Dans la cité

Philosoph'art à Lyon1

"Je connais un mot aux résonances telles qu'il fait vibrer chacun des philosophes et artistes qui ont décidé de se lancer dans cette expérience de pensée et d'art avec des enfants. Ce mot partage, crie, refuse, contredit. Ce mot n'est pas d'accord. Ce mot est discussion. Ce mot, en étant discussion, donne une raison d'être à l'autre. Ce mot contre, incarne, devient autre. Ce mot, en justifiant la réalité de l'autre, combat entre autres la fatalité de la violence qui n'a pas assez de mots pour contrer l'espace d'autrui. Ce mot écrit, dessine, invente, lit. Ce mot imagine, se projette, voit plus loin. Ce mot en ouvrant un espace d'horizon, lutte contre les préjugés et les idées toutes faites. Ce mot est un instant de liberté dans un univers parfois escarpé. Ce mot saisit, organise, change d'angle, joue avec les perspectives. Ce mot, en choisissant de zoomer ou de s'éloigner, vient faire barrage l'espace d'un instant à la tristesse pour ne saisir que la richesse du quotidien. Ce mot, qu'il soit prononcé à Port-au-Prince (Haïti), à Lyon, à Villeurbanne, à Ambérieu ou à Qalqilya (Territoire occupé Palestinien), n'est que fragilité. Mais une fragilité bien réelle. Celle de la force de la pensée face au monde qui vient".

Héléna Hugo

Dans Les Miettes Philosophiques, Kierkegaard s'interroge sur le personnage de Socrate : le rapport qu'il entretenait d'homme à homme avec les autres et le "public", si l'on peut dire, à qui il s'adressait. Socrate était un accoucheur d'idées, dans le sens où, sans apporter de l'extérieur un savoir au fond des consciences, il tirait plutôt du fond de celles-ci des vérités ou des éclats de vérités en état de veille. Ainsi, du point de vue socratique, le maître n'est qu'une occasion de susciter de la pensée à partir des évocations des élèves. Le deuxième point concernant l'enseignement socratique nous dit Kierkegaard, c'est que Socrate ne s'entourait pas que de la "clique des intellectuels" pour faire travailler la pensée dans la cité ; non pas, il s'adressait à tous.

La Philosophie pour les Enfants, communément appelée ici PPE ou là-bas, P4C (Philosophy for Children), se fonde sur ces deux aspects-là de la philosophie :

  • en intension : la philosophie croît de l'intérieur, sa source est en nous ;
  • en extension : tout aussi fluide et "dissipée" que la pensée, elle fleurit partout où peuvent germer des grains de conscience ou de curiosité, autrement dit, elle prend aussi dans l'enfant.

Ces deux dimensions se retrouvent exprimées dans la conception relativement nouvelle de la Philosophie Pour Enfants

Des ateliers au centre social Peyri à Vaulx en Velin

Tous les mercredis, du 3 mars 2010 au 16 juin 2010, Farida Zekkari, metteure en scène et Emeline Carment, intervenante en philosophie, ont mené une série d'ateliers au Centre Social Jean et Joséphine Peyri de Vaulx-en-Velin, avec un groupe de 15 enfants âgés de 6 à 11 ans.

La thématique choisie par le centre en concertation avec les deux intervenantes fut la suivante : "Les tracas du quotidien".

