En classe

Ce n'est qu'un début... Un long métrage étonnant sur la philo en maternelle !

Sorti le 17 novembre 2010 en France, le film Ce n'est qu'un début frappe les esprits les plus réticents à l'idée d'une pratique à visée philosophique avec les enfants de maternelle. Généalogie du film...

Avril 2007. Cilvy Aupin est dans sa voiture quand, sur France Inter, elle entend le philosophe

Michel Onfray lancer l'affirmation suivante : "Les enfants sont tous philosophes, seuls certains le demeurent". Immédiatement, la productrice de film s'interroge : certes, les enfants sont capables de réfléchir (la preuve : toutes les questions savoureuses qu'ils posent sans cesse), mais existe-t-il un moyen d'entretenir ces "réflexions" ? Et surtout : en quoi pourrait bien consister la philosophie pour enfants ?

"Trois mois après avoir entendu la phrase de Michel Onfray, j'écoutais Pascaline Dogliani raconter comment elle avait tenté d'initier à la philo durant un trimestre sa petite classe de l'école Jacques Prévert de le Mée-sur-Seine (une école d'application en ZEP) et comment elle avait été subjuguée par la qualité de ses échanges avec ses élèves". Celle-ci décide de relancer le projet pour l'année suivante avec une classe de petite et moyenne section (élèves de 3 ans à 4 ans), et de les suivre durant deux ans à partir de la rentrée 2007.

Cilvy Aupin décide de filmer ces moments magiques où les enfants dialoguent librement. L'Education Nationale ayant donné son accord pour que les ateliers à visée philosophique soient filmés par une équipe de production, il reste à s'assurer l'assentiment des parents. "Obtenir leur accord était d'autant plus important pour nous que nous sommes en ZEP, explique la directrice Isabelle Duflocq. Dans ces ateliers, les enfants allaient prendre la parole

sur des sujets qui feraient immanquablement référence à un moment ou à un autre à des histoires ou des situations familiales dont certaines sont parfois difficiles. Il fallait donc que toutes les familles aient confiance en l'école, qu'elles accompagnent l'aventure que nous nous proposions de faire jouer à leurs enfants". Des réunions sous forme de "cafés-philo" où enfants et parents dialoguent sont organisées sous l'égide de la maîtresse et de la directrice.

A la fin du mois de septembre 2007, le planning des ateliers est défini et Azouaou, Yanis, Abdheramene, Inès, Louise, Kyria, Naomy, Shana et les autres découvrent la philosophie.

L'équipe du film, qui avait rencontré les enfants une première fois pour se présenter et les familiariser avec le matériel, est tout de suite très bien accueillie. Les élèves ne semblent pas déconcertés par les caméras.

C'est une première en France au niveau de la petite section : les textes officiels de l'école élémentaire ne prévoient certes pas la pratique et l'apprentissage de la philosophie puisqu'ils n'interviennent qu'à partir de... la terminale, en fin de cycle secondaire ! Mais il s'agit aussi d'une première mondiale : si cette discipline est enseignée dans les petites classes d'Allemagne, d'Australie, de Norvège ou d'Ecosse, elle ne l'est qu'à partir de 7 ans.

Pour Pascaline, les débuts du tournage sont un peu durs, elle est très tendue en raison de la présence des deux caméras qui suivent la vie de l'école. Les enfants, eux, pas du tout ! Ils oublient l'objectif tout en étant conscients de sa présence, se laissent facilement filmer y compris dans la cours de récréation ou en dehors de l'école, chez eux avec leur famille. Les ateliers ont lieu deux à trois fois par mois. Outre "les cafés philo" avec les familles, Pascaline crée des animations qui débutent dès l'arrivée à l'école. Elle découpe la matinée avec des temps de dessins, de lectures d'histoires ou de jeux de marionnettes, de mise en scène théâtrale aussi, parfois.

Un parcours qui amène tout doucement les enfants vers le moment tant attendu où elle allume

la bougie et déclare la séance de philosophie ouverte. "En maternelle, les rituels sont très importants, ils rassurent les enfants et structurent les journées, explique Pascaline. Je devais rendre le moment des ateliers philo différents des autres, développer un climat de confiance dans le groupe d'enfants, et créer un cadre précis et souple à la fois. J'ai ainsi cherché un rituel qui pourrait à la fois symboliser le temps et marquer le passage vers une situation particulière".

Si la bougie marque le début de chaque atelier, l'arrivée de l'équipe du film sur le parking de

l'école suscite également l'enthousiasme des élèves. "Dès qu'on garait la voiture, les enfants

disaient : "voilà la philo, voilà la philo !". Les ateliers se succèdent et ne se déroulent pas toujours comme Pascaline ou les réalisateurs l'espèrent. Selon les sujets abordés, certains moments de réflexion ne durent pas plus de 10 minutes, c'est aussi normal à cet âge, les enfants décrochent ou ils ne parlent pas ou très peu, mais quelque chose se passe dans leurs regards, des remarques formidables et des émotions sur l'actualité. "On a vécu des moments très laborieux, on a beaucoup tâtonné les premiers mois", avoue Pascaline. Pour l'équipe du film, le constat n'est pas plus encourageant : au bout d'un an, tout le monde sent que quelque chose se passe, qu'une histoire est en train de germer...

Au milieu de la deuxième année, tout s'éclaircit. Les personnalités des enfants se révèlent vraiment, le groupe se structure, la maîtresse change son positionnement envers les enfants qui ont mûri, grandi, elle se met en retrait et accepte les temps morts où ils réfléchissent et trouve sa place. "Tout a décollé avec l'atelier sur la différence. A ce moment-là, le film a basculé. Quand Yanis parle de l'importance de la couleur de la peau et Louise du handicap de son père, il y avait dans leurs voix et dans leurs gestes une telle gravité, une telle maturité qu'on a eu le sentiment de passer un cran au-dessus", souligne Jean-Pierre Pozzi. Un discernement qui s'affirme avec les thèmes suivants : la liberté, l'autorité, l'intelligence...

