Dans la cité

Travailler avec Le Petit Prince

Alain Delsol

On a regroupé ci-dessous des extraits du dernier texte d'Alain Delsol, inachevé, que nous publions en hommage. Il préparait un ouvrage sur Le Petit Prince, à partir de l'atelier pour enfants qu'il animait depuis six ans à l'Université Populaire de Narbonne

I Les séances

1) Le dispositif

Le Président de séance dirige les débats et fait passer le dictaphone.

Le Secrétaire consigne sur un cahier spécial la discussion, son rôle consiste à écouter et à écrire ce qu'il a compris ; à la fin il fera une synthèse.

Aide pour le secrétaire :

"On a choisi les questions suivantes...

On a trouvé telle idée...

On a proposé tel argument...

On a jugé que cet argument était vraisemblable parce que... : ou n'était pas vraisemblable parce que ...

On n'a pas interrogé cet argument, donc on ne peut pas dire s'il est vrai ou faux.

La discussion a avancé parce qu'on a trouvé de nouvelles questions...

La discussion a tourné en rond parce que...".

2) Le déroulement

Elles se tenaient de 10h30 à 12h un samedi par mois

1°) Lire le texte

2°) Remarques sur la compréhension ou l'incompréhension du texte ou de certains éléments.

3°) Produire un dessin (facultatif) et une question à partir du texte.

4°) Tour de table : expliquer ce que l'on a compris et proposer une question à discuter.

5°) Choix d'une question des enfants (avec intervention de l'animateur).

6°) Discussion.

Le président donne la parole au Secrétaire pour faire quelques remarques quand il y a eu suffisamment de discutants qui se sont exprimés. Est-ce qu'on est d'accord sur les "mots", sur les "arguments", sur les "idées" ?

7°) L'animateur (l'enseignant) intervient après le Secrétaire, et fait une micro synthèse.

Lancement de nouvelles pistes ou de questions.

8°) Idem que le 6. Le Président est aussi le Maître du Temps. Quand il est 11h 30, il arrête la discussion.

9°) C'est le temps de l'écriture. Chacun pose par écrit une réflexion à partir du texte :

Juger la discussion, et pourquoi on a écrit cela...

Quelle conséquence y aurait-il "quand" ou "si" tel personne faisait "ceci ou cela" ?

Quelle question j'aimerais bien poser : au groupe, à untel, à un personnage du texte... ?

10°) Tour de table et fin de la séance.

3) L'importance de l'imagination

C'est le pays des enfants, où les lois naturelles s'envolent en fumée ; les frontières entre le réel et le rêve sont abolies au profit du plaisir où les enfants sont rois. L'imagination ouvre les portes, elle fait partie de la réalité humaine, au même titre que la raison, le logos, l'intuition. Elle est nécessaire. Einstein disait "L'imagination est plus importante que la connaissance". N'a-t-on pas rêvé d'aller sur la lune avant de réaliser ce rêve ?

Ce qui importe, c'est le point de vue. Regardons une montagne, certaines réalités nous apparaissent. Ici une forêt, là un à pic, peut-être n'apercevons-nous pas un ruisseau, mais là-bas une cascade, nous voyons un aigle mais pas son nid. Tout dépend du point de vue. Nous cherchons constamment à réduire la réalité soit au matériel, soit à nos expériences. Or l'imagination a cette faculté de se représenter des images en combinant des idées. D'où le dessin pendant la discussion.

Mais l'imagination n'est pas l'axe central de la DVP. Dans le texte du Petit Prince la caisse n'est pas une justification de l'imagination, c'est plus que cela : il est question d'un trésor caché ! C'est la phrase leitmotiv du livre "L'essentiel est invisible pour les yeux.". C'est la philosophie de l'essentiel ou du regard qui sait voir. Pourquoi les grandes personnes se laissent mystifier par les apparences ? Est-ce qu'on ne se trompe pas quand on juge quelque chose ou quelqu'un sur ses apparences (sociales, physiques, économiques...), puisque l'essentiel est toujours invisible pour les yeux ?

L'aviateur n'a pas oublié qu'il a été enfant, il ne tombe pas dans le piège des adultes, et ne se laisse pas apprivoiser non plus, même par ses proches. Si un enfant est éduqué dans un environnement où l'on valorise sa croissance personnelle, il développera une image positive de lui-même ; dans le cas contraire il se sent rabaissé et développe une image négative de lui. D'où la responsabilité des mots "Tu es maladroit !" "Tu es incapable !" "Tu es nul !"...