Au début de ces ateliers, les enfants ont exprimé leurs tracas, leurs petits soucis du quotidien mais aussi leurs inquiétudes et parfois leurs colères : "mes parents sont divorcés", "mes voisins sont méchants", "marre des insultes !". À partir de ces premières évocations, les deux intervenantes ont orienté le débat sur le rapport entre le coeur et la raison dans nos relations avec les autres : fragilité du coeur, blessure d'amour ou d'amour-propre, colère contre colère, oeil pour oeil, dent contre dent ou bien sang-froid et attitude stoïque dans l'adversité, comme un enfant semblait d'ailleurs l'indiquer pour lui-même : "lorsque je suis en colère, je préfère me retirer au calme". Parallèlement, en théâtre, des saynètes d'improvisation avaient pour objectif de mettre les enfants en situation de "gestion de conflit" : avec un garagiste qui fait mal son travail, avec des amis au sujet de l'organisation d'un voyage, par exemple. Ceci a mené l'ensemble du groupe vers la thématique de la guerre et de la paix, incarnée en philosophie dans deux personnages qui ont structuré la suite des interventions et ont permis de concrétiser ces deux notions : Socrate, le sage, qui préfère réfléchir plutôt que de se battre et Polémos, le bretteur invétéré. Les enfants se sont inspirés des ateliers de philosophie et de théâtre pour endosser dans une production théâtrale finale divers rôles de querelleurs ou de pacifistes, de raisonnés ou de passionnés : Socrate, donc, qui essaie de convaincre Polémos que la discussion seule règle les conflits ; Polémos, qui préfère s'énerver contre Socrate, le médiateur, qui leur propose un café. Martine, l'épouse de Sganarelle, qui voudrait que son mari s'implique davantage dans la vie familiale, et Sganarelle qui se répand en injures cocasses et sort son bâton pour la rosser. Comte, le philosophe qui déteste Dieu et les hommes de foi contre Pascal qui trouve sa paix intérieure dans la religion. Le "match-philo" entre la passion et la raison a été ainsi représenté devant les parents des enfants et devant tous les animateurs du centre, avant la fin de l'année scolaire.

Des ateliers à l'école A. Perin : "S'exposer !"

En immersion dans le monde de l'art, avec la philosophie pour parole.

D'octobre 2009 à juin 2010, Emeline Carment, intervenante en philosophie et Noémie Delay, intervenante en photographie, ont mené des ateliers dans une classe de 25 élèves de CM2. En partenariat avec l'Institut d'Art Contemporain de Villeurbanne et sous la coordination générale de la professeur des écoles, Roselyne Walter, le thème "S'exposer !" a été choisi.

C'est lors de la création des ateliers que les intervenantes ont choisi le sujet "S'exposer", un thème très transversal, qui peut être travaillé autant en philosophie qu'en photographie. Le philosophe R. Barthes a lui-même écrit sur la notion de lumière et de beau en rapport avec la photographie.

Ainsi parallèlement, l'historien de l'art Walter Benjamin a aussi travaillé sur la notion de l'oeuvre d'art et de l'objet. Le thème "s'exposer" s'est donc imposé naturellement. Au travers de l'étude de différentes thématiques artistiques et philosophiques telles que le regard, la lumière et l'oeuvre d'art, les enfants ont pu se découvrir "philosophes et artistes en herbe". L'association a pris le parti d'intégrer pleinement l'Institut d'Art Contemporain de Villeurbanne dans ces ateliers.

Les enfants ont visité deux expositions d'artistes contemporains, photographes et plasticiens, ce qui leur a permis de rentrer au coeur de l'art contemporain et de la thématique "S'exposer !", pour mettre en pratique un véritable questionnement philosophique. Les différents débats philosophiques et artistiques sur la notion de regard, de la lumière, le partage du beau, le partage du sensible, ont été parallèlement réutilisés pour la création photographique.

Tous les aspects techniques de la photo comme la lumière, l'objectif, les points de vue du photographe, ramenaient systématiquement aux questionnements philosophiques vus avec Emeline Carment, la philosophe.

A chaque atelier, les enfants pouvaient prendre des photos selon un sujet donné, soit en faisant écho aux notions philosophiques, soit en répondant par "l'oeil" photographique à leurs propres questions.

Ces photos ont fait l'objet d'une exposition de fin d'année où les enfants sont devenus commissaires de leur propre exposition. Les visites au musée les ont orientés vers un débat sur l'oeuvre d'art, l'artiste et le regard du spectateur, par exemple : "Comment un objet insignifiant est une oeuvre d'art ?" ou : "Pourquoi cette photo est une oeuvre d'art, moi aussi j'aurai pu faire ça !". Ensuite, des débats plus soutenus pouvaient jaillir, comme lorsque Yanis dit : "Est-ce que le corps humain est une oeuvre d'art ?", et Hadjer lui répond : "Oui, si c'est Dieu notre artiste !".

Ces thèmes, ces questions sont réapparus lors des interventions philosophiques avec Emeline Carment et lors des retours de visites avec Adeline Lépine (médiatrice culturelle à l'IAC). Dès la première visite au musée, les enfants ont dirigé le débat de philosophie. Et c'est finalement au gré de leur questionnement, de leur rapport à l'art, que les ateliers se sont déroulés.