Les réalisateurs savent qu'ils peuvent s'appuyer sur des personnages forts et une véritable dramaturgie, qu'ils ont une véritable histoire à raconter, un point de vue à défendre. "On dépassait le stade des ateliers en école maternelle. On parlait de la situation du pays, de "comment vit-on en France quand on est d'origine étrangère", de la démocratie, de la vie en communauté...". C'est-à-dire un film presque "politique", en tout cas ancré dans une actualité entendue par les enfants à la radio ou à la télévision. "On a démarré le film avec la crise des matières premières, ensuite la crise financière, alimentaire, pétrolière et le retour du communautarisme à tour de bras", précisent les réalisateurs pour expliquer l'insertion des flashs d'informations qui rythment le film et marquent le temps qui passe. "En plein débat sur l'identité nationale, il n'était pas exactement neutre que ces enfants qui venaient tous de cultures très différentes se rassemblent et s'enrichissent mutuellement sur des thèmes profonds et complexes comme l'amour ou la mort."

Une fois le tournage fini, il reste à monter les 180 heures de rushes. Les réalisateurs commentent : "C'est à ce moment là que le film en tant que tel s'est réellement construit. On a avancé pas à pas, on avait des moments forts mais on voulait aussi que le spectateur constate une évolution. Montrer que Pascaline avait eu aussi des moments difficiles. Il ne s'agissait pas de faire un film militant, le spectateur devait se faire sa propre opinion. C'est pour cela qu'on a banni la voix off ou les interviews d'experts".

Dans le film, on constate que les ateliers ne se terminent pas une fois la bougie éteinte ou l'école terminée. Dans les familles qui ont accepté d'être filmées, au cours du dîner où sur le chemin du retour, les conversations autour du thème abordé en classe continuent. "Le film nous a permis de voir des choses que l'on imagine ou espère mais que l'on n'a jamais l'occasion de vérifier. Le fait que le vécu de l'école pouvait être revu, redit ou amplifié à la maison donne de l'importance et valorise notre travail", analyse Isabelle Duflocq. Pascaline, elle, estime que "cette expérience a été une renaissance pédagogique et m'a fait progresser. Le film a révélé des comportements et des attitudes chez les élèves qui montrent bien leur entrée dans une démarche de réflexion critique". Les parents, eux, "n'en revenaient pas que leurs enfants soient aussi intelligents !" selon Isabelle Duflocq.

Toute l'équipe aussi avoue avoir été très impressionnée par l'autonomie de pensée des enfants : "Encore maintenant, nous avons du mal à croire qu'ils n'avaient que cinq ans". "Ce type d'expérience, si elle était généralisée, aurait une fonction sociale considérable. Elle nous révèle des possibilités incroyables, aujourd'hui nous sommes ravis que le film permette cette compréhension et nous réunissons prochainement à travers www.cenestquundebut.com, les chercheurs, les associations et les partenaires poursuivant les ateliers de philosophie pour enfants bien au delà du film afin que le grand public puisse en savoir plus", assure Cilvy Aupin.

Pierre Barougier va même plus loin : "Écouter l'autre, se nourrir des différences, s'enrichir des autres cultures, tout ce qui compose la démocratie s'apprend. Les ateliers à visée philosophique à l'école maternelle représentent un moyen de former des citoyens capables de comprendre que l'opinion des autres a autant de poids que la sienne".

Extraits

Être intelligent
-Pourquoi maman elle est intelligente ?
-Parce qu'elle met jamais le Nutella dans le Frigo.
-Vous pensez que les adultes sont plus intelligents que les enfants ?
-Ben non parce que ils disent : "tu sais rien, tu sais rien, tu sais rien". On sait des choses, quand même !".

La richesse
-Moi, je veux savoir un truc... Les pauvres, comment ils ont fait pour être pauvres ?

L'amour
-Comment on aime, quand on est amoureux ?
-Ca fait des petits guillis dans le ventre.
-On devient rouge.
-Pourquoi on devient rouge ?
-Parce qu'on a un coeur dans le ventre.

La différence
-Non, on parle pas des films, là, on est en train d'essayer de savoir si les animaux, ce sont des hommes comme nous.
-Moi, dans ma famille, il y a que trois qui sont noirs, mais il y en a une qui est métisse.
-Métisse... Ce mot-là, métisse... Qu'est-ce que ça veut dire ?
-C'est du noir mélangé avec du blanc et ça fait du café !

La mort
-Moi je suis pas très contente quand les gens, ils sont morts.
-Pourquoi tu n'es pas contente ?
-Parce que j'ai pas envie que ma maman elle est morte, je n'ai pas envie que mon papi il est mort et que mon autre papi il est mort et pas ma mamie est morte et pas mon autre mamie qui est morte et je veux pas que mon cousin qui est mort et ma cousine...
-Pourquoi tu ne veux pas tout ça ?
-Parce que, parce que je veux pas être seule, parce que sinon je vais me perdre.
-C'est quoi, notre âme ?
-C'est un truc invisible qui est bleu.

La liberté
-Moi, je dis que la liberté, c'est quand on peut être un petit peu seul, respirer un petit peu et être gentil .
-Pour moi, la liberté, eh ben, c'est quand on sort de prison.
-Eh ben, je suis pas libre quand je fais la poussière des meubles.

Diotime, n°47 (01/2011)

Diotime - Ce n'est qu'un début... Un long métrage étonnant sur la philo en maternelle !