II Le Petit Prince

1) Les planètes

Le Petit Prince visite sept planètes:

1° La planète du roi, dont la logique est celle de "régner sur".

2° Celle du vaniteux, qui ne cesse de saluer pour qu'on l'acclame.

3° La planète du buveur, qui boit "pour oublier qu'il à honte de boire".

4° L'étoile du businessman, qui compte les étoiles et qui ne cesse de répéter "je suis un homme sérieux, moi."

5° La planète de l'allumeur de réverbères, le seul qui ne paraisse pas ridicule au Petit Prince, "parce qu'il s'occupe d'autre chose que de lui-même".

6° La planète du géographe.

7° "La septième planète fut donc la Terre".

2) Commentaire

La philosophie du Petit Prince pourrait se résumer par le secret du renard :

"On ne voit bien qu'avec le coeur, l'essentiel est invisible avec les yeux".

L'art de vivre est fondé sur une idée essentielle : comment apprivoiser l'Autre, comment se constitue le Don de soi ou l'Échange ? La réponse de Saint Éxupéry semble nous dire que c'est en aimant que l'on récolte ce qui est essentiel, à savoir le sens des choses et la vie elle- même. Il désavoue la quête du monde moderne centrée sur l'acquisition du bien-être matériel et prône l'avènement de l'homme responsable envers la communauté humaine. Il critique l'égoïsme et le "sédentaire du coeur", qui n'est centré que sur lui et qui n'oeuvre que dans ce sens. Les voyages du Petit Prince dessinent une métaphore dont le principal message est de rendre "nomade son coeur" pour s'ouvrir aux autres. Et c'est ainsi qu'il n'en aimera que plus la rose qu'il a abandonnée sur sa planète.

Le Petit Prince vit une histoire difficile d'amour avec sa rose, elle a des épines : i.e. elle est capricieuse, parfois orgueilleuse, parfois pas très gentille... elle est exigeante. Le Petit Prince s'exécute puis un jour, à son tour, il se lasse, alors il décide de partir dans le monde. Est-ce que ses voyages vont lui apprendre quelque chose ? Ce qu'il va apprendre, c'est que ce qu'il aime le plus au monde, c'est ce qu'il a quitté : sa rose ! Il se fait ami du Renard qui lui apprend la sagesse de l'expérience et cette célèbre maxime "L'essentiel est invisible pour les yeux ! On ne voit bien qu'avec le coeur".

Certaines questions émergent avec les enfants :

- Pourquoi perd-on son temps dans la vie ?

- Pourquoi devient-on responsable de ce que l'on apprivoise ?

- Qu'est-ce qu'être responsable ?

- Qu'est-ce qu'aimer ?

- Y a-t-il un âge pour aimer ?

3) Un exemple de séance : "Le petit prince ou : Qu'est-ce que l'autorité ?"

L'autorité est un problème majeur pour les préadolescents, c'est un peu comme "qu'est-ce que le courage ?" (cf. le Laches de Platon), question qui se rapporte à l'expérience personnelle et à l'expérience sociale des enfants (approche phénoménologique). Travailler le concept (approche analytique) renvoie à une réflexion sur les expériences concrètes. La réflexion sur leurs propres expériences et leur compréhension implique une approche herméneutique ; enfin le thème de l'autorité mène à des discussions controversée donc dialectiques ainsi qu'à des expériences de pensée (approche spéculative).

La question "qu'est-ce que l'autorité ?", dans sa forme dialectique, peut alors être plus ou moins guidée par l'animateur afin d'éviter l'impression de "bavardage".

Dans le chapitre X du Petit Prince, sa rencontre avec le roi peut servir de support pour réfléchir sur le concept d'autorité.

Travail herméneutique sur le texte, interchangeabilité du texte du Petit Prince avec le Lysis de Platon (Est-ce que l'enfant doit toujours obéir à ses parents ?). Le texte peut stimuler une réflexion de type philosophique de manière narrative (phénoménologique). "On ne voit bien qu'avec son coeur". La rose, la mort du Petit Prince, le grand secret ne peuvent pas vraiment être approfondis en classe. La visite chez le Roi revient donc surtout à réfléchir sur le thème : "Qu'est-ce qu'on respecte dans l'autorité ?".