Emeline Carment a su systématiquement rebondir sur chacune de leurs appréhensions, en créant une méthodologie du questionnement philosophique. Ensemble, avec Emeline, les enfants ont créé "une toile philosophique", oeuvre faite de papillons papiers sur lesquels chacun pouvait écrire une question. La toile philosophique a été exposée avec les oeuvres photos des enfants lors de l'exposition finale.

Les parents, les enseignants et les autres enfants de l'école Antonin Perrin ont pu admirer les oeuvres lors de la porte ouverte de fin d'année.

Roselyne Walter, professeur des écoles à Antonin Perrin, conclut : "Pour moi, cet objectif a été atteint. En effet, mes élèves posaient beaucoup de questions, s'interrogeaient de manière plus réfléchie qu'habituellement, sur des sujets plus ouverts que leur quotidien. Parfois, il arrivait que le travail de classe leur évoque une séance d'atelier philo ou photo. Cela a permis de montrer à quel point l'art et la philo font partie du quotidien, même si on n'en a pas toujours conscience. Chaque élève, à son rythme, a pris la parole, a écouté aussi bien les intervenantes que ses camarades, a argumenté, a réfléchi sur des sujets différents de ceux abordés en classe. Toutes ces actions correspondent tout à fait aux compétences attendues en fin de CM2."

Adeline Lépine, médiatrice culturelle de l'Institut d'Art Contemporain de Villeurbanne, témoigne : "L'accueil des groupes à l'Institut d'Art Contemporain s'est effectué par un médiateur culturel qui s'est reposé, pour entrer en dialogue avec le public, sur les interrogations qu'ont suscité les oeuvres. Le premier appui de cette "mise en mots" des sensations et des compréhensions étant bien entendu, le regard.

La médiation culturelle repose sur un dialogue à plusieurs voix : celle de l'artiste à travers l'oeuvre et des publics. Au fil des ateliers, il s'agissait de travailler avec les enfants sur la manière d'exprimer ses émotions et ses idées, ainsi que d'écouter les autres pour participer à la construction d'un point de vue à la fois individuel et collectif sur l'oeuvre.

Les enfants ont développé une facilité à retranscrire leur compréhension de l'image dans la découverte des oeuvres contemporaines, à chaque visite à l'IAC. De manière générale, le dialogue entre l'oeuvre et l'artiste a été bien intégré et le concept de création est souvent revenu dans leurs questionnements et dans leurs photos".

Observation réfléchie et focus philosophique

Les ateliers Philosoph'art existent depuis 2007, et se développent diversement en France et à l'étranger, dans différents types de structures (écoles, centres sociaux, orphelinats, foyers de rue...). Cette diversité, le Philosoph'art la revendique comme une possibilité d'enrichir le concept qui en fonde la pratique. Toutefois, la pluralité des voies et des activités, la pluralité des modalités d'implémentation que l'ensemble de l'équipe souhaite pour ces ateliers, doit pouvoir mener à des observations réfléchies, voire à des conceptualisations plus abstraites. Il existe plusieurs types d'apprentissage : l'expérience concrète, directement ancrée dans les vécus immédiats, l'observation réfléchie de situations et d'activités, l'expérimentation active, provoquée par la médiation d'instruments et d'outils censés diriger l'expérience concrète, et enfin la conceptualisation abstraite, mettant en lien l'ensemble des observations réfléchies pour faire apparaître des concepts prégnants. Cette année, le Philosoph'art a pris un tournant dans ce sens, avec la volonté de pouvoir véritablement mesurer l'impact des ateliers sur :

  • les processus logiques et cognitifs de l'enfant ;
  • les vécus psychologiques et affectifs de l'enfant ;
  • les comportements éthiques et sociaux.

En effet, de nombreuses études concernant les implications de cette pratique philosophique voient le jour, et le Philosoph'art doit se pencher sur ces réflexions (voir par exemple les études d'Emmanuelle Auriac et de Marie-France Daniel, respectivement enseignante-chercheuse à Clermont-Ferrand et chercheure au Québec, sur "L'approche psychosociale des ateliers de discussion à visée philosophique" ou encore la synthèse produite par la ville écossaise de Clackmannanshire suite à des ateliers de philosophie réalisés en 2001 dans des écoles, intitulée : "An evaluation of the 'Thinking through Philosophy'Programme").

