Colloques

12e Rencontre philosophique, 23-25 Juillet 2010 au Moulin du Chapitre, Sorèze (compte-rendu)

Romain Jalabert, adjoint d'enseignement et de recherche à l'Université Montpellier 3,
Michel Tozzi.

La formule est désormais bien rôdée pour ce long week-end. Sur le fond, le choix de cette année portait sur deux thèmes :

  • "Ressemblances et différences, dans les nouvelles pratiques philosophiques (notamment la consultation philosophique, le café philo ou l'atelier philo) entre approche psychologique et approche philosophique des problèmes humains".
  • "Les pratiques philosophiques doivent-elles, et peuvent-elles, transformer la société ?".

Sur la forme, nous continuons, en traitant ces questions sur le fond, de le faire en expérimentant de nouvelles pratiques philosophiques : cette année le café philo, l'atelier de lecture philosophique, l'atelier philo d'une Université Populaire (mêlant apport de philosophes, discussion à visée philosophique, écriture des participants et lecture de leurs productions), consultation philosophique, rando-philo... Avec le samedi en fin d'après-midi le traditionnel "Woodstock philo" sur le bord du lac de Saint-Féréol...

I/ Premier thème : conseil, entretien psychologique, coaching, consultation philosophique...

Ce thème a donné lieu à une table ronde de quatre intervenants (conseiller, thérapeute, praticien philosophe et coach), suivie d'un café philo sur les apports proposés. Il s'agissait de comparer les ressemblances et différences entre un entretien de conseil (type planning familial), une séance de psychothérapie, une séquence de coaching et une consultation philosophique. Suivait une consultation philosophique, puis des exercices pour s'y entraîner.

Quelques éléments dégagés par les intervenants (extraits) :

Intervention de Luce Bonnet

Celle-ci pratique plusieurs de ces types d'entretien, et va insister sur celui de conseillère conjugale et familiale : " S'il y a discontinuité, contiguïté d'approches, de méthodes et d'outils d'intervention entre le conseil et le coaching, les objectifs du demandeur sont fondamentalement les mêmes. Vivre au mieux, ne pas trop souffrir, donner du sens à sa vie, prendre soin de soi et de l'autre, dans une interdépendance reconnue et acceptée sous forme d'un contrat de développement de soi- même.

Demander de l'aide à un conseiller, à un psy, et à un coach, c'est poser des questions : comment franchir une étape critique, une crise ; " je ne sais pas faire", " je ne sais plus faire", " je ne sais plus où j'en suis". Help ! Autrement dit la question essentielle est : quel homme, quelle femme devenir ? Puisque nous sommes tous des "devenants" incertains du lendemain.

J'ai exercé les fonctions de psychosociologue, sexologue, conseillère conjugale et familiale au Planning familial. Je supervise un groupe de conseillères et un groupe d'assistantes sociales. En coaching, j'aide des étudiants à préparer examens et concours. Je soutiens des artistes dans leur créativité et les aide à mieux gérer leur trop plein de stress et de trac.

Le terme de conseil pose encore problème. On emploie parfois le terme de Counselling, ce qui ne vaut guère mieux. Le Conseil n'a pas l'appui historique, philosophique, épistémologique et peu encore l'aval de l'Université.

C'est un concept récent, qui se nourrit sans sectarisme des concepts psychologiques, du comportementalisme, du concept de cognitivité, de la sociologie, de l'anthropologie, de la linguistique, de toutes les techniques de développement personnel, de résolution de problème et de conduite de projet de vie. "Conseiller" ne veut pas dire "donner des conseils" mais "tenir conseil".

La formation au Conseil conjugal et familial se fait par des associations militantes. Elle est agréée nationalement par le Ministère des Affaires Sociales. Alors qu'il y a obligation d'avoir des conseillers en centre d'orthogénie, la profession n'est pas reconnue. Cette formation au conseil a été créée principalement pour faire de l'éducation sexuelle dans les écoles, pour éduquer à la prévention des grossesses involontaires, pour intervenir dans les états de crises conjugales et familiales et à partir de la loi Veil, pour pratiquer les entretiens pré-IVG. Elle vient en complément de formation des psychologues, médecins, éducateurs, infirmières, assistantes sociales, enseignants.

