Réflexion

L'enfant philosophe, avenir de l'humanité ?

Jacques Lévine, psychologue du développement et psychanalyste pour enfants,
Geneviève Chambard, animatrice d'ateliers de philosophie en collège.

Jacques Lévine et de nombreux enseignants mettent en place depuis des années des Ateliers de Philosophie AGSAS, Ateliers de Réflexion sur la Condition Humaine, dans les classes, dès la Moyenne Section de Maternelle jusqu'à la classe de troisième de Collège, en SEGPA, en IME... Un travail approfondi d'analyse, de recherche et de réflexion, lui a permis d'élaborer un livre intitulé L'enfant philosophe, avenir de l'humanité ? Ateliers AGSAS de Réflexion sur la Condition Humaine, publié très prochainement. Comme on peut le voir, le titre, qui présente comme centrale la réflexion sur la Condition Humaine, ne donne pas la priorité - sans les négliger - aux processus que développe la Discussion à Visée Philosophique - DVP (problématisation, argumentation, conceptualisation).

Cette étude s'appuie sur trois constats

On doit admettre que faire de la philosophie est devenu une urgence dans le monde d'aujourd'hui.

Nous pouvons décrire notre époque comme celle de l'homme insatisfait de sa vie, ayant un passé insuffisamment étayant et un avenir insuffisamment motivant, dans une société en perte de parenté symbolique, d' "accompagnants régulateurs" fiables, rôles tenus jusqu'à présent par les responsables politiques et moraux.

Ce qui provoque chez certains un "déficit d'apportance", accompagné d'un sentiment de "moins-value" et l'idée d'une place aléatoire, non gratifiante, place qui peut constamment être remise en question. Au contraire, pour d'autres, la recherche de leur raison d'être les entraîne à avoir recours à des conduites de domination verbales et physiques pour se donner l'illusion du pouvoir.

L'une des questions qui structure notre travail est : la pensée a-t-elle définitivement perdu la bataille qu'elle doit livrer contre le corps primaire ? Ce qui nous rend optimistes, c'est le spectacle d'une grande majorité d'enfants capables de lucidité, d'intelligence et de débrouillardise encourageantes. C'est ce que nous constatons dans les Ateliers de Philosophie. Grâce au travail de modification du regard sur la vie qui s'y effectue, l'enfant peut passer d'une notion de lui-même où il ne trouve pas la complétude identitaire dont il a besoin, à un statut qui invite à retrouver le sens du corps civilisé.

Le fait d'entrer dans le monde de la spéculation sur les grands problèmes de la vie, est modificateur de l'identité, de l'image de soi et de la relation au monde.

Tous les chemins menant vers la Philosophie ont un objectif commun, la lucidité sur la Condition Humaine, qu'il s'agisse de la philosophie savante ; de la philosophie populaire, celle des cafés philo, des lieux de parole, des ateliers d'écriture... ; de la philosophie culturelle, celle du "donner à voir" imagé, figuratif et narratif de certaines oeuvres littéraires et artistiques ; et de la philosophie naturelle des enfants, celle qui se préoccupe du rapport au monde des enfants, représentée par les courants Lipman, Tozzi, Lévine et d'autres.

Par rapport aux autres courants de la Philosophie pour enfants, nous nous distinguons au niveau de la place discursive que nous donnons au concept et surtout de son mode de production. Comme Deleuze nous y invite (dans Qu'est-ce que la philosophie ?, édit. De Minuit), il faut voir dans le concept le résultat d'un micro travail qui n'est possible qu'en passant par toute une série d'étapes. Notre ambition est que, par les Ateliers de Philosophie, les enfants vivent le plaisir, non de l'aboutissement du concept achevé, mais du travail intérieur qui correspond à la formation de pré-concepts, c'est-à-dire le plaisir de pénétrer dans le monde de la fabrication du concept.

De plus, à la différence des autres courants qui privilégient le débat et la Discussion à Visée Philosophique, ce qui distingue les Ateliers AGSAS, c'est son dispositif qui permet à l'enfant d'être centré, en voie directe, sur la Condition Humaine, de l'explorer de façon naturelle, et de réfléchir sur la valeur de la vie que suscite cette exploration.