Un nouvel outil pédagogique et scientifique a été mis en place, la grille d'évaluation individuelle de suivi des enfants : compétences visées et progressions constatées. Pour chacune de ses activités, le Philosoph'art met dorénavant en place un nouvel outil pédagogique, lequel permet d'observer l'évolution des attitudes individuelles et collectives tout au long des ateliers. De manière fréquente, en fonction de l'intensité des ateliers, les intervenants philosophe et artiste doivent, après un examen attentif du déroulement d'un atelier et de l'investissement des enfants, élaborer la fiche-bilan de l'atelier, être en capacité de recueillir un maximum d'informations, de les synthétiser et de pouvoir faire le point sur l'évolution de l'interaction au sein du groupe et sur l'engagement particulier de chacun dans le groupe.

De la philosophie et de l'art en Haïti

Le 12 janvier 2010, un tremblement de terre de magnitude 7.3 frappe Haïti à 17h. Une première estimation de 70 000 à 200 000 personnes décédées est alors faite. 60 à 80% des immeubles de Port-au-prince ont été démolis, et plus de deux millions de personnes se retrouvent sans toit, sans eau, sans nourriture. Une course à la survie s'engage au travers d'actes parfois violents et les conditions de sécurité pour la population ne sont plus assurées, la majorité vivant et dormant à même la rue.

L'objectif de l'aide internationale d'urgence est alors le suivant : acheminer le plus rapidement des vivres, sauver les blessés, enterrer les cadavres, raser les immeubles démolis, accueillir les populations dans des camps et enfin reconstruire.

Six mois après le séisme, l'urgence est autre pour les partisans de la reconstruction. Le système éducatif haïtien a été complètement détruit. On parle de la moitié des écoles primaires détruites et de 15 universités écroulées sur Port au Prince. Deux enjeux se distinguent alors.

À court terme, la priorité est de permettre aux enfants de terminer leur année scolaire. Pour cela, il a fallu augmenter les capacités d'accueil des écoles destinées à prendre en charge les populations en exode dans la zone de Port au-Prince et dans les régions avoisinantes. On parle de plusieurs centaines de milliers de déplacés dans tout le pays.

À moyen-long terme, il faudra reconstruire les écoles primaires et collèges de la région de Port-au-Prince selon des normes antisismiques. Le corps enseignant haïtien, fortement touché, devra être renouvelé et étoffé.

Six mois après le séisme, au moment où Philosoph'art décide de relancer le projet qu'elle construit depuis plus d'un an avec des partenaires haïtiens, la majorité des enfants à Port-au-Prince n'a pas repris l'école et erre désoeuvrée dans les camps de déplacés. Le séisme ayant créé de nombreux traumatismes, en particulier chez les enfants (perte de parents, de repères, incompréhension face aux événements...), il est devenu nécessaire de renforcer un encadrement composé de professionnels de l'enfance.

Cette action permet d'une part de déceler les difficultés des enfants et d'autre part de les accompagner dans une société en phase de reconstruction individuelle et sociale. L'offre scolaire est fortement dominée par le secteur non public. Il faut également souligner que, malgré un accès équitable, les filles fréquentent moins l'école que les garçons. Environ 375000 enfants entre 6 et 11 ans (soit un tiers de ce groupe d'âge) ne sont pas scolarisés. Le système éducatif est marqué par une importante proportion d'élèves "sur âgés", phénomène dû à l'entrée tardive à l'école pour des raisons économiques ou encore au redoublement causé par la faible qualité de l'enseignement et des conditions d'apprentissage. La déscolarisation précoce des enfants constitue également un enjeu majeur pour le système éducatif. On estime en effet que seulement 2 enfants sur 10 qui entrent en 1ère année du primaire, atteindront la 5ème année, et encore moins (2%) termineront le secondaire.

Les experts en science de l'éducation qui se sont penchés sur ce problème ont eux-mêmes avancé des motifs pour l'expliquer : contenu des programmes, méthode d'apprentissage et d'évaluation, manque ou absence totale de soutien à la maison, profession et démission des parents, leur niveau d'études, les problèmes de famille (mésentente, division, séparation, divorce, composition et structure de la famille...).