Et par extension : "Qu'est-ce qu'on respecte à l'École ? Pourquoi ? À la maison ? Et dans d'autres endroits ?". On peut travailler la conceptualisation et l'argumentation. On peut jouer avec les oppositions : "Qu'est-ce que ne pourrait pas être une autorité ?". Partir des phénomènes et des expériences des enfants, puis procéder à des interprétations, de la conceptualisation, des controverses, afin de provoquer la réflexion.

Le concept d'autorité n'est pas forcément compréhensible pour tous, quelles notions et concepts y associent-ils ? (ex. : pouvoir, règne, compétence, enseignant, parent, policier, homme politique...). Quelles expériences les enfants ont-ils de l'autorité ? (expériences négatives - ordres, invectives, punitions, contraventions, abus de pouvoir, et expériences positives...). Quelles questions peuvent évoquer leurs concepts ? Qu'est-ce qui fait partie de l'autorité ? Comment la mauvaise autorité se différencie de la bonne ?

Même si on travaille ici moins sur le texte (herméneutique) et plutôt sur les concepts et les arguments, il y a nécessité de la compréhension : "On ne voit bien qu'avec son coeur." On peut faire souligner les passages. On ne peut renoncer à des techniques d'explication, comme la présentation de l'auteur et du texte, la clarification de concepts incompréhensibles.

Après avoir distribué l'extrait et que les enfants l'aient lu, j'ai demandé qui connaissait déjà le livre. Quelques-uns en avaient déjà entendu parler ou l'avaient même lu (un enfant a même cité la phrase : " On ne voit bien qu'avec le coeur ", mais ils l'avaient trouvé assez difficile (à juste titre). Ensuite j'ai présenté rapidement l'auteur et le contexte. J'ai invité les élèves à souligner les passages qui, d'après eux, ont un rapport à l'autorité. Après un rapide travail de groupe ou individuel, les enfants ont cité les passages suivants que nous avons notés au tableau : L 85 " tous les hommes sont des sujets du prince " ; L10 " enfin roi pour quelqu'un " ; L24 et + " je t'ordonne " ; L25 " qu'on respecte son autorité " ; L28 monarque absolu " ; L52 et + " pouvoir " ; L68 " l'autorité repose surtout sur la raison " ; L 79 " comment on m'écoute ". Lorsque nous avons comparé les passages du texte avec leurs propres mots clés du brainstorming, les élèves ont constaté qu'il s'agit dans les deux cas d'une personne ayant autorité (politique, roi), pourvue de certaines qualités (pouvoir, règne, compétence, raison). En outre, une autorité est toujours une autorité pour quelqu'un, à qui elle ordonne quelque chose ou qui la respecte. Les qualités de l'autorité sont en relation avec différents champs d'action, dans l'exemple du roi (exiger) avec le bâillement, avec s'asseoir, et finalement avec tout, même avec le coucher de soleil.

Finalement nous avons noté au tableau (avec un guidage de la part de l'enseignant), ce qui appartient à l'autorité - réponse à notre première question : le porteur (qui est autorité ?), les sujets (autorité pour qui ?), le champ d'action (autorité pour quoi faire ?). D'après les critères rassemblés, est-ce que le roi est vraiment une autorité ? Lorsque nous avons examiné les différents champs pour lesquels le roi réclame l'autorité, les élèves ont vite remarqué que les revendications d'autorité du roi, soit enfreignent la nature (on ne peut pas commander de bâiller et le coucher de soleil), soit sont simplement ridicules (ordonner de s'asseoir). Par conséquent, il est en tant que roi ou " par décision du pouvoir " certes une personne d'autorité, mais dans aucun domaine il n'a une autorité de fait (" il ne peut rien ") et il n'est une autorité respectée par personne. Globalement donc, le roi n'est pas une autorité.