La demande de l'usager se pose toujours à des moments critiques de sa vie : traumatisme, changement de cap, mariage/ divorce, crise conjugale et familiale, IVG, violences...

La conseillère est supposée intervenir en experte sur des sujets qui posent des questions de choix de vie, le plus souvent intimes. Elle est supposée savoir écouter, poser les bonnes questions, avoir les compétences pour diagnostiquer problématiques et symptômes, savoir accompagner des difficultés, chercher avec le patient des alternatives, des solutions, ce qui demande une bonne capacité d'empathie, d'ajustement, et aussi de créativité .

Le conseil apporte nombre d'informations pratiques pour régler le problème posé.

La conseillère, par un questionnement de résolution de problème, identifie la demande explicite, débusque la demande implicite qui masque le plus souvent une problématique complexe (un train peut en cacher un autre). Elle amène à une formulation précise des questions et des représentations imbriquées, afin de trouver avec le demandeur ce qui est le plus important et le plus urgent à traiter, sachant que l'entretien de conseil risque d'être unique.

Passé un certain nombre d'entretiens et un certain seuil de niveau d'intervention, nous entrons en thérapie. La conseillère passe ou non du conseil à la thérapie, en fonction de ses compétences et de la mission institutionnelle qui lui est confiée.

Nous faisons clairement la différence entre le conseil et la thérapie. Conseil et thérapie ne s'excluent pas, ils se complètent. Quand l'usager vient poser une demande, il ne connaît pas les différences de modes d'intervention entre un psychologue et un conseiller. L'usager ne vient pas rencontrer un psychologue, d'autant que très souvent il y a eu déjà recours. "J'ai besoin d'être écouté, mais je veux aussi qu'on me parle". C'est en ces termes que souvent démarre l'entretien. La demande se présente et s'élabore sous la forme d'un besoin de dialogue éclairé avec un supposé expert en relation, à propos d'une demande spécifique. L'usager du conseil cherche surtout du pratique. L'entretien de conseil est relativement directif, il est plus questionnant que l'entretien psychologique. L'écoute n'est pas flottante, comme en psychanalyse, c'est une écoute active dans l'instauration d'un dialogue

Les interventions nécessitent humilité entre deux limites, celle de la toute puissance et celle de l'impuissance, mais entre les deux y a un espace à vivre en face à face !

Quand je reçois quelqu'un, j'ai avec moi des boites à outils. Mes méthodes sont principalement l'approche psychologique, psychosociologique, l'analyse systémique, l'analyse transactionnelle, la PNL, dont j'ai un post master. L'expérience d'une vie riche en événements est précieuse. Enfin le bon sens pratique est aux commandes.

(L'intervenante développe ensuite sa pratique du conseil à propos de l'IVG).

La problématique du choix de l'IVG est- elle de l'ordre du psychologique, de l'aide sociale, de la santé, de la sexualité, de la résolution de problème ? Un peu tout à la fois C'est un concentré d'enjeu humain, existentiel, philosophique, religieux parfois, toujours éthique. La demandeuse n'est pas là pour "subir" un entretien psychologique, et pourtant... ; ni avoir un entretien philosophique, et pourtant... Elle est là pour faire un choix de vie important pour son avenir, son devenir de femme.

Les entretiens prescrits par la loi sont des entretiens dits sociaux, faits en principe dans un objectif social et de santé publique ; mais dans le secret de son bureau, le conseiller fait comme il sent, comme il veut, comme il peut, en fonction de ses compétences, de son style, de son éthique, et surtout en fonction de la personne demandeuse.