D'autres causes sont possibles quand on écoute parler les jeunes concernés qui ne sont pas souvent directement interrogés. Il en ressort que plus de deux tiers des élèves connaissant des difficultés scolaires affirment s'ennuyer à l'école, ne pas savoir pourquoi aller à l'école, avoir faim au moment de s'y rendre, ne jamais lire un livre, ne posséder aucun livre classique, ne pas comprendre souvent les notes dictées ou écrites au tableau par les maitres.

Jean Maret Joseph, doyen de la faculté The Christian Academy (A.A.L.Z.), explicite dans un article paru dans le Nouvelliste2, un problème reconnu au niveau de l'éducation haïtienne : "L'élève haïtien continue d'avaler certaines notions de certains instituteurs, non recyclés sur les dernières méthodes modernes de l'éducation, comme des perroquets sans aucune compréhension préalable. Cette méthode mécanique d'inculquer des matières complexes empêche les élèves haïtiens d'imaginer, d'innover et de produire des oeuvres originales. (...) Les établissements étrangers sont tombés des nues face à certains de nos philosophes qui sont incapables d'aboutir à une simple déduction logique. La méthode d'éducation qui consiste à apprendre par coeur, à vomir tout ce qu'on a retenu, avoir de belles notes, passer le cap d'une classe pour une autre, et brandir son diplôme de baccalauréat comme une couronne, ne peut plus continuer à moins que nous ne désirions que perpétuer la conjoncture actuelle du pays. Il est plus que nécessaire que nous arrivions à une nouvelle méthode d'évaluation du niveau d'étude, d'intelligence, d'imagination de nos enfants."

En privant l'enfant d'une culture du questionnement, on condamne l'école à une culture de la réponse, et c'est précisément le combat que mène l'association Philosoph'art depuis maintenant trois ans. De fait, la motivation du Philosoph'art, structurelle et conjoncturelle dans le cadre du projet HAITI est de trois ordres :

  • cognitif, pour lutter contre l'échec scolaire ;
  • social, pour transmettre des valeurs morales démocratiques ;
  • individuel, pour favoriser l'épanouissement des enfants.

En donnant de l'espoir pour l'avenir et en apportant ordre, structure et un sentiment de normalité, l'éducation peut aider à atténuer les effets psychosociaux des conflits, des catastrophes et des déplacements. Il a été démontré que des activités ludiques structurées et la scolarisation permettaient de réduire le choc et le traumatisme des enfants et des jeunes qui ont assisté ou participé à des actes de violence atroces, ou qui ont vécu la destruction et la perte d'êtres chers et de leur maison suite à une catastrophe naturelle3.

L'acte et l'apprentissage du philosopher à l'école peut être un outil extrêmement précieux, puisque qu'on développe des habiletés de pensée qui vont directement au coeur de la possibilité de dégager du sens dans ce que l'on dit, ou d'en créer soi-même. L'inférence logique (Tous les hommes sont mortels, Socrate est un homme par conséquent, Socrate est mortel), pour ne prendre que cet exemple, est un outil extrêmement précieux pour pouvoir dégager ce qui est sous-entendu dans le texte, ce qu'il y a comme conséquence, ce qui est dit ou pas dit... C'est dans ce sens-là que la philosophie ne se présente pas comme une matière à part, mais comme une matière qui peut venir au côté des matières de base que sont la lecture, l'écriture et le calcul, une matière qui vient former le raisonnement, la pensée des enfants.

Il s'agit de former la pensée critique des enfants, c'est-à-dire de former une pensée qui est auto-critique, qui revient sur ses propres positions, qui est consciente de ses propres présupposés tout autant que de la méthodologie ou de la procédure qu'elle emploie pour arriver au résultat, avec l'idée d'éventuellement corriger cela si besoin était.

Philosoph'art souhaite contribuer à insuffler des actions pour aider à la reconstruction sociale de ces enfants par l'éducation. Ce projet, financé par la Fondation de France et la Région Rhône-Alpes et commencé en Octobre 2010, a pour ambition de véhiculer des valeurs de paix en donnant à l'enfant la capacité intellectuelle et artistique d'être investi dans son propre devenir, personnel et citoyen.

