En classe

Les Ateliers Agsas-Lévine, une porte ouverte sur la Philosophie

Michèle Sillam et Geneviève Chamard, formatrices aux Ateliers de Philosophie AGSAS-Lévine1.

Nous publions ci-dessous la présentation de l'atelier de philo Agsas animé par M. Sillam, qui s'est tenu à l'Unesco le 18 novembre 2010 ; puis un texte de G. Chambard qui explique son intérêt philosophique.

L'atelier de philosophie de type Agsas-Lévine

Animé par Michèle Sillam, l'atelier regroupera douze élèves de la 6ème à la 3ème du collège Honoré de Balzac de Paris, qui se sont portés volontaires suite à l'expérience des ateliers de philosophie qu'il leur a été proposé de faire, depuis septembre, sur l'heure méridienne, sans obligation d'assiduité, ni de formalités d'inscription.

L'atelier suit une procédure en six points : un avant-propos sur la question "qu'est-ce que la philosophie ?", l'annonce que la séance durera 10 minutes et que l'enseignant n'interviendra pas (sauf, le cas échéant, pour rappeler le cadre), l'invitation à réfléchir de la place d'un "habitant du monde", l'énoncé des contrats de fonctionnement ( comme parler seulement si l'on a le "bâton de parole"), l'énoncé d'un thème sous la forme d'un "mot inducteur".

Après les dix minutes, les élèves sont invités à dire "comment ça s'est passé pour eux".

La séance se déroule comme une invitation à un voyage d'enquête sur la condition humaine, au cours duquel l'enfant s'approprie un autre statut social, au sein d'un groupe qui devient alors une communauté de recherche. La présence silencieuse de l'enseignant apporte à chaque enfant un supplément de confiance en sa capacité à réfléchir.

L'atelier offre à chaque enfant une façon d'être ensemble qui est différente de celle de la classe, de celle qu'il a dans une relation maître-élève ou enfant-adulte. C'est une recherche collective qui, pour une fois, ne fait pas l'objet d'une évaluation scolaire ou d'une sanction. Ce n'est pas ludique, et pourtant c'est du jeu, un jeu sérieux, sans enjeux apparents, et qui comporte pourtant des enjeux : des enjeux de clarification, d'intelligibilité, qui mettent la pensée des enfants à l'épreuve, et surtout qui leur permet d'oser, à tout âge, de relever le défi d'entrer dans l'espace des énigmes de la vie.

La dimension philosophique de l'atelier

La méthode de Agsas-Lévine est parfois qualifiée de "courant psychanalytique", ou d'une "méthode proche de la psychothérapie". A l'Unesco, je me suis élevée, par deux fois, contre cette présentation, au nom de mes collègues et de tous les enseignants, animateurs et formateurs, qui utilisent cette méthode.

Je comprends que certains, connaissant peu ce courant des pratiques philosophiques, et ne sachant donc pas comment en parler, trouvent "pratique" d'utiliser le statut d'un de ses créateurs pour la qualifier. Mais c'est nier l'importance des pédagogues qui ont participé à la mise en place de ces ateliers, à commencer par Agnès Pautard, IMF (Institutrice maîtresse formatrice), et Dominique Sénore IEN (Inspecteur de l'Education Nationale), et tous les enseignants qui travaillent à l'analyse et à la progression du cadre de ces ateliers.

C'est aussi nier la place de la pédagogie dans les travaux de recherche de Jacques Lévine, travaux placés dans le cadre d'un "dialogue pédagogie-psychanalyse".

Les connaissances approfondies de Jacques Lévine sur le développement des enfants, les travaux de sa thèse de doctorat : "Comment pensent les enfants de 6 à 12 ans ?", et ses nombreuses recherches sur les difficultés rencontrées par les élèves, lui ont permis d'élaborer, en collaboration avec des pédagogues, une méthode s'adressant à tous les élèves d'une classe, aussi bien les "co-dirigeants", "les suivistes", que ceux en posture de refus ou en rupture de lien avec l'école.

Une des préoccupations premières de Jacques Lévine et de l'Agsas, est de " considérer les conditions de développement suffisamment bonnes de l'enfant à l'école, susceptibles de l'instituer en humain, tout à la fois héritier, continuateur et contributeur de la marche du monde." (J. Lévine et M. Develay, Pour une anthropologie des savoirs scolaires, 2004).

Comme tout enseignant, nous souhaitons que tous les élèves s'ouvrent au plaisir d'apprendre, mais pour cela, aidés par les travaux de J. Lévine, nous cherchons à "combiner la conduite collective de la classe avec le souci du développement optimal de chacun".

