En classe

Organiser le monde de la pensée pour aider les adolescents et les jeunes adultes à penser le monde

Dominique Sénore, chargé de mission auprès de Philippe Meirieu, Vice président délégué à la Formation tout au long de la vie, Conseil Régional Rhône-alpes

Il s'agit d'une expérience innovante conduite en Région Rhône-Alpes, par la délégation de la Formation tout au long de la vie, confiée à Philippe Meirieu 1.

Quelle différence faites vous entre des jeunes inscrits dans un cursus de formation professionnelle ou d'apprentissage et ceux qui suivent un cursus d'enseignement général. Y- aurait-il une différence entre de jeunes adultes qualifiés de manuels au regard d'autres qui entreraient dans la catégorie des intellectuels ? Et si oui, dans quel camp ranger le chirurgien ? Où placer l'ébéniste et le coiffeur ? Que dire également du prothésiste ou du pilote ? Nous pourrions multiplier les exemples... La France aime classer, même si les classements qu'opère la France ne sont pas, après analyse fine, toujours pertinents.

Nous sommes régulièrement étonnés, au moment du lancement des épreuves du baccalauréat dans les médias, d'entendre que les candidats commençaient le long parcours qui conduirait environ 70 % d'entre eux au succès par l'épreuve de philosophie ! Celle-ci n'étant réservée qu'aux seuls lycéens de l'enseignement général, voire par ceux de l'enseignement technologique. Tous leurs camarades de l'enseignement professionnel en sont privés, tout simplement parce que leurs programmes d'enseignement n'accordent aucune place à cette discipline, pourtant nécessaire au développement de la pensée qui peut, à certaines conditions, aider à penser le monde.

Crier au scandale, rappeler l'égale dignité des formations et des enseignements ainsi que des parcours scolaires, mettre en avant le principe d'éducabilité, militer pour que les jeunes se voient proposer à la fois des enseignements rigoureux au fort impact cognitif et des activités facilitant le développement personnel et le vivre ensemble ne suffisent pas, à l'évidence, à transformer fondamentalement certaines pratiques et les programmes. La césure entre le monde des "intellectuels" et l'autre, celui des "manuels", est bien patente. Il nous faudra lutter encore et encore pour parvenir à créer du lien entre ces deux mondes imaginaires, et pourtant bien ancrés dans la pensée du plus grand nombre et de beaucoup de décideurs. Nous sous trouvons sans doute devant une césure inavouée parce qu'inavouable !

Certains parmi vous savent comme nous qu'il n'est pas toujours nécessaire d'espérer pour entreprendre ! Cela suffirait à nous pousser à faire d'autres propositions, pour les jeunes, adolescents et jeunes adultes orientés, volontairement ou pas sur la "voie professionnelle". Comme en plus, nous espérons pouvoir infléchir le cours des évènements, nous sommes, davantage encore, motivés et mobilisés par nos convictions.

La Région Rhône-Alpes s'est dotée, lors de la nouvelle mandature qui a démarré fin mars 2010, d'une délégation à la formation tout au long de la vie. C'est cette délégation qui souhaite mettre en place le Service Public Régional de la Formation. En effet, les compétences de la Région sont importantes en matière d'aide à la formation et à la qualification des jeunes et des adultes demandeurs d'emploi. Elle fait porter ses efforts en direction des jeunes "décrochés" de l'éducation nationale, sortis du système scolaire sans qualification ni diplôme, malgré les efforts déployés par les professionnels de l'éducation, de l'enseignement et de l'orientation, tous acteurs investis dans les nombreux dispositifs de lutte contre le décrochage existants. La Région prend le relais, avec tous ses partenaires, engagés à ses cotés avec beaucoup de conviction, et compte mettre en place, dès la prochaine rentrée, un vaste plan d'aide au raccrochage. Des délibérations importantes, soumises à l'ensemble de l'exécutif, visent à installer et faire fonctionner tout un ensemble de dispositifs et d'actions cohérents, afin de permettre à chacune et chacun des jeunes ou demandeurs d'emploi de se voir proposer une solution qui réponde à son besoin. L'objectif visé peut s'écrire ainsi : "Plus aucun jeune de 16 à 25 ans sans qualification, sans stage ou sans formation".

Nous travaillons également à la rédaction d'une charte des stages qui permettrait de labelliser les entreprises, petites, moyennes ou grandes, d'accord pour proposer des stages en ayant constamment le souci de la formation. À cet égard, nous pensons également qu'aucun stage, aucune formation ne doivent s'exonérer d'un volet culturel et artistique visant à un développement global des hommes et femmes accueillis lors de chacune des sessions. C'est dans cet esprit que nous voulons proposer aux jeunes apprentis, aux jeunes stagiaires de la formation professionnelle et de l'apprentissage des "ateliers philo", adaptés bien évidemment, dans le contenu et vraisemblablement dans la forme, à ce nouveau public. Nous sommes convaincus que ce qui est bon et utile pour les enfants et les jeunes adolescents le sera pour les jeunes adultes.

