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Niger : contribution de l'initiation philosophique au primaire à la prévention des conflits en Afrique

Halidou Yacouba, enseignant-chercheur et Directeur du Département de Philosophie à l'Université Abdou Moumouni de Niamey

Une radioscopie sans complaisance de la situation actuelle du continent africain permet d'affirmer que la plupart des conflits qui l'assaillent sont d'ordre ethnique ou religieux. En clair, ils trouvent leur origine dans l'intolérance. Face à cette conflictualité paradoxalement exacerbée par les démocraties naissantes, il importe aux États d'agir au plus vite, sans quoi ce serait la catastrophe. D'où la nécessité d'une initiation philosophique aux principes démocratiques dès l'enfance, afin de conjurer les guerres et les conflits identitaires en Afrique.

L'initiation philosophique aux principes démocratiques à l'école s'inscrit dans le cadre de l'éducation civique. Celle-ci partage avec d'autres disciplines, dont la philosophie, certains objectifs communs : "le développement chez l'élève du sens de l'intérêt général, le respect de la loi, l'amour de la République1". Toutes choses qui font l'objet de la réflexion philosophique. S'il y a une discipline qui peut aider les pays africains à consolider leur démocratie en gestation, c'est bien l'éducation philosophique. De l'école primaire au collège, l'éducation philosophique, par des procédés allégoriques et des jeux, est susceptible d'imprimer aux élèves les valeurs fondamentales de la démocratie.

Ainsi le problème fondamental est de savoir ici quelles sont les conditions de réalisation d'un tel projet éducatif. Autrement dit la philosophie en éducation primaire est-elle possible ? Quelles sont la portée et la valeur de la méthode allégorique et des jeux ?

Les conditions de réalisation de l'éducation philosophique au primaire

Par l'éducation philosophique au primaire, il s'agit d'initier les enfants à apprendre à penser, autrement dit de leur délivrer les premiers éléments de la connaissance philosophique. Celle-ci consiste dans la disposition d'un esprit critique, gage du respect des principes démocratiques, parmi lesquels figure, en premier lieu, la tolérance.

Mais concrètement, quelles sont les conditions de réalisation d'un tel projet éducatif qu'est l'initiation philosophique ?

La méthode allégorique

L'utilisation des mythes allégoriques et des jeux a une fonction purement pédagogique. Loin d'usurper le nom même de philosophie, les contes et d'autres formes de récit ne sont nullement de nature à dénaturer un authentique enseignement philosophique, mais à permettre aux enfants d'acquérir les trois capacités philosophiques de base : problématiser, conceptualiser, argumenter. Il s'agit de créer un cadre susceptible de leur délivrer les vertus du dialogue et de l'autocritique. Ils doivent être capables de poser des questions pertinentes. L'entraînement aux mythes et aux jeux les conduit à travailler leurs représentations à l'auto questionnement de leurs certitudes.

La méthodologie de l'enseignement doit procéder par des mythes allégoriques, en ce que comme dit Platon, "l'enfant, en effet, ne peut discerner ce qui est allégorie de ce qui ne l'est pas, et les opinions qu'il reçoit à cet âge deviennent d'ordinaire, indélébiles et inébranlables2". L'enfance est la période de la vie où l'âme encore pure et malléable peut être réglée sur le modèle de la vertu, c'est-à-dire la science du bien. Celle-ci consiste à être juste et véridique.

Le mythe, c'est comme dit Socrate, "un beau mensonge", c'est-à-dire une structure irrationnelle susceptible d'agir sur la partie irrationnelle prédominante dans l'âme du non philosophe, de telle sorte que manié par le philosophe, le mythe agisse sur le sensible. Le mythe est une technique de la raison faisant agir l'irrationnel sur l'irrationnel. Il a une fonction éminemment pédagogique. Le bien-fondé de la méthode allégorique est qu'elle est plus facile à suivre dans l'enfance que la méthode dialectique, qui ne convient véritablement qu'à l'adolescence.

Les jeux

Tout comme les mythes, les jeux ne sont pas des activités dogmatiques, idéologiques à prétention philosophique. Ils ont un rôle essentiellement méthodologique, sinon pédagogique. Ils favorisent la transmission du message philosophique. Au-delà de sa fonction éducative, le jeu est avant tout une activité physique ou mentale spontanée, essentiellement gratuite, poursuivie par elle-même et qui procure, par sa nature et sa manifestation propre, le plaisir à celui qui s'y adonne. Le plaisir est le reflet exact de l'amour. Procuré par les jeux, les fêtes et les soirées culturelles, le plaisir crée l'amour fraternel au sein de la communauté de jeunes gens. Toutes choses qui préviennent la haine, l'inimitié et leurs avatars entre frères qui doivent s'aimer d'un amour véritable. Celui-ci est marqué du sceau de la stabilité, de l'immuabilité et de l'éternité dans la mesure de l'humaine condition.

