Réflexion

Qu'est-ce qu'une problématique

Alexandre Georgondas, Philosophe praticien (région Ile de France)

On demande à l'élève de problématiser un texte ou un sujet, sans lui expliquer, la plupart du temps, ce que l'on entend au juste par problématique. Au mieux lui propose-t-on des formules absconses du type: "c'est la question de la question". Force est de constater que rares sont les enseignants qui définissent avec précision ce terme, et pourtant tous s'entendent pour considérer qu'il s'agit d'une étape décisive dans la construction d'un devoir. En fait, la plupart d'entre eux n'en ont qu'une saisie intuitive, mais se révèlent incapables, à l'usage, d'en décrire le fonctionnement. Ce que nous essaierons de faire ici.

Qu'est-ce qu'un problème ?

Il faut d'abord considérer que dans "problématique" il y a "problème". Il convient donc, dans un premier temps, d'essayer de comprendre, de caractériser, ce qu'est au juste un problème. Étymologiquement, le terme vient du grec provlima qui signifie jeté devant. Le problème est donc un obstacle que nous rencontrons sur notre chemin habituel, dans lequel nous buttons et qui nous force à réfléchir sur la manière de le résoudre.

Nous commencerons, ici, par nous intéresser aux types de problèmes les plus évidents, ceux que nous rencontrons le plus fréquemment, à savoir les problèmes du quotidien.

Les problèmes du quotidien

Qu'est-ce qu'un problème du quotidien? Nous en rencontrons tous et tous les jours. Parmi les exemples les plus courants nous pouvons citer le fait de passer une mauvaise nuit, le réveil qui oublie de sonner, un objet qui se brise, le téléphone qui sonne pendant qu'on est sous la douche, un accident sur la voie ferrée, le fait de ne pas trouver ce que l'on cherche, ou pire de ne pas chercher ce que l'on trouve, etc. L'élève les connaît bien, il les invoque généralement comme excuses pour justifier un retard à ses cours. Leur formulation simple ne suffit cependant pas à les constituer effectivement comme problèmes. Et c'est cette insuffisance que rencontre l'élève quand il se voit rétorquer des phrases types du genre : "Tu aurais pu prendre le bus, tu savais bien que tu avais cours à 9 heures, etc."

Expliquez votre problème en détail !

Quand on nomme un problème, dans la vie courante, on a tendance à le faire de manière trop allusive, trop succincte, sans faire l'effort de remonter jusqu'au principe déclencheur, à l'amorce, du problème. Et l'élève, quand il se retrouve face à sa feuille, est naturellement porté à faire de même. Sa formulation du problème n'est pas suffisamment explicite pour le faire apparaître comme un véritable problème. Au quotidien, l'implicite contenu dans les formulations des situations problématiques semble suffisamment commun pour ne pas avoir besoin d'être rappelé. Ce qui est souvent, d'ailleurs, à l'origine de quiproquos: les deux interlocuteurs se rendant compte, après discussion, qu'ils n'étaient tout simplement pas d'accord sur l'implicite que sous-tendait, selon chacun d'eux, leur problème de manière évidente.

Mais quand il s'agit de problèmes plus sophistiqués, plus complexes, l'implicite n'est plus aussi simple à dégager. Le fait de perdre ses clefs, l'affirmation simple: J'ai un problème, j'ai perdu mes clefs!, par exemple, ne suffit pas, à lui seul, à constituer un problème. Cela suppose la mise en jeu d'autres éléments, de dégager tout l'implicite de sa formulation superficielle pour qu'il soit reconnu effectivement comme problème. Pour que le fait de perdre ses clefs soit compris dans son aspect problématique, il est nécessaire que j'en précise tous les détails pour éviter les quiproquos dont nous venons de parler ou la simple incompréhension. On peut donc formuler ce problème de manière détaillée de la façon suivante : "J'ai un problème, je dois rentrer chez moi, mais j'ai perdu mes clefs, et je ne dispose d'aucun autre moyen à ma connaissance pour entrer." Et, à travers cette formulation plus explicite, nous en cernons d'autant mieux la nature problématique. Pour que perdre ses clefs pose effectivement problème, il faut déjà au moins signaler, dans un premier temps, en quoi nous en avons besoin. C'est peut-être sous-entendu de manière évidente mais ce n'est pas toujours pour autant le cas. L'interlocuteur devant cette formulation incomplète du problème va chercher à en dégager tout l'implicite pour reconstituer précisément la problématique. Il pourra, par exemple demander : "Et tu n'as pas un double ?" Cherchant une solution évidente au problème qui le ferait disparaître par là même et aussitôt comme problème.

- Non.

Le problème qui se trouve ne plus avoir ici de solution évidente devient un authentique problème. On ne peut plus faire l'impasse dessus, on est forcé de s'y consacrer. C'est ce que doit chercher l'élève dans son devoir: une formulation explicite du problème dans toute son étendue, dans ses moindres détails, pour corriger ce défaut qu'il a d'utiliser des formulations trop allusives de sa problématique, empruntées à l'usage courant. Ce qui fonctionne sur des problématiques simples, évidentes, s'il en est, ne fonctionne pas forcément, ou tout au moins plus difficilement, sur des problématiques complexes. Il appartient donc à l'élève, dans un premier temps de dégager le problème dans toute son étendue. Ceci une fois fait nous pouvons nous interroger sur ce qui relie les problèmes entre eux, ce qui les constitue authentiquement comme problèmes. Qu'est-ce qui fait qu'un problème est bien un problème, à quoi reconnaît-on qu'un problème se pose ?