Venons à la deuxième question posée au début. Peut-être le roi n'est-il pas une bonne, mais une mauvaise autorité, un " monarque absolu " ? Cette discussion a produit une controverse véhémente entre les élèves. Les uns ont dit que le roi était " bienveillant " (L 29), et donc une bonne autorité (A) ; les autres ont dit qu'il était certes bienveillant, mais aussi " gonflé " et " crétin ", et donc pas une bonne autorité (B). Puis la polémique s'est cristallisée autour de la question, ce que " bon " voulait dire dans ce contexte et s'il fallait, en plus du bon caractère, avoir aussi une compétence. Finalement les défenseurs de la thèse A ont dû concéder aux défenseurs de l'antithèse B que " avoir de bonnes intentions n'est pas encore bien faire ". En ce qui concerne donc les qualités pour une bonne autorité nous avons retenu (avec un guidage) le résultat suivant : le pouvoir (pouvoir faire exécuter quelque chose) ; la compétence de fait (savoir, savoir-faire quelque chose) ; le caractère (être bon).

Pour terminer, les élèves ont exécuté un jeu de rôle avec comme expérience de pensée la question de savoir si on pouvait vivre sans autorité. Le jeu de rôle n'a pas seulement des caractéristiques spéculatives (" Qu'est-ce qui se passerait si... ? "), mais est aussi nettement dialectique et analytique ; de plus il se réfère à un cas concret et est en soi une pratique concrète (phénoménologique) ; parallèlement, les interprétations ou représentations des participants sont exprimées (herméneutique). Dans le jeu de rôle, ils devaient décider si un terrain de sport en projet devait être construit. Un groupe a participé au débat et il était composé de représentants des travaux publics, de l'association sportive et de citoyens ; l'autre groupe a suivi le débat et a noté les mots clés les plus marquants suivant les critères des deux listes de concepts déjà élaborées. La discussion des participants a été virulente et s'est terminée sans décision. L'exploitation des notes des observateurs a montré que personne n'avait eu " un mot à dire " ou avait pu décider, mais chacun avait pensé " avoir un mot à dire " sans avoir été vraiment informé, ou sans laisser l'autre terminer sa phrase et le respecter. Les élèves ont constaté que chacun peut et doit, en principe, être une personne d'autorité (par exemple en démocratie). Cependant nous avons besoin aussi d'une autorité de fait et de caractère ; et lorsqu'il s'agit de prendre des décisions, par exemple au football, en politique ou sur un bateau, on a besoin aussi d'une personne d'autorité qui a le dernier mot ou le pouvoir d'ordonner. Finalement, les élèves ont trouvé que le roi dans Le Petit Prince est exactement le contraire de la " sagesse d'empereur " prétendue (L74) - il est " autoritaire et ridicule ".

III Philosopher avec des enfants

1) La question du philosopher

Penser est, selon Platon, saisie de l'intelligible ; selon Descartes, conscience de soi ; selon Kant, activité de la raison ; selon Hegel, formation des idées, accession à l'universel. Un des objectifs des ateliers philo est de développer la réflexion. Mais si on résume la visée de la philosophie à ces auteurs, sur le plan du groupe, quel type peut-on envisager : saisir l'intelligible, la conscience de soi, la raison, la formation des idées ?

Quelle différence entre bavarder, discuter et philosopher avec des enfants ? Faire des mathématiques, des sciences, interpréter des textes de littérature incitent également à la réflexion... Qu'apporterait donc la philosophie ? Notons que les philosophes, eux-mêmes, sont partagés sur la question de ce qu'est la philosophie : les existentialistes (Kierkegaard, Sartre...) ne s'intéressent guère à la phénoménologie (Hegel ou Husserl) qui ne s'intéressent pas à la praxis (Marx, Engels) qui ne s'intéressent guère à la philosophie argumentative et conceptuelle des logiciens (Carnap, le Cercle de Vienne), etc.

Par ailleurs, la PPE (philosophie pour enfants) n'aborde pas l'histoire de la philosophie, ni les concepts académiques des différentes écoles ; donc en quoi est-ce de la philosophie ? De nombreux philosophes ou gardiens de cette discipline s'interrogent en quoi un dispositif de PPE pourrait être, par essence, philosophique ? On pourrait rétorquer qu'il en constitue la prémisse : n'est-ce pas ainsi que Socrate débute toute discussion avec ses interlocuteurs ? Il impose, en premier lieu, la manière dont la discussion peut être tenue pour être philosophique. Avant toute discussion, il demande que l'on accepte les règles de la dialectique : n'est-ce pas là les règles d'un dispositif de discussion ?