Nous ne détaillerons pas ici le dispositif AGSAS. Nous invitons les personnes intéressées à consulter les fascicules que nous avons publiés dans lesquels il est décrit avec précisions. Toutefois, nous rappellerons plus loin, les quatre paris sur lesquels il est fondé.

La Philosophie commence par un Vouloir Savoir sur ce qui nous entoure. Elle s'accompagne, avec l'âge, par un Vouloir savoir sur les modes de production, de fonctionnement et d'utilité des choses. Elle se prolonge ensuite par une interrogation sur les valeurs de la vie. Cette démarche vers les secrets de l'organisation de la vie et du fonctionnement qui est à la base du "vivre ensemble" comporte des étapes pour retrouver le savoir qu'est supposé posséder l'Instance Monde.

Toute réflexion philosophique est un dialogue entre un interlocuteur qui cherche les secrets du fonctionnement humain et une instance transcendante qui est supposée les connaître ; et l'enfant n'est pas indifférent à la place qu'il occupe dans l'humanité.

Lorsque l'enfant utilise le "on" pour faire part de son opinion, c'est-à-dire en se présentant comme membre et porte-parole d'une communauté qui est au-delà de lui-même, voire bien au-delà de son âge, il s'instaure représentant de l'éventail des idées de la collectivité mais par là même, il découvre le visage d'une autre réalité, l'AQP (l'Autrement Que Prévu), qui est au coeur de la pensée philosophique. Cet autre partenaire introduit l'adversité dans une relation qui semblait relever du PQP (Pareil Que Prévu). Cette apparition oblige à regarder en face les nouveaux protagonistes et à s'organiser pour que la cohabitation devienne possible.

Dans ce contexte, la philosophie est une posture faite de lucidité - reconnaissance de la dualité - et de combativité.

Être philosophe, c'est courir et assumer le risque permanent de la bonne ou mauvaise rencontre. Mais avec la conviction que nous disposons d'un espace de libre arbitre qui peut faire pencher la balance du moins mauvais côté.

Le dispositif spécifique ARCH

Revenons sur le dispositif spécifique aux Ateliers de Philosophie AGSAS, qui permet d'assurer la réussite du voyage en terre philosophique des enfants, et surtout sur les quatre paris sur lesquels il est fondé.

Le pari d'un autre statut de l'élève

Dans les Ateliers de Philosophie AGSAS, un nouveau statut identitaire est proposé à l'enfant, en rupture avec celui d'apprenant auquel il est habitué dans le cadre scolaire. Il est, en effet, invité à passer du personnage d'élève installé par l'institution dans une relation de verticalité, au personnage de "personne du monde", dans une relation d'horizontalité par rapport à l'ensemble des êtres humains, avec lesquels, en tant que "pensant", il se positionne dans une affirmation d'égalité. Il se sent alors investi du statut d' "apportant", ce qui laisse présumer que ce qu'il va apporter sera considéré comme important et en provenance d'un "interlocuteur valable".

Le pari du silence symbolique de l'enseignant

Ce silence, annoncé par l'enseignant, silence sans lequel l'enfant ne pourrait pas prendre la place qu'on lui propose de "personne du monde" capable de penser les grands problèmes de l'humanité, est un silence objectif. L'adulte, tout en n'intervenant pas, est cependant présent au travers de ce qu'on suppose être son désir, objectivé par le cadre, le thème, le bâton de parole, la gestion du temps.... Sa présence silencieuse et confiante est nécessaire.

Ajoutons qu'il goûte le plaisir du travail de la pensée en lui, en même temps que chez ses élèves, dans un moment privilégié.

Le pari de l'énoncé du thème de réflexion sous forme d'un mot inducteur

Un atelier AGSAS commence par : " Le thème d'aujourd'hui est "le bonheur"" ou "Aujourd'hui, on va réfléchir au bonheur"...

Le mot inducteur est comme un rideau de théâtre qui s'ouvre sur la scène du monde. À son énoncé, l'enfant se trouve confronté à un espace de pensée beaucoup plus vaste que l'expérience de son propre monde. Il a l'intuition que les mots ont une intériorité secrète, une "ultra-réalité", et que la recherche de ce qu'ils recèlent peut procurer un plaisir dont le souvenir laisse des traces. Pour l'enfant, philosopher, c'est s'interroger sur ce que pensent les mots et sur ce que les mots pensent du monde.