C'est pourquoi la Région va lancer, dès la prochaine année 2011, et dans le cadre de sa Délégation à la Formation tout au long de la vie, un vaste plan d'action afin que tous les jeunes dont elle a la responsabilité se voient proposer, dans chacune de leurs formations, la pratique de ces ateliers, animés par des professionnels compétents, tout en conservant à l'esprit que "l'atelier philo" ne rend pas inutile l'apport culturel mais, bien au contraire, il le complète.

Nous allons également réunir et installer, dans les prochains mois, une Conférence régionale permanente de l'éducation non formelle, véritable outil de refondation de l'éducation populaire, dont nous souhaitons qu'elle parvienne, sur l'ensemble du territoire de la région, à fédérer un réseau dynamique des partenaires et acteurs de la formation et de l'éducation "hors les murs" ou, tout au moins, hors des chemins institutionnellement reconnus. Ils sont nombreux, en effet, à aider, dans chacun des départements de la région, des adolescents et des adultes qui, sans ces militants de l'éducation, se seraient égarés, abandonnés qu'ils se sentaient, au bord du chemin de l'insertion sociale te professionnelle.

Les ateliers philos que nous souhaitons voir se développer dans chacune des formations s'inspirent des ateliers philosophiques de l'AGSAS2. L'une des justifications de leur mise en place vient, nous l'avons déjà écrit, du déficit alarmant en matière de dialogues proposés aux jeunes sur les grands problèmes de la vie. Ce que nous entendons par culture, et par "dialogues" sur les problèmes de la vie, a besoin d'être entièrement redéfini. Il y a un clivage entre la façon encore très formelle et artificielle dont l'école est amenée à parler de la vie, et les problèmes que les adolescents rencontrent autour d'eux, ce dont ils souffrent.

Présentation de l'atelier philo

C'est en 1996 qu'avec Jacques Lévine et Agnès Pautard, nous avons mis en place et proposé à des enseignants de pratiquer des ateliers philosophiques dans le cadre de leurs enseignements. Nous avions eu connaissance des travaux que M. Lipman menait au Québec et avons décidé de suivre une autre voie. Notre insatisfaction, quand nous avons lu ses écrits, est d'abord venue du fait qu'il s'agissait d'enseignement officiel des religions et de la morale à l'école 3. Ensuite, le désir annoncé était que l'enfant fasse un apprentissage de type scolaire de l'argumentation et de la logique.

Il nous a semblé qu'il manquait des chaînons préalables dans le fonctionnement des activités proposées. Nous avons très rapidement eu la conviction que l'enfant a d'abord besoin de faire l'expérience de sa propre pensée, et cela, autrement que sur le mode scolaire. La pensée ne doit pas être un outil au service de la pensée philosophique, mais être l'expérience d'une autre approche, beaucoup plus directe, des problèmes de la vie. Alors que Lipman propose de former les enfants au raisonnement logique et assigne aux enseignants le rôle d'orienter directement, immédiatement, les élèves vers un travail de conceptualisation, nous pensons que le point de départ des "ateliers philo" doit être la parole de l'enfant ou de l'adolescent, avec le minimum d'addition en provenance des adultes.

Dans le même temps où nous menions les premières séances "d'ateliers philo", Michel Tozzi mettait en place, lui aussi, un dispositif, mais avec lequel nous ne pouvions pas non plus être pleinement en accord. Il met au centre de ses objectifs la formation de "l'aptitude à débattre". Or, de notre point de vue, la centration sur le débat, lorsque celui-ci est présenté trop tôt, risque d'empêcher la découverte, par l'enfant, des débats qui se tiennent à l'intérieur de lui, des débats internes qui, plus encore que les débats externes, sont la source de l'envie d'élaborer une pensée structurée.

Nous sommes cependant en total accord pour ce qui concerne les bénéfices secondaires qui résultent de la pratique des "ateliers philo". C'est indéniablement un apport pour la formation à la citoyenneté... Mais plus que la citoyenneté, ce qui nous importe, est que les enfants et les adolescents d'aujourd'hui aient le sentiment d'universalité, d'appartenance à l'espèce humaine et le désir de contribuer à son amélioration.

