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Belgique : besoin de philosophie à la fin du secondaire

Pierre Somville, professeur honoraire de philosophie à l'Université de Liège

En terminale, dirons-nous, pour faire simple... Il s'impose là de décloisonner les différentes disciplines que les jeunes pratiquent depuis bientôt six ans, et de leur faire voir les éventuelles ramifications qui les relient entre elles. "Dures" ou "molles", toutes ces "sciences" constituent ce qu'il est convenu d'appeler le Savoir, selon un principe de synergie plus que de rivalités. Forts en maths, forts en thème, littéraires et scientifiques, c'est comme le fond et la forme : oppositions factices, à briser, d'urgence !Ce genre de propos, ce type de réflexion supposent une prise de recul par rapport aux disciplines, recourant à une forme de métalangage, c'est-à-dire de mise en cause des différentes pratiques, ce qui relève explicitement de l'épistémologie ou philosophie de la connaissance. Ainsi, l'histoire se trouvera éclairée par les principes de la critique historique, l'apprentissage des langues par les fondements de la linguistique, la connaissance des phénomènes physico-chimiques par leurs formules mathématiques dans ses a priori et ses limites, comme enfin, la sociologie - reine des sciences selon Auguste Comte ! - dans ses stérilisants présupposés quantitatifs. Ce ne sont là que quelques exemples, auxquels on peut ajouter l'illustration du "second principe" de Carnot par le café au lait, dont le mélange "thermo-dynamique" est, en effet, irréversible, jusqu'à l'entropie de la tasse vide. On le voit, la philosophie peut n'être que par le discours abscons et creux que l'on redoute. Parfois à juste titre, ajouterais-je, en pensant à ces augures dont parle Cicéron, qui ne pouvaient se croiser sans rire sous cape ! C'est qu'il faut fuir comme la peste certaine scolastique universitaire de commentaires de commentaires... qui finissent par étrangler les grands (ou moyens) textes sur lesquels elle s'exerce. Mais, c'est là une autre question.

Outre l'épistémologie, nos grands élèves de terminales ont aussi besoin, je crois, de propos éthiques. Lesquels, selon la tradition et contrairement à ce que proposait Habermas, restent de l'ordre des principes théoriques, la morale n'en abordant que l'application. Les graves problèmes de l'usage des techniques, du traitement de la fin de vie, des justificatifs ( ?) de la raison d'Etat, du type de vie et du genre de bonheur que l'on peut rechercher pour donner sens à nos jours - toujours trop brefs - enfin, tout ce métalangage de la morale, - dont l'enseignement doit évidemment se maintenir, de même que l'épistémologie ne remplacera pas le cours de physique, - permettra l'approfondissement et l'effet de résonance voulus. Et qu'on ne me dise pas que nos jeunes "sont trop jeunes" pour cela. C'est au contraire le bon moment : celui de la première maturité qui s'accompagne de curiosité et d'une volonté d'explication et de critique, celui, aussi, des grandes questions et de la générosité. Ne les décevons pas, ne leur mentons pas : ils le méritent.

Pour ce qui est de la "cuisine" : une ou deux heures d'horaire, ça ce trouve, si l'on veut... A condition de le vouloir bien sûr. Mais hélas, cela dépend du politique qui dépend lui-même de l'économique. On peut donc avoir les pires craintes, car les instances (les plus souvent occultes) qui nous dirigent (le plus souvent en amont du pauvre pouvoir politique !) n'ont peut-être pas intérêt à cette formation d'un individualisme critique pour une jeunesse où l'on ne voit trop souvent qu'un vivier d'électeurs à exploiter ou qu'une masse de consommateurs à convaincre de se grouper en troupeau. Ils risqueront ainsi, non seulement de voter "comme il faut", mais ils s'habilleront et useront des loisirs de masse "comme il faut" et partiront en vacances low coast and last minut (english horror !) - comme il faut. Ils seront formatés, conformes, nouveaux cols blancs de l'informatique au pouvoir, les dignes descendants des ronds de cuir de Courteline, à penne verte et manches de lustrine.

Merci Big Brother ! On n'arrête pas le "progrès".

Diotime, n°43 (01/2010)

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