Le travail que l'enfant opère dans les Ateliers de Philosophie est un travail cognitif au niveau des représentations du monde, qui est à la fois le sien et celui de la collectivité. Il s'agit donc de la rencontre de la culture personnelle avec la culture collective.

Le pari du débat implicite

La combinaison parole personnelle - parole collective crée les conditions d'un débat implicite - un débat sans débat, qui n'en est pas moins un débat - qui, au-delà du débat explicite, contribue à la dynamisation de la réflexion. L'Atelier de Philosophie AGSAS est le lieu d'une " méditation partagée".

L'un des aspects du débat tient à la dynamique que crée la rencontre entre le "je" souvent non verbalisé de l'enfant, et le "nous" collectif qui circule dans l'espace environnant. La différence d'opinions, surtout lorsqu'elle est sous-entendue, donne une toute autre tonalité au travail collectif. À la méditation interne s'ajoute une méditation collective où se glissent, cependant, les différences d'opinions (AQP) qui alimentent la réflexion philosophique.

En raison du dialogue qui s'instaure entre pensée collective et pensée personnelle, nous sommes portés à croire que le débat est permanent, dans chaque séance. C'est un débat entre le sujet et lui-même. Il y a cohabitation de la pensée des enfants et d'une pensée qui procède d'un autre système d'appartenance, celui des générations antérieures.

C'est la découverte de cette capacité à entrer dans le "Patrimoine culturel" et à s'approprier les " secrets" de la Condition Humaine, qui motive les enfants à en savoir toujours plus.

Les objectifs principaux des Ateliers de Philosophie ARCH

Les Ateliers de Philosophie nous rappellent que l'homme, dès son plus jeune âge, est porteur d' "appareils à penser".

- "Appareils à penser", à sa manière, la complexité de la vie.

- "Appareils à penser" sa place dans la société et la place de la société dans son Moi.

- "Appareils à penser" faisant de l'enfant un être actif, capable de s'affronter, en pensée et en réalité, aux aléas de l'existence, et donc de combattre la déraison par la raison.

Force nous est de constater que nous ne savons pas encore utiliser ces appareils à penser le monde, d'où la proposition d'atelier ARCH.

Elle est fondée sur trois motivations :

La pulsion d'équivalence

Si nous analysons ce qui se passe lorsqu'un enseignant installe un Atelier de philosophie dans sa classe, nous observons que cela produit un changement fort. L'enfant est encouragé implicitement à former une nouvelle "image de soi". Il est invité à se considérer comme un habitant de la terre à qui on donne le droit de penser à la façon dont les hommes se conduisent dans le monde, et à se comparer à tous ceux qui s'autorisent à y réfléchir.

Conscient de l'enjeu d'une telle tâche, et fier de ce statut "d'équivalent", se sentant sous le regard du tiers qui l'incite au dépassement et à la responsabilité, l'enfant relève le défi et montre sa capacité à fournir des réponses à propos des grands problèmes de la vie.

Cela crée en lui un sentiment de "plus-value" ce qui, pour certains, s'oppose avec ce qu'ils éprouvent dans le milieu familial ou scolaire, où ils se sentent menacés de "moins-value".

L'atelier de philosophie, par son cadre, crée chez l'enfant, le désir d'en savoir plus sur la Condition Humaine.

Il suffit de voir l'énergie avec laquelle l'enfant investit les thèmes que nous proposons. Cette énergie à découvrir une partie encore très cachée du savoir relationnel fait que la séance fonctionne comme un tapis roulant associatif où chaque élément suscite l'apparition d'un autre qui le complète.

La dynamique vient du sentiment, chez l'enfant, que la découverte de la vie relationnelle, de ses aspects et des problèmes qu'elle pose, n'est pas close par ce qu'il énonce, mais que ceci oblige à des rebondissements comme si la porte à ouvrir était toujours aussi fascinante. L'enfant a une curiosité concernant les mystères de la vie relationnelle, et il est étonnant de voir à quel point la structure de la séance répond à ce besoin.