Dispositif de l'atelier

"L'atelier philo" ne représente qu'une partie de la séance proposée aux adolescents ou jeunes adultes4. Celui-ci comporte trois aspects :

  • L'énoncé d'un thème (le travail, l'adolescence, l'intelligence, la loi, l'avenir, les discriminations, les contraintes ...)
  • L'annonce de la durée de l'atelier (10 minutes dans le primaire, 40 minutes au collège, elle doit être portée à 50 voire 60 minutes avec ce nouveau public)
  • L'annonce que l'animateur, le formateur, n'interviendra pas dans la discussion.

C'est ce troisième point qui représente la "règle fondamentale" des "ateliers philo" tels que nous voulons les voir fonctionner. C'est ce qui régit le cadre et les finalités de la méthode. En ce qui concerne la place du formateur (ou animateur), nous constatons qu'un certain nombre d'entre eux disent encore éprouver une difficulté à respecter la règle de non-intervention... Cela est sans doute dû au fait que la formation d'un formateur leur apprend essentiellement à diriger étroitement des apprentissages, à "faire la leçon". L'école est essentiellement centrée sur les performances, sur les productions des élèves, à tel point qu'elle se prive bien trop souvent de mettre en place les conditions qui font émerger le potentiel des élèves qui lui sont confiés. Mais les adolescents, comme les jeunes adultes, ne peuvent produire de la pensée sur des sujets importants que s'ils s'y sentent autorisés. Le formateur animateur d'un "atelier philo" est le garant des conditions de prises de parole et des modes de gestion du temps. Il représente la légitimité de la perspective qu'ouvrent les "ateliers philo".

Les fondements théoriques qui justifient la pratique de "l'atelier philo"

Jacques Lévine 5 avait constaté que la pratique des "ateliers philo" amène à repérer et à privilégier cinq apports qui fondent la spécificité de la méthode :

  • Le sujet y fait une expérience particulière de soi-même en tant que lieu du cogito. Il s'y découvre porteur de cette dimension fondamentale de l'être qu'est la pensée, dont on est soi-même la source.
  • Le statut social, inégalitaire par rapport aux adultes, s'en trouve considérablement modifié. Confronté aux questions les plus fondamentales qui préoccupent les hommes, L'adolescent ou le jeune adulte est implicitement invité à faire partie du club de ceux qui cherchent à rendre la terre plus habitable, la vie plus vivable.
  • La pratique qui consiste, dans le cadre collectif, à s'entendre émettre des hypothèses sur des problèmes majeurs, correspond à un nouveau vécu de la vie groupale. C'est l'expérience du groupe cogitant.
  • L'adolescent découvre que sa parole se double d'un travail invisible de la pensée, "le langage oral interne", dont la conscientisation est un important facteur d'enrichissement de l'image de soi.
  • Chacun, implicitement, est alors au défi de mettre de l'ordre dans ses pensées sur le monde. Cette sollicitation de recherche de concepts explicatifs l'engage dans un travail permanent de dépassement des réponses acquises et devient lieu de découverte -stimulante et non dépressive- de la complexité de la pensée, de ses ouvertures et de ses limites.

Voilà ce que peuvent les "ateliers philo" pour les adolescents ou jeunes adultes, et ce qu'ils ont apporté déjà, de toute évidence, à l'ensemble des enfants et des adolescents qui les pratiquent. L'analyse des transcriptions "d'ateliers philo" que nous avons conduites avec Jacques Lévine montre le bouillonnement des idées et de la pensée des jeunes Hommes. Elle manifeste aussi que la recherche des concepts passe, immanquablement, par des phases nécessairement embrouillées. Nous découvrons que c'est ainsi que cela doit se passer et que le concept n'émerge pas, n'émerge jamais de façon magique.

À titre d'illustration, nous proposons, dans le tableau ci dessous, les questions philosophiques énoncées par des adolescents. Les questions de la première colonne ont été proposées en début de la première séance, celles de la seconde l'ont été à l'issue de la première séance. L'énigme proposée aux adolescents était : "Pourquoi, parfois, a-t-on envie de se moquer ?".

Questions de début de séanceQuestions de fin de séance
Être ou ne pas être, déduisez !
Trouvez des arguments pour prouver la mort d'une personne.
Qu'est-ce qui se passe dès qu'on est mort ?
Où commence la douleur ?
Pourquoi vivre ?
Pourquoi y a-t-il des maladies mortelles ?
Qu'est-ce qu'un sentiment ?
Pourquoi être heureux dans la vie ?
Est-ce que c'est un avantage ou un inconvénient d'avoir des frères et soeurs ?
Pourquoi sommes-nous un garçon ou une fille ? Quelle différence entre un garçon et une fille ?
Quelle est la place du père chez l'enfant ?
Pourquoi avoir des amis ?
Pourquoi ne pas aimer la douleur ?