La psychologie du développement (Piaget, Kohlberg...), la psychologie psychosociale et des interactions (Vygotski, Perret-Clermont...) montrent l'intérêt de préparer l'enfant au raisonnement logique et abstrait, ce qui devrait légitimer la PPE. Son but ne serait pas tant philosopher d'un point de vue académique, mais activer des processus de pensée.

Mais pour qu'il y ait visée philosophique, il faut un contenu philosophique ! Ces références, si elles ne sont pas censées être connues des enfants, doivent l'être si possible de l'animateur.

Philosopher avec les enfants peut concerner le contenu du questionnement, les présupposés qui sont les bases de l'acte même de réfléchir sur nos actions. Habituellement, nous mettons rarement en cause ou en questionnement ce qui fonde nos présupposés dans notre vie familiale, sociale ou professionnelle. Interroger ces présupposés ouvre une recherche sans limite, c'est revenir à ce Kant exprimait dans ces fameuses questions : "Que puis-je savoir ?" (connaissance, logique) ; "Que dois-je faire ?" (éthique) ? ; "Que m'est-il permis d'espérer ?" (métaphysique) "Qu'est-ce que l'homme ?" (sens ontologique ) (Critique de la Raison Pure, 1781). Ce philosophe indiquait que l'on n'apprend pas la philosophie, par contre on peut apprendre à philosopher. Voyons les trois premières questions :

  • Que puis-je savoir ? En tant "qu'animal", ma connaissance est bornée et empirique mais en tant qu'être humain, j'aspire à une connaissance universelle (savoir, connaissance, science...) Par déduction mon savoir peut dépasser les limites de l'expérience. Mais on peut raisonner faux.
  • Que dois-je faire ? En tant qu'animal, je ne recherche que des satisfactions immédiates, mais en tant qu'être rationnel, j'ai la conscience de pouvoir assumer mes responsabilités à l'égard des autres, dans la communauté à laquelle j'appartiens. Je ne suis donc pas uniquement né pour prendre mon plaisir, mais pour accomplir aussi mon devoir.
  • Que m'est-il permis d'espérer ? En tant qu'animal, ma vie est limitée, mais en tant qu'être rationnel, je peux m'inscrire dans la catégorie de l'éternité. Dois-je vivre et mourir comme un animal, ou inscrire ma vie dans la catégorie de l'éternité ? Puis-je trouver du secours dans la philosophie ? Si je considère que j'appartiens au monde, dois-je me révolter ou accepter ce qui m'arrive et "faire de nécessité vertu" comme le pensaient les Stoïciens et Descartes ? Si je pense pouvoir atténuer les déterminismes du monde, la problématique devient : dois-je me soumettre aux puissances de mon temps ou puis-je prétendre transformer la société (ex. Marx)?

En conclusion, toute question traitée en fonction d'une problématique précise institue le cadre de la discussion et en organise le développement. Kant indiquait que l'important n'était pas tant de penser le réel, que de s'intéresser à la manière dont on le pense, de s'intéresser au comment on catégorise ce que l'on pense.

Avec des enfants, il est intéressant de partir de questions simples avant de chercher à atteindre des "questions ultimes". Pourquoi appelle-t-on un chat, un chat ? Est-ce que je peux garder un objet que j'ai trouvé dans la rue ou dans la cour de l'école ?... En prolongeant ces questions ordinaires et en les pensant avec sérieux, avec pertinence, on finit par se heurter aux "questions ultimes", sans prétendre y répondre.

Les religieux, certains politiques prétendent répondre à ces questions. La philosophie n'a pas pour vocation d'exercer un pouvoir de persuasion. Elle cherche à argumenter, à trouver comme le dirait Habermas le meilleur argument dans le cadre d'une éthique communicationnelle, car elle s'intéresse avant tout à celui qui argumente et à ceux qui sont intéressés par des arguments.

2) Exemple de raisonnement sur différents paliers.

La mère dit à son fils "Ta chambre n'est pas rangée, on dirait une décharge publique !" L'enfant : "Qu'est-ce que tu veux dire par "décharge publique" ? et comment devrait-elle rangée, qu'entends-tu par bien et mal rangée ? Ceci va amener une chaîne de questions à partir d'un processus de pensée qui se fonde dans un premier temps sur les exemples concrets de la vie de l'enfant.