Il n'y a en effet pas grand-chose à voir entre le fait de se rendre compte au moment de claquer la porte que l'on a oublié ses clefs à l'intérieur et celui de se retrouver coincé dans un embouteillage en plein milieu de l'autoroute. Une première explication sur ce qui les relie ensemble pourrait être l'idée de contretemps. Nous verrons d'ailleurs par la suite que c'est le contre du contre-temps, notamment, qui est intéressant pour bien comprendre ce qui fait problème.

Le principe de contradiction

Pour qu'un problème se pose, dans la vie de tous les jours, il faut que nos intentions, notre visée soit perturbée par un événement inattendu qui entre en opposition avec elle. C'est cette force d'opposition qui crée le problème. Il n'y a problème, à proprement parler, qu'à partir du moment ou un élément A rencontre un élément non A. Où une intention se voit contrariée dans sa visée par un événement contradictoire. Je rencontre un problème si, voulant ouvrir une porte, je la trouve fermée et que je ne dispose pas de la clé, si, parmi plusieurs vêtements censés me mettre en valeur, je n'en trouve aucun qui m'aille. Pour qu'un problème se pose, il faut que nous ressentions, à un niveau quelconque, l'effet de ce que nous nommons principe de contradiction et que nous énonçons comme le principe fondamental de toute réflexion authentique. Contradiction entre nos intentions et le monde qui nous entoure pour ce qui est des problèmes du quotidien.

Spécificité des problèmes du quotidien

Il est deux particularités qu'il nous faut noter à propos des problèmes du quotidien. La première, c'est que ce n'est pas à nous de les poser mais que ce sont eux qui s'imposent à nous. On ne choisit pas, dans sa vie de tous les jours, de rencontrer des problèmes. À part ceux, et il en existe, qui cherchent délibérément les problèmes, et dont on dit : Méfie-toi de lui, il cherche les problèmes! Quelqu'un en bonne santé mentale aura plutôt tendance à les éviter et quand ils lui tombent dessus, car hélas c'est notre lot à tous, c'est contraint et forcé qu'il devra s'atteler à les résoudre.

L'autre particularité ici remarquable de ces problèmes du quotidien, c'est que nous sommes directement concernés par eux. Sinon, si je ne me sens pas d'une quelconque manière impliqué dans un problème, celui-ci cesse de se poser pour moi et il n'y a alors plus de problème. Qu'une famine survienne à l'autre bout du monde, si je ne me sens pas concerné, je n'y trouve aucun problème. Nous sommes au centre de nos problèmes du quotidien, c'est par rapport à nous qu'ils se posent.

Ce sont ces deux particularités qui distinguent les problèmes du quotidien de ceux que l'on attend dans une dissertation.

Les problèmes philosophiques

Spécificité des problèmes philosophiques

En premier lieu, dans un sujet ou un texte, le problème n'est pas explicitement posé et c'est à l'élève de le faire surgir. Première difficulté par rapport aux problèmes du quotidien qui s'imposaient à nous sans qu'on ait à les chercher. L'élève va donc devoir travailler le texte ou le sujet de façon à produire des contradictions suffisamment pertinentes pour faire naître un véritable problème.

Ensuite, et contrairement aux problèmes du quotidien, l'élève n'est plus au centre du problème, il n'en est plus le sujet principal. Ce n'est pas par rapport à lui que le texte ou le sujet doit poser problème. Le centre du problème doit donc être déplacé, l'élève doit opérer un glissement de l'épicentre du problème. C'est le texte ou le sujet qui en devient le centre, c'est dans son rapport à lui-même que le texte ou le sujet doit poser problème.

Nous sommes tous capables de réfléchir dès lors qu'un problème se pose, la difficulté c'est d'en faire surgir un. Dans la vie courante, la réflexion est sollicitée par des problèmes dont nous ne sommes pas responsables, puisque sinon nous aurions mieux fait de les éviter. Mais face à un exercice de commentaire ou de dissertation on demande de se responsabiliser. C'est à l'élève qu'il revient de produire le problème, c'est-à-dire de faire jouer le principe de contradiction, là est la difficulté1 .

Les principales erreurs

Et là aussi l'erreur que commettent nombre d'élèves. On leur demande de problématiser et ils font comme ils ont toujours fait, de la manière dont ils en ont l'habitude dans leur vie de tous les jours. Ils posent un problème dont ils sont le centre, ils font entrer le sujet ou le texte en conflit avec eux-mêmes. Et ils comprennent difficilement, quand ils voient arriver la note, que celle-ci soit mauvaise et affublée d'un commentaire du type: "vous ne traitez pas le sujet, vous réglez vos comptes avec lui." Ils sont profondément déçus, dégoûtés, que leur bonne volonté, l'effort qu'ils ont fait dans le sens de ce qu'ils comprenaient de la problématisation, ne soit pas récompensé. Mais ils ignoraient qu'il fallait, en premier lieu, déplacer le centre habituel du problème, déplacer le centre du sujet, d'eux-mêmes, au sujet lui-même.