Les "ateliers philo" fonctionnent sur le mode d'une pédagogie spécifique de la rencontre avec le monde des concepts : rencontre entre la parole de l'adolescent et la parole de ceux qui sont censés savoir, entre la supposée logique du réel et les schèmes que l'adolescent élabore pour en rendre compte, rencontre surtout de l'enfant ou de l'adolescent avec lui-même, quand il découvre qu'il possède un "appareil à penser", qu'il peut utiliser.

Les "ateliers philo" proposent, enfin, une autre expérience d'appartenance au groupe.

Dans la présentation des "ateliers philo" qui précède, le groupe peut apparaître comme une addition de soliloques, chaque adolescent donnant à son tour les réponses qui lui viennent. La réalité est plus complexe et beaucoup plus intéressante : le psychologue qui observe constate que nous sommes en présence d'un fonctionnement collectif, celui du "nous". Il se forme une communauté qu'on peut appeler une "communauté de chercheurs". Ce qui s'effectue n'est pas une expérience "scolaire", de type vertical dans le cadre d'un rapport dominant-dominé, mais une expérience de type horizontal. Du point de vue psychanalytique, précisait Jacques Lévine, ce n'est ni un groupe oedipien conflictuel, ni un groupe pré-génital, mais un groupe où les fils de la horde travaillent dans l'égalité, en donnant le primat à la réflexion. Le tiers est ici la tâche, le cheminement de la pensée elle-même. Au surplus, le groupe forme couple avec quelque chose qui le dépasse où est déposé un sens supposé de ce qui devrait unir les êtres humains. Cet être ensemble, face au sens caché de la réalité du monde, où l'on fait l'expérience du non-Moi, du sens qui échappe mais constitue une énigme à saisir, est vitalisant pour les membres du groupe. Il s'y produit une certaine abstraction du corps au profit de l'appareil à penser collectif, sans que l'appareil à penser personnel soit aboli. Il s'y fait également un travail au niveau des pulsions. Chacun apprend à être un parmi les autres, mettant au-dessus de sa vie pulsionnelle le problème à résoudre, ce qui est le fondement même de la castration symbolique. Ce type d'espace est fondateur. Il y a peut-être là, dans cette capacité de regarder ensemble le monde avec des yeux neufs, la racine de la posture formative de demain.

Enfin, les "ateliers philo" sont également à comprendre en tant qu'instance de citoyenneté, en tant que lieu où s'oppose, à une conscience sociale rétrécie, une pédagogie de la conscience sociale élargie, celle d'un sujet qui accueille la formation et l'apprentissage comme l'un des outils privilégiés pour rendre le monde plus habitable.

Nous avons trop longtemps vécu en pensant que l'homme habitait un monde aux richesses matérielles infinies. Nous faisons, depuis quelques temps, le constat cuisant, jour après jour, que ces richesses s'amenuisent. Nous faisons aussi le constat que la seule vraie richesse du monde qui ne soit pas périssable réside désormais dans l'homme, dans l'humain. Cette richesse là est sans doute inépuisable, à condition que le contexte dans lequel nous sommes engagés, permette à terme et au prix d'une très profonde évolution des parcours de formation et d'aide au raccrochage, que se développe une véritable politique de formation capable d'englober un volet conséquent d'aide au développement personnel et culturel. Les "ateliers philo" y participeront, à leur juste place.


(1) Philippe Meirieu porte cette délégation en tant que Vice Président du Conseil Régional.

(2) AGSAS : Association de Groupes de Soutien au Soutien, dont le président était J. Lévine, docteur en psychologie et psychanalyste. Les travaux et thèmes de réflexions de l'AGSAS sont en consultation sur le site de l'Agsas à l'adresse : http://agsas.free.fr/

(3) C'était le cas au départ au Québec et en Belgique.

(4) La séance comporte plusieurs phases. Elle débute par un "quoi de neuf". Ce moment de parole et d'échanges informels permet de relier l'extérieur et l'intérieur. Les adolescents se mettent en condition... L'atelier philo proprement dit tel qu'il est défini dans le texte ci dessus suit ce moment d'échanges. Un temps est laissé aux adolescents pour remplir leur feuille de route et signer la feuille d'émargement. Un bilan est systématiquement proposé en fin de séance. Le plus souvent, il prend l'allure d'un tour de table au cours duquel chaque adolescent a la possibilité d'exprimer ce qui l'a gêné ou lui a déplu et ce qui lui a plu et ce qu'il a retenu.

(5) In Ateliers de philosophie de l'Agsas : spécificité, pratique et fondements. L'intégralité du texte dont j'ai repris ici des extraits est disponible sur le site de l'Agsas.

Diotime, n°47 (01/2011)

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