L'échange d'informations, le questionnement va à l'essentiel, parce que la plupart du temps il y a urgence à prendre une décision vitale. Des informations précises sont apportées : lois, possibilités d'alternatives, lieux d'intervention, et surtout aide au choix quand il y a ambivalence. Un flot d'informations nouvelles stimule les différents cerveaux. Ceux-ci dialoguent, entrent en contradiction, en conflit parfois. La logique subjective, inconsciente, défie la rationalité. La conseillère risque d'être surprise des réactions et des décisions prises. A ce moment, mieux vaut avoir une bonne dose de bienveillance et de tolérance, et être vigilant sur ses paroles et ses comportements... Surtout ne pas prendre parti, il y va du libre arbitre et de la responsabilité du patient. Imaginez que vous validiez le choix qui est fait d'interrompre une grossesse et qu'ensuite cette personne devienne stérile... Ou que par votre attitude, votre langage, vous induisiez la décision de ne pas interrompre, et qu'ensuite l'enfant soit mal accueilli dans la vie, qu'il ait un handicap, soit abandonné, victime de violences ? Eros et thanatos sont au centre du sujet, dialoguent âprement parfois, jamais sans frustration et sans souffrance.

Le désir de grossesse et le désir d'enfant sont questionnés pour comprendre pourquoi il y a eu échec, erreur de contraception. Un échec de contrôle est souvent une réussite du désir ! Pour trancher le débat, en cas d'ambivalence, je dis : " Quelle femme voulez devenir cette année, l'année prochaine ?". J'ai toujours les deux Simone en tête, Beauvoir et Veil ! L'interpellation pour le coup est directe, dans le "vif du sujet". Devenir mère ou ne pas le devenir ? Dire oui ou non, il n'y a pas d'autres alternatives. Ne pas choisir, laisser faire le temps, c'est une façon de choisir. Le temps, les rôles, les scénarios développés par la demandeuse sont de grands analyseurs pour prendre la décision capitale : to be or not to be ?

Cet entretien conseil d'IVG a été pour moi un modèle d'excellence à transférer à toutes les autres sortes d'entretien de conseil ou de thérapeutie. Si j'ai pris l'exemple de cette expérience limite, c'est pour montrer combien il est important de cadrer et limiter la demande, d'avoir des objectifs clairs. Il faut mettre en oeuvre des outils spécifiques, pertinents, opérationnels. Opérationnel, le terme est lâché, parce qu'après le temps du débat spéculatif, en conseil vient un autre temps, celui de l'accompagnement, de la mise en oeuvre. Le conseil dépasse le temps de l'analyse spéculative. Il aide à construire des alternatives de scénarios d'actions, une suite de stratégies à mettre en perspective dans le temps. Leur mise en actions est imaginée, projetée dans un futur proche et plus lointain, sur la ligne du temps. Les actions réalisées ne pourront qu'être différentes et les conséquences imprévisibles, puisque soumises au principe d'incertitude. Dans chaque entretien, les valeurs, les croyances, l'éthique, l'identité, les projets de vie sont mis à rude l'épreuve, le sens de la vie est en jeu. La conseillère n'étant ni un papa, ni une maman, ni la conscience de l'autre, l'entretien de conseil se doit de conduire à l'autonomie, à la responsabilité de choix et d'action. Mais comment ne pas induire ? Se tenir à "bonne distance" est un long apprentissage. Le "tenir conseil" avec un couple en crise, les entretiens IVG ont très souvent une forte teneur émotionnelle qui doit être canalisée, analysée. La règle est de devoir se tenir à la juste présence, la juste distance. Pour éviter bien des dérives possibles, les conseillers sont tenus d'assister à des groupes d'analyse de la pratique et/ou une supervision. C'est à cette occasion, avec une approche psychologique, qu'ils pourront faire l'analyse du transfert et du contre-transfert. C'est un autre type de tenir conseil, où le conseiller devient le demandeur.

