En classe

Philocolle : Au delà de la sanction, oser la parole

Sabine Guilguet, professeur documentaliste, lycée Simone Signoret, Vaux le pénil, France, cdidoc.guilguet@laposte.net,
Henri Du Bruit, professeur de philosophie, lycée Simone Signoret, Vaux le pénil, France, henri.du-buit@ac-creteil.fr.

"Fends le coeur de l'homme, et tu y trouveras un soleil."
(Proverbe d'Afrique)

L'association de la philosophie et de la sanction scolaire peut paraître saugrenue. C'est pourtant ce dispositif que nous avons mis en place depuis deux ans au lycée polyvalent Simone Signoret dans l'académie de Créteil. Nous essayerons dans cet article de présenter cette action, ainsi que les motivations qui nous poussent et les différentes réflexions et analyses que nous portons sur elle.
Professeur de philosophie et documentaliste, nous avions déjà parié sur la philosophie comme une pratique innovante en proposant un café philo à tous les élèves du lycée. Nous espérions y voir venir des élèves de section professionnelle, pour qui la philosophie restait une chose vague et inaccessible, réservée à l' élite d'élèves de séries générales : les "intellos"...
C'est ainsi que le projet Philocolle a germé, fort de ces deux expériences parallèles : "Une injonction philosophique" d'urgence en quelque sorte, une manière tout aussi urgente de réhabiliter la sanction dans sa dimension éducative.

Qu'est-ce que Philocolle ?

Il s'agit de prendre quelques élèves en retenue, hors temps scolaire, un mercredi après-midi par mois (5 élèves maximum) et de tenter de substituer, à la punition d'un travail scolaire, un temps de parole et d'écoute.

Le but de Philocolle : la philosophie comme thérapie, au sens de la maîtrise des passions par la raison. La philosophie est donc perçue comme une discipline qui dépasse la seule transmission de connaissances.

Un travail d'équipe : les conseillères principales d'éducation (CPE) choisissent, parmi les sanctionnés, ceux qui posent le plus de problèmes en terme de comportement et de manquement à la règle. Il s'agit de leur donner une chance pour "souffler", et de réfléchir au sens qu'ils donnent à leur présence en cours et à leur parcours professionnel.

Les CPE ne participent pas aux philocolles mais travaillent en amont, en expliquant la démarche à l'élève et aux familles. Avant que nous commencions, les CPE nous renseignent de façon très précise sur chaque élève par des fiches d'informations : situation familiale, historique s'il y a, le parcours de l'année dernière, le comportement et la personnalité de l'élève ...

Ces documents sont importants pour nous éviter tout dérapage en posant des questions embarrassantes, et aussi très utiles pour aller rapidement à l'essentiel. Il ne s'agit pas de les déstabiliser.

Les CPE reconnaissent qu'une certaine attitude et une certaine parole peuvent agir, là où la parole institutionnelle n'a plus d'effet. Leur travail en amont et leur collaboration sont indispensables.

Exemples de motifs de sanction : absentéisme, dissimulations et mensonges graves et répétés, persécutions d'un élève par plusieurs de sa classe, jets de yaourts sur un professeur pendant le cours, redoublement mal vécu, vols...

Notre credo : nous sommes tous capables de philosopher ; il faut prendre le risque de penser par soi-même. En accompagnant les élèves dès l'adolescence, on peut gagner du temps.

C'est en quelque sorte une mise en abyme : l'éducation dans l'éducation. Dans "l'école obligatoire pour être libre" du projet républicain, nous faisons obligation de quelques exercices de rigueur logique sur soi-même, pour des jeunes qui n'ont pas compris que la seule ambition de l'éducation est leur liberté. Celle-ci doit passer d'abord par une liberté à l'égard de ses propres passions, c'est-à-dire à l'égard de soi-même et de ses contradictions. Il ne peut pas y avoir de liberté sans vérité, et avant tout de vérité sur soi-même.