Concrètement, des ateliers de philosophie et d'art pour les enfants sont organisés en collaboration avec des foyers d'accueil Caritas pour les enfants des rues à Port-au-prince, le Foyer d'Amour (centre de formation professionnelle pour enfants handicapés de Fontamara), les bibliothèques de rue pour les enfants des rues d'ATD 1/4 Monde à (Lakou) Martissant, l'orphelinat Paul William à BristoutBobin et le collège Daniel Jeudy.

Le choix de ces structures dépend en majeure partie de la connaissance que nous avions de ces partenaires. En effet Kysly Joseph, aujourd'hui consultant externe pour Haïti et membre fondateur de l'association Philosoph'art, connait chacun de ces partenaires depuis de nombreuses années, et nous avons décidé de nous appuyer sur ces contacts afin de faciliter le démarrage initial du projet.

Un lieu de réflexion entre ce pôle de structures éducatives haïtiennes, sous l'égide de la faculté de philosophie de l'Ecole Normale Supérieure de Port-au-Prince, ainsi qu'une équipe éducative française via l'ISPEF, l'Institut des Sciences et Pratiques de l'Education et de la Formation à Lyon 2, sous l'égide du professeur Alain Kerlan, est également mis en place pour renforcer les connaissances et les compétences des professionnels de l'éducation français et haïtiens sur les notions de paix et de reconstruction sociale.

"La défense et la promotion du droit à l'éducation dont l'UNESCO a fait son axe majeur, concerne non seulement la possibilité pour chaque être humain de se cultiver, de développer ses talents et par-là de participer à la vie publique, économique et sociale, mais encore la capacité à s'humaniser véritablement et à jouir pleinement de la dignité inhérente à toute personne humaine" (Mgr Francesco Follo, observateur permanent du Saint-Siège à l'UNESCO, à Paris, le 13 octobre 2009 devant la 35ème Conférence générale de l'UNESCO sur le thème : "Pour une Education Intégrale").

Formation Philosoph'art

Pour lancer le projet en Haïti, Farida Zekkari, metteure en scène et chargée de projets au sein du Philosoph'art et Emeline Carment, intervenante en philosophie et actuellement chargée de recherches dans l'association, se sont rendues à Port-au-Prince du 14 octobre au 28 octobre 2010, pour une mission de formation au Philosoph'art de 5 binômes, composés chacun d'un artiste et d'un philosophe, qui interviennent depuis dans les structures-partenaires du projet (Caritas, ATD 1/4 Monde, Foyer d'Amour, Orphelinat Paul William, Collège Jeudy).

À ce jour, quatre ateliers ont été menés et ce malgré les récents évènements (urgence choléra, instabilité politique, émeutes), et les grandes difficultés de déplacement et de communication, et l'association à Lyon a même eu la chance de suivre en direct un atelier au sein de la structure Caritas le 30 Décembre, le tout coordonné par le chargé de projets sur place Fritzner Pierre-Louis. Une mission de suivi du projet est prévue en janvier ou février 2011, en fonction de l'évolution des conditions sécuritaires sur place.

Cette expérience de terrain a suscité de nouvelles perspectives pour le Philosoph'art dans le domaine de la formation, dans la mesure où, relativement au principe d'une pédagogie active qui limiterait l'effet néfaste sur le développement personnel de l'enfant d'un psittacisme scolaire, certaines sollicitations nous ont été adressées afin de pouvoir mener des ateliers de philosophie et d'art dans d'autres structures, mais aussi de pouvoir former leurs éducateurs à une telle pratique. Aujourd'hui, l'équipe essaie de déterminer dans quelle mesure il sera possible de répondre à ces sollicitations.


(1) Association Philosoph'art, 58 Avenue Lacassagne, 69003 Lyon. philosophartlyon@gmail.comhttp://philosophart2007.blogspot.com

(2) http://lenouvelliste.com/article.php?PubID=&ArticleID=17966#Suite

(3) Source : UNESCO/ http://www.unesco.org/fr/pcpd/post-conflict-post-disaster-education/nine-reasons-why-governments-should-provide-education-during-and-after-conflicts-and-disasters/

Diotime, n°49 (07/2011)

Diotime - Philosoph'art à Lyon