Le conseil cible principalement le conscient, le projet, même s'il révèle fort souvent le voilé, le caché, l'inconscient, du fait de la mise en mots dans l'échange communicationnel. Le langage prend ici toute son importance : langage corporel, verbal, flou, précis, incisif, allusif, métaphorique, symbolique...

Ce dont je suis sûr, c'est que dans ce travail, je suis d'abord une personne face à une autre, face à des choix de vie conséquents. Le principal étant de trouver le bon sens ; le moins mauvais sens possible sera le meilleur sens possible, à un moment T, au milieu des différents sens possibles, et puis vogue la vie ! C'est là que le conseil de l'intimité, du singulier, du subjectif, rejoint très souvent l'universel.

Quant au coaching, il s'agit en la matière d'être très pragmatique. Le coach est un expert dans un domaine spécifique. Il détient les outils de son expertise et les applique après avoir eu le consentement du demandeur avec qui il passe contrat. Il transfère savoirs et savoir faire et les fait appliquer. Il se place et est placé en position d'entraîneur, de maître, de guide, tout en ne souhaitant pas servir de modèle d'identification. Le coach sportif n'est pas forcément un bon sportif lui même, mais il connaît toutes les ficelles du métier. Il peut être un bon théoricien et un piètre praticien. En proposant des méthodes, des entraînements comportementaux, mentaux, physiques, il se situe entre l'enseignant et l'entraîneur.

En conclusion, le conseil établit une relation de confiance entre deux interlocuteurs instrumentés de leurs savoirs, de leur savoir-faire de leurs expériences, de leurs cultures. Ils explorent ensemble, identifient, nomment, révèlent, trient, utilisent des informations partagées et les organisent pour créer des alternatives de trajectoires possibles sur un chemin de libre arbitre, dans un projet qui donne du sens à leur vie à un moment donné. Ce modèle n'est jamais qu'un modèle vertueux, toujours à rediscuter, et à adapter au cas par cas".

Intervention de Marcelle Tozzi, psychologue d'orientation analytique

"La première difficulté est de définir ce que l'on tente de comparer. Il existe divers modes de consultation phi et de nombreux types de consultation psy. Je vais circonscrire le problème à ce que je connais le mieux: la consultation psychothérapique d'inspiration psychanalytique, et la consultation philosophique de quelqu'un qui se pose un problème existentiel le concernant vraiment.

Les points communs en thérapie et philosophie sont :

  • La situation duelle de face à face.
  • Les positions non symétriques : il y a le consultant et le consulté. Le premier s'interroge en faisant le détour par l'autre, il est en demande ; le second, même s'il est amené à poser des questions, n'est pas en demande, il est celui, qui au contraire est l'objet d'une attente.
    Il peut y avoir dans l'un et l'autre cas une rétribution pour cette compétence et le savoir postulé qui motive l'adresse, pour le temps investi, l'attention accordée.
  • Des phénomènes affectifs et de transferts ne manquent pas d'entrer en jeu dans les deux types de consultations.
  • Le logos est central dans les deux situations.

Parmi les différences :