Déroulement

Aucune séance n'est semblable mais, comme pour le café philo, nous posons quelques règles de départ. Chacun se présente. Nous appartenons à la communauté enseignante du lycée. Notre regard est impartial car nous ne les avons pas comme élèves. Le secret de confidentialité est imprescriptible. La seule règle posée est l'écoute de la parole de l'autre : on ne coupe pas la parole (sauf aux grands bavards). Ils sont peu nombreux, le silence est le plus souvent de rigueur car ils se préparent à "entendre encore une fois le sermon habituel". L'objectif ici est de comprendre la nécessité de la règle du "vivre ensemble". Chaque mot prononcé est décortiqué au regard de la question : "Qui es tu ? Qu'as tu fait pour être là ?".

Dans l'échange, le style est direct, souvent on recentre, on attaque avec l'intention de les brusquer dans une démarche de vérité et non d'esquive. On traque les fuites, les faux semblants, les paroles creuses ou les contradictions. "On est tous dans le même bateau" ; "On n'est pas là pour jouer"...

Il s'agit simplement de la dialectique socratique, elle ne recherche pas la vérité de l'idée, mais de soi-même : "Où sont mes contradictions ? Connais-toi toi-même".

Le récit d'un conte ou d'une histoire, simple et courte, est l'occasion de se mettre dans la peau de tel ou tel personnage. Le va et vient entre la mise à distance par une fiction et le récit d'un fait réel est constant.

Du petit groupe au groupe classe

À la suite de plusieurs yaourts jetés dans une classe, nous avons été rapidement sollicités pour prendre l'ensemble de la classe en philocolle. Les élèves responsables de l'action du fait de leur exclusion provisoire n'ont pas participé à cette séance. Nous étions perplexes sur le déroulement de l'intervention et la manière d'animer la séance avec 25 élèves.

Quand nous avons reçu le groupe classe, l'inertie du groupe était pénible, les seuls sons émis étaient des ricanements nerveux. C'est souvent le cas en début de séance. Les premiers échanges étaient violents, le groupe faisait corps. Ils étaient là sans être là : nous mesurons bien toute la force de la contrainte. Le déblocage et la respiration ont commencé par le travail en groupes sur les proverbes. Arrivons rapidement à l'essentiel : le groupe, par des jeux de questions et de formulation a trouvé (conscience de la responsabilité collective) le passage du singulier à l'universel. La partie a été gagnée quand les élèves qui refusaient toute implication au début de la séance ont reconnu leur changement de point de vue et se sont engagés dans la prise de parole. Non seulement ils reconnaissaient avoir une part de responsabilité, mais encore ils reconnaissaient avoir été lâches. L'un d'entre eux a traduit cela en disant : "je suis complètement retourné". Merci Socrate.

Raison philosophique de l'utilisation des proverbes et des petites fables : le choix de commencer les séances par une petite fable ou un proverbe nous vient de la Science Nouvelle de Vico. Plus précisément de sa théorie des universaux fantastiques, c'est-à-dire les universaux de l'imagination. L'imagination et le sensible peuvent produire de l'universel, celui que recherche la philosophie. Les jeunes (comme beaucoup de moins jeunes) ont besoin du recours au sensible, et plus précisément à l'image, pour saisir les concepts et l'universel nécessaires à la démarche philosophique. Les fables et les proverbes permettent cette synthèse et sont très efficaces .Le proverbe un peu modifié "Chat échaudé craint l'eau froide", ou le proverbe malgache "À trop serrer l'anguille, elle te glisse dans la main", et beaucoup d'autres ont permis une véritable discussion. Les jeunes se sentent en terrain connu, ils sont rassurés, ils parlent.

La fin de la séance est importante. On ne les laisse jamais filer. La plupart du temps, ils repartent avec un livre comme un dialogue de Platon. La consigne est d'en lire 5 à 10 pages, pas plus. Ils ne doivent pas se sentir obligés de tout comprendre, mais seulement un petit peu et c'est ce petit peu là qui suffit. Du coup, ils seront tenus de nous revoir, au moins pour rendre le livre.

Chaque élève doit formuler trois verbes d'action, en lien avec la nature de la faute. Bonnes résolutions ou simplement répondre à la demande ou nous faire plaisir, cette proposition de formuler des actions en fin de séance a parfois des effets de catharsis. Une élève nous dit que sagement elle va se mettre à travailler, à assister au cours puis... silence "à ne pas mentir"

L'impératif absolu quand on se croise dans les couloirs du lycée : on se salue et on se sourit ! Pour nous, c'est une forme d'évaluation comme une autre et qui ne s'est jamais démentie.