L'apprentissage des principes démocratiques

Le principe de tolérance

L'ancrage des principes démocratiques dans l'esprit des jeunes gens est un garde-fou aux élections tribalisées qui sont souvent sources de violence en Afrique subsaharienne. Ils préviennent la naissance d'enfants soldats, des criminels en puissance.

La tolérance est une valeur cardinale dans un contexte démocratique. Elle réside dans la sagesse, c'est-à-dire, selon la très juste expression du penseur malien Amadou Hampâte Bâ, la coexistence pacifique avec les autres malgré leur différence. Pour ce faire, le maître doit faire entendre raison aux enfants qu'il ne faut jamais faire à autrui ce que tu ne veux pas qu'on te fasse.

Pour étayer ses propos, il peut leur poser comme questions :

Le maître : Est ce que vous voulez que quelqu'un vous insulte ?

Les élèves : non !

Le maître : Est-ce que vous acceptez que quelqu'un vous pique avec une épine ?

Les élèves : non !

Le maître : Est-ce que vous voulez qu'on vous vole votre ardoise ?

Les élèves non !

Donc être juste c'est reconnaître ses droits et ses devoirs. Eh bien l'insulte, l'agression, le vol sont tous des actes de violence. Ils doivent être proscrits. Etre juste, c'est faire de la tolérance la substance de votre vie quotidienne. La tolérance est une pratique quotidienne entre camarades, entre voisins, à l'égard d'étrangers. Être tolérant, c'est accepter que les autres pensent, agissent différemment de soi. Le fanatisme religieux, politique et culturel doit être banni. De ce fait, on peut par exemple conférer les uns et les autres aux textes coraniques et bibliques.

"Point de violence en matière de religion. La vérité se distingue assez de l'erreur. Celui qui ne croit pas au Thagout, et croira en Dieu aura ainsi une anse solide à l'abri de toute brisure" (Coran, II, 257).

"Vous avez entendu qu'il a été dit : tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Eh bien, moi je vous dis : aimez vos ennemis et priez pour vos persécuteurs" (Évangile de Saint-Mathieu, 5-43).

Bien plus, étant donné que le Niger est composé de neuf groupes ethnolinguistiques, il faut inviter les élèves à s'aimer mutuellement en faisant abstraction de toute considération subjective. Ces neuf groupes ethnolinguistiques sont notamment les haoussas, les zarmas- sonray, les peuls, les touaregs, les gourmantché, les kanouris, les toubous et les arabes. La démocratie c'est l'acceptation de la différence. C'est l'unité dans la différence, laquelle unité est synonyme de force en toute circonstance, et en particulier dans la construction d'une nation.

Mais de peur que la tolérance ne soit assimilée au renoncement, l'instituteur doit cultiver, chez les enfants, l'esprit critique au moyen d'un croquis comportant plusieurs propositions. Ainsi il leur revient de choisir par exemple quatre propositions qui leur conviennent et d'en rejeter quatre qui ne correspondent pas à la tolérance. Ce procédé peut conduire à la formation du jugement critique. Être tolérant, c'est :

  • comprendre qu'on ne convainc personne par la force.
  • Excuser ceux qui sont dans l'erreur.
  • Respecter seulement ceux qui respectent les autres.
  • Être indifférent : toutes les opinions se valent.
  • Fermer les yeux sur une faute.
  • Reconnaître aux autres le droit d'être différents.
  • Être rarement choqué par une tenue ou une attitude.
  • Ne jamais interdire quoi que ce soit.
  • Être accommodant, prêt à renoncer à son opinion.
  • Admettre ce qu'on ne peut pas interdire.
  • Laisser chacun s'exprimer à sa guise.

Le principe de justice

L'instituteur peut tenir aux enfants des propos tels que : être juste c'est permettre aux autres de jouir de leurs droits. C'est faire du bien aussi bien à ses amis qu'à ses ennemis.

Être juste, c'est chercher son bien sans nuire aux intérêts des autres. C'est, comme dit John Rawls, être à la fois "rationnel et raisonnable". Par exemple, si le maître dépose sur son bureau une tasse remplie de mangues à distribuer selon l'effectif de la classe. Il est juste que chaque élève prenne une seule mangue. Celui qui prend deux mangues n'est pas juste, en ce qu'il crée du mal à l'un de ses camarades. Car ce dernier ne peut pas en avoir. Ce qui produit automatiquement, chez lui, une frustration qui est elle-même source de haine et de conflit.