  • La visée n'est sans doute pas la même, du moins au point de vue explicite. Dans un cas, il s'agit de rechercher la Vérité avec sa raison, dans l'autre ce qui est visé est la vérité spécifique du consultant (sa vérité), compte tenu de sa situation et de son histoire singulière : on est dans une perspective clinique. Ces deux visées s'opposent même, car dans la consultation psychologique, toute considération générale faite par le consultant peut être interprétée comme une fuite, tandis que dans la consultation philosophique, toute complaisance biographique risque de noyer une réflexion rationnelle plus générale.
  • La place du logos est aussi bien différente : dans le cas de la consultation philosophique, le logos est tiré du côté de la raison : argumentation, non contradiction, déduction ; il s'agit de raisonner en vue de conclure justement. La consultation psychothérapique, au contraire, et peut-être même au-delà des PIP (Psychothérapies d'inspiration psychanalytique), utilise l'aspect équivoque du langage, jusqu'aux erreurs même qui peuvent se glisser dans la parole (lapsus, substitutions, mauvaise prononciation). La vérité du sujet se dit à travers les imperfections de la parole. Le logos est alors, non pas langage ou raison mais parole incarnée, appropriée par le sujet qui s'énonce, qui se dit à quelqu'un qui est censé entendre ce qui est dit vraiment. Nulle correction, par aucun des partenaires de l'échange, n'est alors de mise.
  • Autre différence, la place du transfert. Dans le cas de la PIP, le transfert est reconnu et utilisé comme moteur du travail psychothérapique, contrairement à la consultation philosophique qui ne le prend pas en compte en tant que tel (même si l'inconscient n'est pas nié, mais on ne travaille pas sur ce registre, celui de l'affectif et du vécu) .
  • Enfin la question du temps : dans les deux cas, sans doute y a-t-il urgence lorsqu'on se pose une vraiment une question. Mais la consultation philosophique, me semble-t-il, du moins si elle ne devient pas direction de conscience, est ponctuelle ; la PIP, elle, se développe dans le temps, souvent pendant des années. Ce qui n'implique pas que, dans chaque séance, il y ait du temps à perdre (en vaines digressions par exemple). La pression du temps est partie intégrante de la dynamique de la consultation".

Intervention de Francis Tolmer sur le coaching

Celui-ci pratique ces divers types d'entretien. Il intervient plus particulièrement sur le coaching.

Il le définit comme l'accompagnement d'une personne, parfois d'une équipe, pour développer un potentiel interne, en vue d'une efficacité, particulièrement dans l'entreprise (objectif/ moyen/mise en oeuvre). S'il dispose d'outils méthodologiques en entretien psychologique, connaissance des entreprises et des organisations..., le coach fait peu d'apports théoriques, et ne pratique guère le conseil, parce qu'il suppose que le client dispose de l'essentiel des ressources disponibles (on peut transférer notamment des richesses internes d'un domaine à un autre), qu'il faut conscientiser et surtout mobiliser. Le coaching s'inscrit dans une logique de situation précise (ex : changer de contexte, prendre un nouveau poste, accroître ses responsabilités...), et vise à la résolution de problèmes rencontrés (ex : dépasser un conflit, diminuer la résistance au changement). Il s'agit d'accompagner une évolution, d'approfondir un projet professionnel, d'améliorer une attitude, une pratique. La demande peut venir d'une personne, mais aussi de l'entreprise, et vise souvent plutôt les cadres.

Il s'agit pour le coach d'élucider la demande, de passer un contrat avec les individus concernés, concernant notamment l'objectif recherché, en déterminant des indicateurs de succès ; le nombre se séances (ex : dix séances de une à deux heures entre quinze jours et un mois), avec bilan intermédiaire et terminal. Il doit être extérieur au milieu d'intervention, pour ne pas être impliqué par les parties prenantes à la situation. Car le manager demandeur fait partie du problème. Le coach procède beaucoup par questionnement, utilise l'effet miroir et, s'il s'appuie sur des techniques, doit avoir une déontologie, voire une éthique (le choix de son coach, la confidentialité des propos tenus, le soin de la personne, ne pas décider à sa place...).

Quant à la consultation philosophique, elle est définie comme un cadre d'entretien duel où à partir de la demande vive d'un sujet, celui-ci va tenter, guidé par le questionnement problématisant, conceptualisant et argumentatif du questionneur-reformulateur, de clarifier rationnellement son problème, de le penser, en travaillant la précision de ses formulations, en définissant les notions employées pour le penser, les enjeux des pistes envisagées (intérêt, valeurs...), et les raisons rationnelles et raisonnables de ses préférences, en respectant la rigueur de tout raisonnement. L'inconscient n'est pas ici nié, mais ce n'est pas le registre dans lequel on travaille, qui est plutôt celui de la raison que de l'affect et du vécu.