Un autre type d'erreur que commettent bien souvent les élèves résulte aussi de l'attitude courante que nous avons dans ce genre de situation. Dans la vie courante, nous l'avons dit, l'attitude la plus censée est celle qui consiste à éviter les problèmes. Aussi, l'élève, face à un devoir, a bien souvent la tentation de se comporter de manière semblable et, plutôt que de problématiser, de se mettre en danger en provoquant, au travers du texte ou du sujet, des contradictions internes qui lui demanderont alors l'effort d'essayer de les résoudre, de proposer des pistes de solutions possibles, il préfère éviter les conflits. Il contourne les difficultés en se contentant d'une plate récitation de ce qu'il a appris, au lieu de disserter, c'est à dire de réfléchir à partir des problèmes soulevés par le sujet, ou de commenter, c'est à dire de repérer les problèmes mis en jeu par le texte. Hors texte ou hors sujet donc. L'élève tourne autour du sujet ou du texte sans vraiment l'affronter.

Pourquoi nous demande-t-on de problématiser ?

Pourquoi chercher les problèmes ? N'est-ce pas une attitude vaine, inutile ? Car, après tout, la question mérite d'être posée. Pourquoi, en effet, ne pas se contenter de répondre à la question posée par le sujet (qui n'est aucunement la problématique, comme certains semblent encore le croire), ou bien de commenter un texte, en déroulant simplement la partie du cours qui nous semble la plus appropriée ? Parce qu'on demande avant tout à l'élève, dans ce type d'exercices, de mettre en oeuvre sa propre réflexion et qu'on ne saurait réfléchir (c'est une gageure) sans d'abord poser un problème. Revenons à la vie de tous les jours. Nous ne réfléchissons, à proprement parler, nous ne nous "prenons la tête", qu'à partir du moment où nous rencontrons un problème. Qui va perdre son temps à réfléchir, dans la vie courante, si aucun problème ne se pose à lui ? Il passera pour un imbécile, un brasseur de vent, et on lui demandera, curieux ou agacé, voire les deux : pourquoi est-ce que tu te prends la tête, il n'y a aucun problème ?

Ces brasseurs de vent ont l'art de mettre en oeuvre ce que l'on appelle de faux problèmes. La contradiction y est forcée ou insignifiante. Et la réponse qu'elle suscite est généralement : Tu te moques de moi, je ne vois pas où est le problème, car tu connais déjà la réponse. Le véritable problème se doit donc de révéler une contradiction évidente dont il n'est cependant pas évident de sortir, ce que l'on nomme en philosophie une aporie, qui signifie impasse en grec.

C'est cette aporie qui va provoquer la réflexion, qui va la rendre nécessaire, lui donner sa raison d'être. Sans cela nul n'est besoin de réfléchir, il n'y a qu'à laisser la vie suivre son cours. Quand il n'y a pas de problème la vie est un long fleuve tranquille. Et quand, à la question : Qu'as-tu fait aujourd'hui?, on se voit répondre: Rien, comme ça arrive, ça ne signifie évidemment pas rien au sens propre du terme, que la personne est restée cloîtré chez elle à attendre que le temps passe, mais seulement qu'elle n'a rien fait de remarquable, que rien n'est venu la contrarier dans ses habitudes, qu'elle n'a rencontré aucun véritable problème. En un mot, que sa faculté de réfléchir n'a aucunement été sollicitée ce jour-là.

On demande donc à l'élève de problématiser pour lui apprendre à amorcer, à déclencher de manière autonome, sa réflexion. Ce qui se révélera d'une grande utilité par la suite, les postes dits à responsabilités allant en priorité à ceux capables de mettre en oeuvre une telle faculté1 qui leur permettra d'anticiper sur une situation à risque, en dégageant les tensions contradictoires qui s'y exercent. Tandis que celui qui n'aura pas appris à problématiser verra le problème lui tomber dessus sans crier gare et sera débordé, noyé, emporté par lui. Il sera, comme on dit, dépassé par les événements.

Aussi, on ne saurait trop conseiller aux élèves de s'appliquer à provoquer, à chercher, les problèmes. Non pas dans leur vie de tous les jours, ce qui serait inutilement prise de tête, mais à travers les sujets qui leur sont donnés.


(1) Pour problématiser, il faut trouver dans le sujet une boule noire et une boule blanche qui fassent sens et les faire jouer l'une contre l'autre. On déclenche ainsi la réflexion.

(2) Il est remarquable d'ailleurs que la question de la problématique ne soit pas ou peu abordée dans les sections technologiques ou professionnelles, alors qu'elle est mise en avant dès la classe de seconde dans les sections générales.

Diotime, n°41 (07/2009)

Diotime - Qu'est-ce qu'une problématique