mis en place une formation et un suivi individuel et collectif à travers différents temps de rencontres (informatives, réflexives et évaluatives) ; la mise en oeuvre et la diffusion d'expérimentations, la proposition d'outils, la création d'un réseau d'enfants "penseurs", l'ouverture d'un blog afin de créer du lien, d'exposer sa pratique, de proposer ses outils, fenêtre sur une réalité de pratique : http://lesenfantsdelaphilo.blog.free.fr

Un calendrier a été établi avec des formations, des rencontres, des temps forts.

Des rencontres formatives et évaluatives entre enseignants ont été initiées :

  • pour débuter, avec présentation du projet, mise en place du cadre, des actions et du calendrier et une sensibilisation à la pratique des ateliers à visée philosophique ;
  • en cours de projet, pour constater son avancement, répondre aux questions et réflexions, vivre un nouveau temps d'échanges et d'apports de connaissances ;
  • en fin d'année, avec tous les partenaires associés afin de faire un bilan de cette aventure et écrire un article qui sera en ligne, retraçant les moments forts et incontournables de ce projet.

Des ateliers de réflexion philosophique ont été menés en classe toute l'année, avec des documents pédagogiques conçus par Jean-Charles Pettier et le magazine Pomme d'Api (Bayard), un abonnement mensuel au journal Pomme d'Api avec sa rubrique "Les p'tits philosophes", ses affiches et fiches pédagogiques, un sujet par mois minimum à mener avec ses élèves avec une bibliographie d'albums de littérature de jeunesse.

Des rencontres réflexives entre les élèves : deux au minimum, ont été organisées. L'une entre septembre et décembre, avec des classes de la même commune, de la même école ou de communes voisines ; des élèves du même âge ou d'âges différents. L'autre entre février et avril

Avec une journée défi philo en mai au château de Vaux le Vicomte. L'entrée dans le domaine était offerte pour la journée avec la possibilité de visiter le château et ses jardins. Rencontres mises en place dans les jardins pour vivre des défis Philo inter classes.

Il y a eu une présentation du blog, stratégie pour construire une mutualisation, une coopération pédagogique, et pour favoriser le développement de l'utilisation des nouvelles technologies, les sources d'information, de connaissances, de pratiques....

Un projet ambitieux donc pour apprendre autrement mais entouré de partenaires fidèles et engagés. Tels que le service communication du château de Vaux le Vicomte, qui offre un cadre historique et culturel novateur, des espaces de réflexion, des symboles de beauté, de jalousie, du secret, de la convoitise, (autant de sujets d'échanges possibles) ; et Bayard presse, qui offre à partir de son site www.bayardeducation.com et de son mensuel Pomme d'Api, des outils d'accompagnement pédagogiques qui rythment l'année scolaire de sujets réflexifs.

Fort du nombre important d'inscriptions volontaires dans ce projet, nous avons la conviction de répondre à des attentes. Nous pouvons aujourd'hui faire des constats et une première évaluation de cette expérience à partir des actions de formations, des pratiques de classes et des témoignages reçus (voir ci-après l'article de deux maîtres formateurs : "Un atelier dans le cadre du Rallye philo").

Un suivi aujourd'hui bénévole des formations nous permet déjà d'affirmer que les enseignants sont demandeurs, lors des animations qui entrent dans le dispositif hors temps scolaire. Ils rendent compte de leurs expériences régulièrement, avec des comptes rendus consultables sur le blog des classes. Ils se rencontrent régulièrement. De nombreux sujets s'enchaînent.

Les partenaires souhaitent reconduire l'aventure. Nous recevons des demandes d'information et d'adhésion à un tel projet en dehors de l'académie ou du département.

Eléments de bilan

Environ trente enseignants et plus de six cent trente enfants se sont engagés. Cent pour cent des enseignants engagés ont participé aux journées de formation. Le nombre de débats réalisés a été de huit à dix par groupe d'élèves, soit un total de deux cent cinquante débats ! Le temps de débat s'est révélé être de trente minutes en moyenne, soit au total cent vingt-cinq heures pour tous les groupes...

Notons quelques points forts du projet au mois de janvier, lors du bilan de mi-parcours.

Par rapport aux élèves : la qualité des échanges entre élèves, la prise de parole par tous (petits et même non parleurs dans le quotidien de la classe), un plaisir manifeste, l'attente de l'atelier. La première rencontre a souvent été un déclic (déclencheur positif).

Concernant les répercussions sur le groupe : l'aide à la construction du groupe, un véritable atout, de grands parleurs qui arrivent à s'effacer (respecter la parole des autres), un apprentissage pour se poser, réfléchir. Des échanges hors du temps de classe entre enfants sur ce qui s'est passé. Des enfants qui parlent de cette activité à la maison.

Pour les enseignants : un regard différent sur les enfants qui favorise et développe les échanges entre enseignants (au niveau de la classe correspondante et même au niveau de l'école, discussion et échanges après les ateliers, échanges sur le déroulement, les commentaires des élèves) ; un travail en commun dans le binôme (préparation, échanges sur les séances, questionnement, partage de certains sujets) ; une ouverture pour les petites écoles à deux classes. La motivation d'autres collègues à se lancer. Trois projets AEI ont été impulsés sur la circonscription de Le Mée Sur Seine avec une subvention de la municipalité.

Quant aux parents, ils se montrent intéressés, développent des discussions sur le "trottoir", avec un impact dans des situations particulières et personnelles (en cas de séparation, décès...)

Pour terminer, quelques difficultés ou obstacles rencontrés : pour les élèves, un niveau de vocabulaire assez pauvre, un temps de concentration court ou furtif. Pour les enseignants, les questions posées leur paraissent souvent trop complexes, il y a beaucoup d'investissement, de tâtonnement, de frustration, avec le constat d'un manque de progression...

Il est enfin demandé du temps d'échange ; de l'aide pour organiser une réunion d'information avec des parents non francophones.

Le blog est utilisé pour la lecture des informations, pour la documentation, pour exposer des traces écrites, des témoignages qui enrichissent, des expériences diverses, des propositions d'autres façons de faire. C'est aussi l'occasion de faire une comparaison entre les méthodes employées, de mutualiser les pratiques, de piocher des idées pour la reprise d'outils (comme des tracts pour les parents), de se rassurer et ne pas se sentir seul.

En quelques mots un bilan positif pour un projet expérimental qui ne demande qu'à perdurer, un projet dans lequel l'école trouve ici ce qui doit être son rôle :

  • favoriser les apprentissages de tous les élèves en leur donnant un sens ;
  • fournir des outils pour les élèves en difficulté en les engageant dans une démarche de questionnement ;
  • conduire l'enfant vers l'examen critique : vouloir la démocratie, c'est bien permettre à chacun de penser ;
  • permettre à l'enfant de s'identifier progressivement comme un être social ;
  • pratiquer ces ateliers, c'est finalement permettre une pratique dont on a besoin pour vivre en démocratie et reconnaître la place de l'enfant dans l'humanité...

Diotime, n°49 (07/2011)

Diotime - Un rallye, un défi, de la "Philosophie" : un choix réussi !