Il résulte du débat qui a suivi qu'il est nécessaire, pour celui qui mène un type de consultation donné, et a fortiori s'il en mène de plusieurs types, de bien clarifier les objectifs et la démarche de chacun de ces genres, et de ne pas les mélanger, car au-delà de quelques ressemblances, ils ont des finalités et des fonctionnements distincts, voire opposés. Parler d'usager, de patient, de sujet, de client ne relève pas par exemple du même registre.

La notion d'efficacité (accompagnée de celle de performance) est interrogée : nécessaire dans la logique du monde de l'entreprise, recherchée dans les thérapies comportementales, elle est questionnée en psychanalyse ("La guérison n'est que de surcroît" disait Lacan), et critiquée en philosophie, où la consultation n'obéit pas à une obligation de résultat, puisqu'elle met en jeu la libre décision du consultant (que l'on nommera ainsi, comme en psychanalyse on parle d'analysant plutôt que d'analysé, qui renverrait plutôt à un objet d'analyse, et non à un "s'analysant" par la médiation de l'analyste).

Il s'agit bien dans tous les cas, d'une part de "faire sens" pour la (ma) vie, d'autre part de "prendre soin" (on pourrait approfondir ici la notion de "care" anglo-saxon, ou de sollicitude chez Ricoeur). Soigner, par exemple dans une perspective thérapeutique, n'est que l'une des modalités du prendre soin. La philosophie antique visait, comme l'a bien montré P. Hadot, à prendre soin de son âme, bien plus qu'à construire des systèmes cohérents d'explication du monde : le stoïcisme et l'épicurisme n'aurait eu d'autre but, notamment par des "exercices spirituels". La consultation philosophique pourrait-elle être en ce sens un exercice spirituel philosophique moderne ? Certains, comme Wittgenstein, parlent de philothérapie ; le concept est contesté, et doit être discuté...

II) Second thème : "La philosophie peut-elle, doit-elle transformer la société ?"

Discussions du samedi

Ce thème a été abordé deux journées durant, avec quelques variations et en diversifiant les dispositifs de travail. Les échanges ont débuté le samedi 24 juillet au matin, à partir d'un atelier de lecture proposé et animé par Michel Tozzi (textes de Platon, Epicure, Epictète, Spinoza, Kant et Marx). Deux temps de discussion se sont succédés au cours de l'après-midi, animés par Gunter Gorhan et Yannis Youlountas. Après "La philosophie peut-elle, doit-elle transformer la société ?", en début d'après-midi au Moulin du Chapitre, le second temps de discussion (Woodstock-philo au bord du Lac de Saint-ferréol) se voulait plus métaphorique : "La philosophie est-elle un sport de combat ?".

C'est le rôle desdites Nouvelles Pratiques Philosophiques (NPP) dans une société en crise qui est interrogé à travers le thème principalement retenu ("La philosophie peut-elle, doit-elle transformer la société ?") ; et plus précisément : si rôle il y a à jouer en vue de transformer cette société en crise, les NPP le peuvent-elles et le doivent-elles ? Plus précisément encore, c'est le rôle des personnes qui pratiquent la philosophie sous ces formes plus ou moins nouvelles qui est interrogé. S'il n'est pas vraiment question pour l'instant du "Que faire ?", l'urgence est néanmoins perceptible, et une crainte semble sous-jacente : les philosophes - dans la cité comme ailleurs - ne sont-ils pas finalement encore trop éloignés de la réalité concrète ? Autrement dit : les philosophes n'auraient-ils pas les mains trop propres ? Pire encore, pour reprendre Charles Péguy au sujet d'Emmanuel Kant : les philosophes n'auraient-ils plus de mains à force d'abstraction ? Reste à savoir s'il s'agit là d'un excès de prudence et de souci de réflexion, ou plutôt d'un manque d'audace et de prise de risque ? Les philosophes manquent-ils à leurs responsabilités par excès de sagesse ou de lâcheté ? Demeure encore cette question : les NPP sont-elles autre chose que des espaces de rencontres et de divertissement ?