Communiquer en interne

Malgré une certaine réticence des collègues, nous avons été sollicités pour intervenir dans des cas de problèmes de discipline sur des groupes classes. Les autres collègues sont encore à convaincre.

Certains professeurs principaux, directement concernés (Cf. les pots de yaourts), se sont associés avec beaucoup d'intérêt à cette démarche. Il existe une certaine curiosité à connaître le contenu et la teneur des échanges, ce qui met notre devoir de réserve en danger.

La question est toujours posée sur la nature des informations à donner aux collègues concernés. Nous nous efforçons de faire un compte-rendu écrit que nous donnons à lire aux CPE et à l'équipe de direction, qui soutient le projet devant la communauté enseignante.

L'ambiguïté de l'action est évidemment de ne pas souhaiter les revoir dans ce cadre, mais de continuer à garder un lien même ténu (mèls, rencontres dans les couloirs ou au CDI).

Trois questions essentielles nous ont été posées dans un colloque à l'Unesco :

  • La première demandait si nous n'étions pas manipulés par l'institution. Quelle aubaine en effet : des volontaires pour donner bonne conscience à l'institution en échec, pour des élèves en train de se noyer socialement ! La deuxième demandait où nous trouvions la force de cette action.
  • Les deux questions n'appellent qu'une seule et même réponse, qui est le mystère de la personne humaine, pour suivre Kierkegaard, Gabriel Marcel ou Lévinas. Il y a autant de bonheur à réveiller la conscience endolorie d'un seul de ces jeunes, que celui d'un Bossuet aidant son illustre élève à prendre conscience des " grandeurs d'établissement" et à saisir qu'il est d'abord une personne. Tout simplement parce que nous croyons à l'égalité en dignité de chaque personne, et cette dignité est absolue. C'est pourquoi ce serait un honneur d'être manipulé pour une telle responsabilité.
  • La troisième question demandait si la méthode pouvait être transférée. On a envie de répondre comme Socrate que ce serait comme la vertu, mais il faut quand même dire que l'idée de l'action est facilement enseignable. Le trait commun qui se dégage des séances et qui fait "que ça marche" est le moment de transformation d'un langage subi d'adultes (expressions toutes faites répétées) au passage du "Je véritable" quant aux actions commises. Sur l'ensemble des séances, nous avons pu observer chez chaque jeune comme un changement au bout d'une demi heure ou 3/4 d'heure.

Quant à la méthode, nous l'avons un peu décrite dans cette présentation. Elle est simple et facile à comprendre. On peut y ajouter la pensée d'Augustin : "Aime et fais ce que tu voudras".

Ce qu'en disent les élèves :

"On s'attendait à un devoir écrit sur le respect ou un truc du même genre".

"On aimerait bien que toutes les colles soient comme ça".

"Ça nous a donné envie d'acheter des bouquins de philo".

Voici le mèl (sans corrections) d'un des jeunes ayant participé au philocolle :

"Bonjour,

Monsieur comme prévu je réponds à votre message, sinon ça me fait plaisir de vous connaître car vous m'avez beaucoup aidé aussi avec vos conseils et le livre il me reste quelques pages à lire, dont j'aurai terminé d'ici lundi car je l'ai bien dévoré pendant les vacances et surtout merci beaucoup a vous, à bientôt dans les couloirs" (le livre en question est un dialogue de Platon).

Perspectives

Le dispositif évolue, nous évoluons avec lui. De nombreuses interrogations demeurent sur cette nouvelle pratique et ses enjeux de régulation au sein du lycée.

Pourquoi pas un café philo avec les parents à l'occasion des portes ouvertes ? Pourquoi pas un lieu et un temps de médiation régulier au lycée ?

C'est un dispositif plein d'espoir dans la capacité des jeunes à se retourner, c'est le pari même de l'éducation et de la philosophie. C'est aussi une aventure pour nous adultes de rester toujours attentifs et bienveillants envers les jeunes qui nous sont confiés.

Diotime, n°43 (01/2010)

Diotime - Philocolle : Au delà de la sanction, oser la parole