Le philosopher va être caractérisé par la continuité. Dans un premier temps, il y a une suggestion tirée du vécu qui suscite une discussion "ad hoc" sur des problèmes un peu plus profonds. Le philosopher, le raisonnement visant les questions ultimes fait appel à la méthode de l'argumentation afin de préciser méthodologiquement le traitement d'une problématique. Il y a donc un cheminement dans la PPE qui part :

  • D'une question ou une remarque triviale faisant partie du contexte de l'enfant ;
  • Du repérage des enjeux de cette question ; on la généralise, on cherche à la définir, on porte des jugements moraux, logiques...
  • Le jugement appelle à hiérarchiser les arguments.
  • On définit une problématique, et le champ dans lequel se situe ce questionnement.

Si on évoque, des questions d'éthique (le clonage, la maladie, l'euthanasie...), on va se référer au concept de "personne". Si on se réfère à Platon ou Aristote, ce qui joue un rôle central c'est la faculté de raisonner : "zoon politikon". Pour Locke, cela dépendra de nos sensations; pour l'utilitariste Bentham, de la faculté d'être heureux et utile pour la société etc. On voit avec ces différents champs comment peuvent s'architecturer les réseaux de l'argumentation.

Philosopher, c'est s'orienter sur la façon dont on pense afin de mieux clarifier ses propres questions et ses points de vue. Cela permet d'élargir, au-delà de ses expériences, son horizon, et accroître ainsi son champ de liberté. On trouvera chez l'enfant de l'étonnement, de la créativité, qui sont autant d'axes majeurs pour l'aider dans sa formation de futur citoyen. Philosopher n'est donc pas seulement une activité qui peut être plaisante, c'est aussi un apprentissage.

Concernant les "questions ultimes", les enfants se montrent souvent habiles parce qu'ils ne sont pas encore limités ou formatés par des routines de penser. Ils découvrent et apprennent à découvrir le monde, et pour cela ils questionnent, mais ils ne disposent pas des connaissances de l'histoire de la philosophie ni de compétences langagières suffisamment développées. Pour atteindre une argumentation satisfaisante, le modèle socratique se révèle un excellent outil.

3) La dialectique socratique comme méthode

C'est un processus ouvert luttant contre le dogmatisme, le préjugé, l'opinion, qui est soumis à la réflexion du Vrai, du Plausible, du Logique. On peut partir de questions ordinaires, de questions éthiques... Pensons au Lachès de Platon, est-ce que savoir manier l'épée et l'art militaire est suffisant pour enseigner le "courage" ? On questionne donc : qu'est-ce que le "courage", comment cela se transmet-il ? Dans un premier temps, on parle de représentations, d'expériences. Puis les concepts et les arguments sont peu à peu clarifiés : "Est-ce qu'il n'y a qu'une sorte de courage, celui des militaires ?". Ces questionnements entraînent des controverses entre la thèse du courage comme persévérance, continuité et l'antithèse : est-on toujours courageux, y a-t-il nécessité de buts raisonnables, de moyens... On aboutit a une synthèse provisoire, parfois à une aporie (le courage comme attachement à l'opinion authentique sur un but juste et non le fait du courage lui-même).

4) Utiliser les oppositions apparentes : méthode socratique

Qu'il s'agisse d'enfants ou de profanes, le but est identique : qu'ils arrivent à dépasser des préjugés par le truchement d'oppositions apparentes, Difficile/Simple ; Abstrait/Concret ; Théorique/Empirique... On commence avec des problèmes concrets et des représentations communes, pour faire émerger des questions qui peuvent être traitées de manière plus approfondies. C'est une méthode du pas à pas, l'exigence de l'argumentation augmente avec l'âge des participants.

Philosopher ainsi, ne se limite pas à clarifier des concepts et à argumenter. Celui qui décrit a toujours une représentation dans sa tête et utilise certains concepts et arguments qui lui sont familiers ; avec des descriptions opposées (Que serait le contraire de telle notion ?), le sujet a besoin d'idées.

5) Raisonner de mieux en mieux

  • Affirmer, contredire sans argumenter.
  • Donner un exemple comme explication.
  • Montrer pourquoi une idée pourrait être juste ou fausse.
  • Montrer pourquoi tel ou tel "argument" est le meilleur pour l'instant.
  • Proposer une question ouverte pour faire avancer la discussion.