Tout dépend probablement de la conception retenue de la philosophie (cf. les différents textes étudiés au cours de l'atelier de lecture) : la philosophie doit-elle servir à vivre, à penser ou à transformer le monde ? Est-elle tenue, par ailleurs, à une quelconque efficacité, à un résultat ? Sans doute y a-t-il urgence, une urgence absolue même, que Marc Sautet pointait déjà en 1992 et qu'il estimait semblable à celle connue par Socrate en son temps. Mais la réponse - ou réaction - doit-elle pour autant se faire dans la précipitation ? Faut-il tout transformer tout de suite, ou faire preuve au contraire de patience ? Certes il y a déjà un acte essentiel de parole dans les cafés philo et autres pratiques plus ou moins dérivées ; mais que pouvons-nous espérer et proposer au-delà des aspects convivial, divertissant et peut-être parfois ratiocinant ?

Faudrait-il, après l'avoir fait "sortir des ghettos des lycées et des universités pour l'emmener jusqu'en ville", inventer une philosophie de proximité quotidienne (dans la rue, dans le métro ou à la boulangerie) ? Faudrait-il, sur le modèle des "commandos poétiques" tarnais, envisager des "commandos philosophiques" ? Faudrait-il miser plus encore sur l'éducation philosophique des enfants, dans une perspective d'éducation à la citoyenneté réflexive ?

Si philosopher ne transforme peut-être pas immédiatement ni concrètement, cela peut néanmoins se révéler être un déclencheur d'action. A condition certes de définir clairement les statuts respectifs de la pensée et de l'action.

Enfin, le problème n'est peut-être pas tant ce que l'on fait (ou ne fait pas) dans un café philo (par exemple) qu'en dehors. Car ces lieux de pratique philosophique pourraient ne servir que de moments d'arrêt, de temps de pause indispensables pour suspendre toute forme de militance et réfléchir sur ce que l'on fait (ou ne fait pas) ailleurs.

Le dimanche matin

Les échanges se sont poursuivis le dimanche matin à partir d'un dispositif proche de celui de l'atelier de philosophie pour adultes de l'Université Populaire de Septimanie (Narbonne), animé par Michel Tozzi. Ce dispositif alterne temps d'écriture et de discussion, d'apports philosophiques et de lecture des productions écrites.

Si rien n'est encore sûr quant au premier aspect de notre interrogation ("La philosophie peut-elle transformer la société ?"), il semble au moins qu'un consensus se dégage quant au second ("La philosophie doit-elle transformer la société ?"). Cela semblerait aller de soi, une issue apparemment souhaitable, presque convenue et contenue dans le sujet : oui, si elles le peuvent, les NPP doivent bien entendu transformer la société ! Mais à quelles conditions le pourraient-elles ? Que leur manque-t-il donc ?

C'est alors qu'apparaît un exemple, un modèle ; celui du mouvement d'émancipation de la femme qui a entraîné des transformations importantes dans et de la société. Parce que ce mouvement d'émancipation a impulsé des changements dans/de la société, la femme est apparue comme moteur possible du changement. Par ailleurs, plusieurs personnes se demandent si les NPP accordent à la femme une place suffisante : la philosophie ne serait-elle qu'affaire d'hommes ? Et la femme ne serait-elle pas un homme comme les autres ?

Allier femme et philosophie pourrait-il servir alors à transformer la société ? Autrement dit, la femme serait-elle l'alliée souhaitable - voire incontournable - de la philosophie en vue de transformer la société ? Une (meilleure) appropriation de la philosophie par les femmes ouvrirait-elle des possibles quant à la transformation souhaitable et nécessaire de la société ?