Permettez moi donc de replacer les Ateliers de Philosophie Agsas-Lévine dans ce cadre, où nous savons que les relations au savoir ne s'établissent que dans un groupe où les liens entre les élèves, et entre élèves et enseignant, sont suffisamment bons, et où chacun doit avoir confiance dans son potentiel intellectuel pour remplir la tâche qui lui est demandée.

Dans ces ateliers, chaque élève est invité à trois rencontres :

  • faire l'expérience irremplaçable d'être à la source de sa pensée ;
  • partager le sentiment d'appartenance à la communauté humaine, en tant que personne du monde ;
  • se vivre dans le groupe, avec le statut d'interlocuteur valable, de co-chercheur en partance pour un voyage d'enquête sur la Condition humaine.

La fréquence et la régularité avec laquelle ces ateliers sont proposés aux élèves permet aux enseignants de constater une évolution importante, tant sur le plan de l'intérêt des élèves, ou sur celui de la richesse des pensées dépassant le simple point de vue, l'opinion glanée, que sur le plan de la structuration de la pensée collective et individuelle.

Ce fut la source de l'étonnement de Michel Eltchaninoff, philosophe et chroniqueur à Philosophie Magazine (n° 38, avril 2010), venu assister à des atelier dans une classe de CM1, d'une école ZEP de Corbeil-Essonne.

Alors que le sujet proposé aux élèves, "Exister", notion qualifiée de "difficile", a été choisi, en présence du philosophe, quelques minutes avant l'entrée en classe des élèves, et donc non préparé par ceux-ci, Michel Eltchaninoff constate que "toutes les grandes distinctions conceptuelles de cette notion difficile ont été abordées" durant les dix minutes de l'atelier par les élèves, sans aucune intervention de l'enseignante. Il qualifie cet atelier de "séance de réflexion intense et de débat". Il souligne que ce "qui passionne les enfants, c'est la démarche analytique qui consiste à démêler les différentes significations d'un terme", ici le mot inducteur "exister". Il remarque encore que les "hypothèses les plus fantaisistes sont décortiquées avec sérieux, abordées avec cet esprit rationnel qu'exige la méthode philosophique".

Ce témoignage, rapporté ici parce qu'il émane d'un philosophe, qui n'a jamais rencontré Jacques Lévine et qui ne connaissait pas l'Agsas, aurait pu être écrit, en d'autres termes certainement, par les enseignants qui pratiquent cette méthode.

En effet, ils sont souvent étonnés par la richesse des notions abordées, par la capacité des élèves à se concentrer, à découvrir leur pensée, à accepter pour cela le silence nécessaire, à choisir un langage approprié pour l'exprimer, à écouter la pensée des autres, et à la confronter à sa propre pensée, à croiser des pensées différentes, à construire une argumentation riche en exemples bien choisis. Ils sont souvent étonnés par "l'existence et la circulation d'une dynamique" entre les membres du groupe, soit sur le "mode de l'interpellation, soit sur celui, silencieux, de la prise en considération de la parole pour son propre bénéfice." (Michel Onfray)

La dimension philosophique des ateliers Agsas-Lévine est essentielle, puisqu'elle mène à "l'amour de la connaissance", et l'on peut constater que les élèves habitués à ce type d'atelier, cherche à en savoir plus sur les notions abordées en groupe, soit en continuant la réflexion hors de la classe, soit en recherchant des lectures susceptibles de les éclairer ou de présenter d'autres arguments auxquels ils auront plaisir à confronter leur pensée. En effet, proposer un Atelier de Philosophie Agsas à des élèves, c'est les inviter à découvrir "le travail intérieur qui correspond au plaisir de participer à la fabrication de concepts, à travers toute une série d'étapes nécessaires...".

De crainte d'être un peu longue, et mon objectif étant de montrer en quoi ce type de démarche mène les élèves sur le chemin de la philosophie, je ne parlerai pas ici des nombreux effets positifs du cadre, de la place des élèves et de celle de l'enseignant. Ils sont à la fois d'ordre pédagogique, psychologique, sociologique et politique.

J'engage toute personne intéressée par une analyse plus approfondie de cette méthode, à prendre contact avec moi (gchambard@neuf.fr), ou avec l'Agsas en allant sur le site agsas.free.fr


(1) Corédactrices avec J. Lévine de l'ouvrage : L'enfant philosophe : avenir de l'humanité, Chronique Sociale, 2008 (Préface de P. Meirieu).

Diotime, n°48 (04/2011)

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