6) Entrées philosophiques possibles et diverses dans la réflexion avec les enfants :

Quand on s'interroge sur les modèles du philosopher, le didacticien de la philosophie allemand E. Martens évoque la méthode des cinq doigts d'une main : décrire quelque chose, un objet, une situation, un problème ; intégrer les interprétations dans les différents modèles de la philosophie : herméneutique, phénoménologique, analytique, dialectique, spéculatif ; analyser de façon précise les arguments et les concepts ; pouvoir penser de la façon la plus logique possible ; pouvoir exprimer des idées avec de plus en plus de courage.

Pour résumer les cinq différents types de démarche :

  • Phénoménologique : décrire quelque chose d'une manière précise et différenciée.
  • Herméneutique : comprendre, se comprendre soi-même et comprendre l'autre.
  • Analytique : clarification conceptuelle et argumentative, comment une chose est comprise ?
  • Dialectique : demander plus de détails et contredire.
  • Spéculative : imaginer comment quelque chose pourrait être compris.

7)Préparation et plan de discussion

Je reprends ici les catégories de Dominique Bucheton (IUFM Montpellier) : l'histoire ; la projection psychologique dans les personnages ; métaphore de l'histoire ; étude du style, syntaxe, vocabulaire, type de récit ; interprétation du texte, porter des jugements et les justifier en revenant au texte.

Ici, la dernière partie impliquera des généralisations. L'interprétation sera l'occasion de proposer des questions et de philosopher.

Ce plan sert à l'animateur, mais n'impose en rien un déroulement. C'est juste une préparation pour être attentif au texte, aux thématiques, aux questions susceptibles d'être posées et une aide à la relance de la discussion à partir de ce que les enfants disent.

Personnages => le narrateur (Saint Exupéry, le Petit Prince, la Rose).

Vocabulaire => aviateur, désert, miraculeuses, excédé, astéroïde, explorer, quête...

Linguistique => narration avec des dialogues ; la plupart des temps sont "au présent" ou "au passé composé". Le verbe désigne une action subie ou faite par le sujet. Valeur du verbe : action qui commence (dormir, manger, vieillir...) ; action qui dure, action achevée, action qui se répète. Les verbes sont soit transitifs soit intransitifs ; dans le premier cas, l'action s'exerce sur un objet ; dans le second cas, le verbe à besoin d'une préposition ou absence d'objet (je dors). En ce qui concerne les valeurs des temps :

- Valeurs temporelles du Présent :

  • Présent actuel ou "de base", (il fait beau) ; l'action se passe quand elle est énoncée.
  • Présent qui dure (la nuit tombe).
  • Présent qui se répète (je me lève chaque jour).
  • Présent vrai à toutes les époques, (2 et 2 font 4 ; la terre tourne).
  • Présent historique ou de narration, (en 1789, le peuple prend la Bastille)

- Valeurs temporelles du Passé composé :

Il a deux valeurs, l'achèvement d'une action et l'antériorité. L'événement se prolonge par ses conséquences dans le présent du narrateur. Le Passé composé indique une coupure avec le présent, l'événement est clos "Il est réveillé par une petite voix".

Dans le texte, c'est surtout le Présent qui domine "le narrateur est..." (description) ; "doit tenter" obligation ; "lui demande" introduction d'un dialogue ; "obéit" action qui dure ; "convient" action qui dure ; "dessine la caisse" description d'une action ; "raconte" description ; "il vit" action qui dure ; "découvre que" présent de narration ; "peut avoir" description ; "décide" action.

8) Points d'étude

- Situation : résumé de l'histoire, rencontre du Narrateur et du Petit Prince (PP).

- Personnages : Narrateur (aviateur), le Petit Prince, la Rose ; qui fait quoi à qui ?

- Vocabulaire : mots à comprendre...

- Psychologie des personnages : le narrateur ? ; Petit Prince et Rose exigeants.

- Métaphore : Recherche d'amis, fuir la souffrance, l'imagination...

- Style : narratif, le présent, qui décrit les actions, la rencontre. Le passé Composé, qui permet la narration.

- Connecteurs : les conjonctions de coordination. Mais indique l'opposition/réfute l'action. Alors enchaîne une conséquence.

(...)

Texte inachevé, sous forme de notes...

Diotime, n°43 (01/2010)

Diotime - Travailler avec Le Petit Prince