Editorial

Editorial du n° 40

Michel Tozzi

Voici le n° 40 de Diotime.
Mars 1999 - Mars 2009 : 40 numéros, plus de 500 articles, plus de 300 auteurs, émanant d'une quarantaine de pays. Tous actuellement accessibles, consultables et gratuitement téléchargeables sur le site : www. crdp-montpellier.fr/ressources/agora

Dans l'éditorial du numéro 1, j'écrivais :

"Pourquoi une revue internationale de didactique de la philosophie ?

Pour au moins trois raisons :
- Les incertitudes affectives, épistémologiques, éthiques, politiques engendrées par la (post-?) modernité, et le trouble existentiel qui en résulte, se traduisent par une demande sociétale croissante de philosophie. Celle-ci, qui reflète une quête angoissée de sens, est par exemple perceptible dans l'écho rencontré par la philosophie dans les divers médias, et dans l'efflorescence de nouvelles pratiques sociales (cafés philosophiques, ateliers d'écriture philosophiques, etc.). Une réflexion s'impose donc aujourd'hui sur la place et le rôle de la philosophie dans la cité, sur le fonctionnement de formes émergentes, et sur la dimension didactique de leur animation.
- On constate par ailleurs, comme le montre une enquête de l'Unesco auprès de soixante-six pays sur l'enseignement de la philosophie dans le monde, que se confirme l'articulation originaire de la philosophie et de la démocratie: les pays accédant à la démocratie mettent la philosophie au programme de leur système éducatif. De plus, en rupture avec l'histoire de l'enseignement philosophique traditionnellement adressé à une élite (de disciples ou de publics socialement sélectionnés), l'accession progressive de cette discipline réputée abstraite à un "enseignement de masse" (plus de soixante-dix pour cent d'une classe d'âge en France), est un véritable pari pédagogique et didactique. Et ce à un moment où la crise de la citoyenneté dans les pays développés exacerbe l'enjeu d'une exigence rationnelle du "meilleur argument" (Habermas), pour échapper à la dérive démagogique toujours possible d'une démocratie.
- Face à ces défis, il est urgent d'élaborer une didactique de l'apprentissage du philosopher rendant accessible à tous le "penser par soi-même". On ne peut que regretter, contrairement à d'autres disciplines, la faiblesse de la recherche didactique en philosophie. D'où l'intérêt d'un lieu qui rassemble tous les travaux s'inscrivant dans une telle perspective. C'est le sens du caractère international de cette revue, dont la moitié du comité de rédaction couvre les pays francophones et certains pays européens. On pourra trouver dans la revue le témoignage et l'analyse de pratiques innovantes en classe et dans la cité, des dispositifs didactiques à expérimenter, des débats de fond sur la légitimité et les courants de la didactique de la philosophie, ainsi que diverses informations et des recensions d'ouvrages didactiques".

Il n'y a guère à changer dans cette orientation éditoriale 10 ans après !

Pendant que s'approfondissait en classe terminale des lycées le malaise d'un enseignement philosophique de masse trop peu pédagogiquement renouvelé, les "Nouvelles Pratiques Philosophiques" (NPP), et particulièrement la "discussion à visée philosophique" (DVP) ont manifesté une vigueur insoupçonnée, en élargissant sensiblement leurs domaines et publics. Celles-ci sont fortement encouragées par l'Unesco en France et dans le monde1.

- Dans la cité, on est passé du café philo de Marc Sautet (1992) aux Universités Populaires dix ans après (avec l'impulsion en 2002 de l'UP de Caen par notamment Michel Onfray2) ; et s'est produit le démarrage de la "consultation philosophique", particulièrement en entreprise3 ;

- à l'école surtout ont émergé des pratiques à visée philosophique dès la classe maternelle (J. Lévine) et les classes défavorisées de SEGPA (Alain Beretesky à la Fondation 93, J.-C. Pettier), qui se sont fortement développées depuis 2000 à l'école primaire, au collège (plus largement dans les foyers de jeunes, les médiathèques etc.), sans compter les essais de philosophie en première voire seconde, et l'expérimentation officielle de la philosophie en lycée professionnel, obligeant à repenser l'enseignement philosophique classique. Ces nouvelles pratiques ont séduit une partie des institutions publiques et privées d'enseignement, qui ont organisé notamment dans les Instituts de formation des maîtres et les circonscriptions de base du premier degré de nombreux stages de formation, et fait soutenir des mémoires professionnels sur la question. Parallèlement se mettaient en place des recherches universitaires (Ex : le pôle de l'Université de Montpellier 3), donnant lieu à des maîtrises, puis à des masters nombreux, ainsi qu'à une dizaine de thèses soutenues ou en cours.

Diotime s'est efforcé de rendre compte au cours de ses numéros successifs de ces innovations émergeant sur des terrains multiples.

Concernant la forme, la revue qui s'appelait à l'origine Diotime l'Agora4 se nomme aujourd'hui Diotime, cette femme étrangère qui fit découvrir à Socrate la nature de l'amour...

Publiée jusqu'au n° 18 (juin 2003) sous forme papier, elle est depuis numérisée, comme de plus en plus de revues, et est ainsi disponible pour un plus grand nombre de lecteurs, tout en ayant réduit ses coûts. La forme de la revue avec son sommaire a été maintenue. Un référencement par thèmes (60 répertoriés), auteurs (314 sont cités) et pays a été introduit, et chaque article donne lieu à un bref résumé, ce qui permet d'utiliser au mieux le corpus important d'articles proposés. Avec la procédure d'un identifiant, chaque lecteur est informé par mail de la parution du nouveau numéro. Enfin, pour accroître la dimension internationale de la revue (les articles proviennent de 39 pays), des articles en anglais et espagnol sont désormais publiés depuis le numéro 33.

Nous espérons ainsi oeuvrer par notre revue à une large information sur les pratiques à visée philosophique qui viennent d'émerger dans l'école et dans la cité, tout en donnant un éclairage international sur la philosophie dans le monde. Nous nous inscrivons ainsi pleinement dans les orientations de l'Unesco pour promouvoir partout cette discipline comme élément fondamental du développement, chez les enfants et les adultes, de l'esprit critique et du dialogue entre les peuples.


(1) Voir mon rapport sur la philosophie à l'école primaire dans le monde, celui de Luca Scarantino dans l'enseignement secondaire et le supérieur, celui sur la philosophie dans la cité par O. Brenifier sur : http://portal.unesco.org/shs/fr/ev.php-URL_ID=11575&URL_DO=DO_TOPIC&URL_SECTION=201.html

(2) Le 4e Printemps des nouvelles Universités Populaires se tiendra les 26-27 et 28 juin 2009 à Bobigny.

(3) Voir l'important dossier sur "la philosophie en entreprise" dans ce numéro.

(4) Dans un article de Diotime, Sylvie Solère-Queval voyait dans cette expression un oxymore roboratif.

Diotime, n°40 (04/2009)

Diotime - Editorial du n° 40