Un premier élément de réponse semble nous replacer face à la question des statuts respectifs de la pensée et de l'action. Car s'il devait y avoir une "façon féminine" de faire de la philosophie (être ouvert à tout, prêt à accueillir l'autre, être capable d'ouvrir ses oreilles pour écouter plutôt que sa bouche pour toujours parler), cela nous orienterait précisément vers une forme de patience, d'écoute, d'expectative réflexive plutôt que vers l'action spontanée et peut-être parfois impulsive (et rien n'empêche d'ailleurs d'alterner ces positions homme / femme).

Dimanche après-midi : rando philo

Les derniers échanges de cette 12e rencontre se sont déroulés sur le mode de la rando-philo. Après un vote, et par groupes de trois à quatre personnes, les participants se sont intéressés à la question suivante : "Peut-on séparer pensée et action ?".

Certes l'intitulé présuppose peut-être que pensée et action seraient déjà unies puisque l'on se demande si l'on peut les séparer. Or il s'agit de déterminer précisément s'il convient de les considérer liées et indissociables, ou si au contraire il ne vaudrait pas mieux les appréhender indépendamment, ou successivement. Faut-il alors privilégier un ordre dans le recours à la pensée et à l'action ? Surgissent en tout premier lieu, bien entendu, les difficultés conceptuelles : "qu'appelle-t-on penser ?", pour reprendre une formulation célèbre ; et corrélativement : qu'est-ce que l'action ? (agir, activité, passage à l'acte, etc. ?) Mais encore : penser est-ce déjà un acte ? Et agir peut-il se concevoir sans penser ? L'Histoire regorge hélas d'évènements au cours desquels on a peut-être "beaucoup agi" sans forcément penser suffisamment. Combien d'exemples d'absence de pensée (Cf H. Arendt)? Mais peut-être pire encore : des formes déviantes de pensée, ou des pensées trop organisées donnant lieu à des passages à l'acte d'une efficacité hélas redoutable. Certains courants de pensée (les plus totalitaristes) ont même essayé d'éradiquer toute autre forme de pensée.

La pensée peut aider, tout au moins dans l'après-coup, à construire une intelligence collective, à prendre conscience de certaines choses, à formuler un "plus jamais ça !". Mais ne pourrait-elle pas aider, de la même manière, à anticiper les effets d'une action et donc aider à la décision ? Autrement dit : peut-on envisager de transformer une/la société sans avoir pensé cette action de transformation au préalable (cette distinction dans le temps indique-t-elle une distinction plus profonde et nécessaire entre pensée et action ?) ? La pensée pourrait n'être finalement que projet (nécessaire) de changement, de transformation, et donc d'action. Il y a très probablement un lien entre pensée et action, une cohérence qui rappelle que l'action est fortement imprégnée de pensée (mais laquelle ?) tandis que la pensée serait déjà de l'action. Penser, c'est peut-être "se retenir d'agir", suspendre (tout au moins momentanément) l'action, mais à condition de maintenir cette nécessaire articulation complexe qui caractérise la pensée et l'action et dissuade de les opposer de manière trop catégorique.

Penser, c'est peut-être esquisser pour l'action tous les nouveaux possibles (et souhaitables).

III/ Prochaine rencontre 2011

La 13e rencontre aura lieu du 22 au 24 juillet 2011 sur les deux thèmes suivants :

  • Y a-t-il une façon masculine ou/et féminine de pratiquer la philosophie ? Approche "genrée" (par le genre) de la pratique philosophique, nouvelle en philosophie et dans l'histoire de la philosophie, essentiellement masculine.
  • La création (et en particulier la création en philosophie, et dans les nouvelles pratiques philosophiques).

Sur la forme, nous continuerons à pratiquer et analyser de nouvelles pratiques philosophiques (café philo ou discussion à visée philosophique, rando-philo, consultation philosophique), et en expérimenterons de nouvelles (philothéâtre, présentation dialogique d'une problématique philosophique, discussions par équipe de thèses...).

Diotime, n°46 (10/2010)

Diotime - 12e Rencontre philosophique, 23-25 Juillet 2010 au Moulin du Chapitre, Sorèze (compte-rendu)