Exemple d'acte juste : tenir aux enfants des propos tels que : "Si Sani et Hama ont travaillé pour toi. Ils ont chacun transporté 10 briques. Il est juste que tu leur donnes le même salaire. Dans le cas contraire, tu n'es pas juste. Or les injustes seront malheureux après leur mort et souvent même ici-bas. Donc il faut être toujours juste." Etre juste c'est permettre aux autres de jouir de leur droits. La liberté est un droit fondamental en démocratie.

Le principe de vérité

La vérité est une valeur essentielle en démocratie. Elle consiste à parler de la réalité. En tant que futurs citoyens, les uns et les autres doivent être francs et sincères. Car la vérité est source de bien et le mensonge de mal. L'instituteur peut lire aux enfants des contes de réflexion. L'histoire du berger menteur est un exemple d'illustration :

"Il existait dans un village un berger menteur. Une nuit à une heure tardive, il cria : "Au secours ! Les hyènes sont en train de dévorer mon troupeau ! Les gens du village accoururent vers lui et découvrirent malheureusement que c'était faux.

La seconde nuit, très tardivement encore, il cria : "Venez, venez gens du village. Les hyènes sont en train d'attaquer mon troupeau ! Je dis vraiment vrai". Et les gens coururent à toutes jambes. Malheureusement, une fois de plus, ils découvrirent que ce n'était qu'un mensonge grossier.

La troisième fois, très tôt la nuit, les hyènes rentrèrent dans son enclos et attaquèrent son troupeau. Il cria, cria, cria très fort ! Malheureusement cette dernière fois personne ne vint à son secours. C'est après que tout son troupeau eut été dévoré qu'il se dirigea en pleurant vers toutes les maisons pour dire aux gens de venir voir le massacre. Le matin les gens se déplacèrent et constatèrent le dégât. Cette fois-ci c'était vraiment la vérité".

D'où la conclusion de l'instituteur aux enfants : "Voyez-vous, le mensonge c'est mauvais. Donc ne mentez jamais dans la vie !". Le mensonge est mauvais. Car, comme dit Kant, si tout le monde se permet de mentir, le monde n'aura plus de sens.

Le principe de responsabilité

Il faut toujours reconnaître l'acte qu'on a soi-même posé. De ce fait, il faut bien réfléchir avant d'agir, puisqu'on va toujours répondre de ses actes. Ceux-ci doivent être réglés sur le modèle de la vertu. La responsabilité consiste, chez l'enfant, à le laisser penser par lui-même. C'est à l'aide de la maïeutique socratique qu'il va distinguer les bons actes des mauvais. La maïeutique est éducation de la conscience, qui comprend "ce qui se fait" et "ce qui ne se fait pas", ce qu'Hegel appelait "l'honnêteté". Le questionnement philosophique sur le bien et le mal, le juste et l'injuste, l'honnête et le malhonnête, donne aux enfants une attitude correcte dans leurs rapports d'actions entre eux et avec les autres membres de la société.

Le principe de l'Unité nationale

L'Unité nationale est source de progrès social. Pour que le pays se développe, ses fils doivent conjuguer leurs efforts. Toutes choses qui leur permettent de profiter les uns des autres. L'Unité nationale passe par la culture de la paix. Aimer la paix, c'est haïr la violence. Ainsi l'instituteur est tenu de dire aux enfants qu'ils doivent chasser la violence verbale ou physique de leur vie quotidienne. Pour ce faire, ils doivent être tolérants en privilégiant la compréhension de l'autre, de sa culture, de ses différences. Comprendre l'autre, c'est d'abord être disposé à l'écouter, saisir sa logique, sa vision des choses. A ce niveau, l'instituteur peut utiliser la prise de conscience. Il leur fait le récit des conflits en Afrique. La plupart de ces conflits ont un fondement ethnique ou religieux. Les conflits identitaires sont mauvais, en ce qu'ils ont un impact négatif sur la vie de la famille, de la société, de l'État, et surtout celle de leur établissement.

Ainsi l'instituteur nigérien peut dire à ses élèves ceci : "En cas de guerre, vous ne pouvez plus jouer ou étudier dans votre établissement. Tous vos intérêts seront compromis. Parce que là il où il n'y a pas de paix, il n'y a plus d'organisation. Du fait de l'intolérance, la femme peule ne va plus vous vendre du lait, la femme sonraï du poisson, le boucher haoussa, de la viande. Le taximan gourmantché ne va plus vous amener à l'école, le Targui ne va plus vous vendre un sac en cuir, et ainsi de suite. Les blancs ne vont plus faire venir en Afrique les voitures qu'ils fabriquent. Le chrétien photocopieur béninois ne va plus vous faire la photocopie. Dans toutes ces circonstances, tout le monde est perdant. Ce sont là autant de raisons pour lesquelles, il faut éviter toute forme de guerre ou de conflit identitaire. Les gens doivent s'aimer mutuellement parce qu'ils sont tous des hommes. Faire du mal à autrui, c'est se faire soi-même du mal".

Mais l'Unité nationale ne signifie pas la haine des étrangers. Détester ces derniers, c'est se préparer à être détesté le jour où on quitte son pays, puisqu'on devient automatiquement aussi étranger. Certes nos États africains sont des Etats impériaux, c'est-à-dire imposés par la colonisation. Cependant le problème est que ce ne sont pas les blancs actuels, mais leurs ancêtres qui sont responsables de la colonisation. On n'est responsable que de l'acte qu'on a soi-même posé. Et d'ailleurs, dans la vie, il importe de pardonner. Le pardon est non pas faiblesse, mais force et courage.

L'expérimentation de la citoyenneté à l'école

Il faut expérimenter la citoyenneté à l'école. Celle-ci, loin d'être seulement un lieu de discours théoriques, doit être un lieu où l'on produit, on crée, on vit. Il faut des activités qui favoriseront des jeux, des fêtes, des soirées culturelles, l'ouverture au dialogue, le jugement critique, l'esprit de discernement, la libre expression des opinions, le débat des conceptions, le sens de l'action en toute responsabilité. L'école doit être un domaine de responsabilisation, de participation, d'amour et du respect de la dignité de chacun.

On peut expérimenter la démocratie par le vote des délégués de classe. Un délégué de classe doit défendre les intérêts matériels et moraux de ses camarades par la non-violence. L'instituteur se doit de créer un cadre favorable à la "prise d'initiatives, la responsabilisation, la participation, le respect de la personne humaine3."

Les élèves seront sensibilisés sur le fait que le vote n'est qu'une étape de la démocratie. Un délégué de classe doit répondre aux aspirations légitimes de ses camarades qui l'ont élu. Il se doit d'aider à résoudre les conflits qui peuvent surgir entre eux. En clair, il doit défendre leurs intérêts matériels et moraux par la non-violence. Le principe premier, fondamental et original de la résolution de tout problème doit être le dialogue. Dialoguer, c'est aller à la rencontre de l'autre, "le moi qui n'est pas moi" pour parler comme Jean Paul Sartre. Kant ne dit pas autre chose, sinon que l'humanité se définit par la disposition à communiquer. Il convient de dire aux jeunes gens que la démocratie se cultive par des actes et des propos empreints de sagesse. La sagesse c'est le fait d'être sage, c'est-à-dire de ne pas être méchant. Pour être sage il faut être juste, véridique et bon. Être bon c'est faire du bien.

Conclusion

En définitive, seule une intense initiation philosophique entreprise dès l'enfance peut servir de fondation solide à la culture démocratique en Afrique. Elle seule est capable de vraiment cultiver chez les enfants l'ouverture au dialogue, le jugement critique, l'esprit d'analyse, l'autocritique, la libre expression des opinions, le débat de conceptions. Autant de choses qui permettent de libérer ces citoyens en herbe de l'intolérance, cause fondamentale des conflits en Afrique. La culture de la paix en Afrique passe par l'échange, lequel réside dans le fait que, pour parler comme Ricœur, "je ne peux m'estimer moi-même sans estimer autrui comme moi-même4." De ce fait, il faut parler aux enfants du racisme, de l'ethnocentrisme, de la xénophobie, de l'intégrisme. Il faut leur exposer les conséquences néfastes de tous ces comportements indignes d'un homme vraiment raisonnable.

Bibliographie

  • Leif J., Philosophie de l'éducation, Librairie Delagrave, Paris, 1974.
  • Meyer-Bisch Patrice, La culture démocratique : un défi pour les écoles, Editions Unesco, Paris, 1995.
  • Morandi Franc, Philosophie de l'éducation, Ed. Nathan, Paris 2000.
  • Ngakoutou Timothée, L'éducation africaine demain : continuité ou rupture, Edition l'Harmattan, Paris, 2004.
  • Platon, République, Trad. Française par Robert BACCOU, Paris, Garnier Flammarion, 1966.
  • Ricœur P., De l'interprétation, le Seuil, 1975.
  • Serres Michel, Le Tiers-Instruit, Paris, Gallimard, 1991.
  • Wirth P., et al., Education civique, Librairie Delagrave, Paris, 1987.

(1) P. Wirth, et al. , Education civique , Paris, Delagrave, 1987, p. 4.

(2) Platon, République, Traduction française par Robert Baccou, Paris, Garnier Flammarion, 1966, 378d.

(3) Patrice Meyer-Bisch , La culture démocratique : un défi pour les écoles, Paris, Editions Unesco, 1995, P.45.

(4) Ricœur Paul cité par Morandi Franc, Philosophie de l'éducation, 2000, Ed. Nathan, p. 108.

Diotime, n°37 (07/2008)

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