Par les Ateliers de Philosophie, il cherche à accéder, sans le savoir, au "Patrimoine" des savoirs relationnels constitutifs de notre civilisation. L'enfant ne dit pas n'importe quoi. Dans les Ateliers de Philosophie, il fait émerger quelque chose d'essentiel de son rapport au monde.

Cette dynamique vient aussi du fait que l'enfant s'instaure comme représentant de trois systèmes de pensée additionnels ou conflictuels : sa propre pensée, la pensée de tel ou tel groupe auquel il appartient, mais aussi, une pensée universelle qui transcende les deux autres.

Nous découvrons que, dans les Ateliers de Philosophie, l'enfant procède à l'entrée dans le monde des "fondamentaux" qui régissent la vie relationnelle, c'est-à-dire, ce qui est au coeur de la civilisation, un aspect trop négligé de la pédagogie.

Ce qui est primordial dans les Ateliers de Philosophie ARCH, c'est la proposition faite aux enfants, de se réapproprier les savoirs sur la vie, en introduisant, entre le "Vouloir Savoir" de type scolaire traditionnel, et un "Vouloir Savoir" à bâtons rompus, le "Vouloir Savoir" sur les grands problèmes de l'existence, tels que l'humanité les rassemble dans son corpus culturel et que nous appelons le troisième Vouloir Savoir.

Les Ateliers de Philosophie amènent les enfants à s'interroger sur trois points :

  • les structures sociales à l'intérieur desquelles nous fonctionnons (la famille, le travail, les périodes de la vie...) ;
  • les sentiments qui en résultent (le bonheur, le chagrin, la peur, la honte, l'amour...) ;
  • les messages de valeur qui nous guident dans la vie ainsi que les contre-valeurs qui font obstacle (le devoir, la beauté, la justice, l'égalité...).

Les "fondamentaux", c'est ce qu'il est nécessaire de connaître et de maîtriser pour pouvoir s'insérer dans la société de façon digne et civilisée. En d'autres termes, nous orienter dans la vie, c'est gérer notre façon d'être à l'égard de ces "fondamentaux".

Mais, dans le trajet vers cette appropriation des "fondamentaux", vient le moment où l'enfant se met à douter de la pertinence de son opinion. Il introduit le "oui, mais..." dans sa pensée. Dès lors, il ouvre une place considérable au dialogue avec des avis différents, et progresse dans sa pensée vers une complexité qui fait partie de la construction de son sentiment de "plus-value", et symbolise quelque chose qui témoigne de son désir d'accès à l'Instance Monde.

La découverte que les Ateliers de Philosophie nous font faire du psychisme des enfants, peut avoir des conséquences considérables. Elle ouvre la voix à une nouvelle pédagogie, celle des trois Vouloir Savoir :

  • le savoir traditionnel qui fait de la pensée de l'autre, une référence obligée, et qui garde toute sa valeur.
  • il doit être accompagné, à égalité, par le troisième Vouloir Savoir que nous venons d'évoquer et qui instaure l'enfant comme découvreur potentiel des mystères des relations humaines. Il est appelé, selon nous, à un grand avenir, dans la ligne préconisée par les grands penseurs de la pédagogie, depuis Montaigne, Coménius, Freinet ...
  • quant au deuxième Vouloir Savoir, il est destiné à marquer l'importance de la recherche d'identité de l'enfant comme l'une des entrées de la construction du cognitif.

En quoi les enfants d'âge préscolaire, scolaire et à l'adolescence, peuvent-ils être considérés comme pénétrant dans le monde philosophique ?

Nous répondons à cette interrogation par un examen de ce que sont les fondamentaux successivement à l'âge préscolaire (bébés compris), à l'âge scolaire, et à l'adolescence. À chaque âge émergent des priorités qui gouvernent les conduites. Et à chaque âge, ces priorités sont doubles, antagonistes, ou devant faire l'objet de négociations. Par exemple, l'opposition entre égocentrisme et tendance à l'effondrement dépressif à l'âge préscolaire, acceptation et refus du principe de réalité à l'âge scolaire, désir d'entrer pleinement dans l'univers pulsionnel et libidinal, en même temps que découverte de la part de l'illusion, à l'adolescence.

Dans la mesure où nous utilisons une méthode qui montre comment les enfants découvrent les fondamentaux de la vie relationnelle, celle des adultes aussi bien que celle des enfants ; dans la mesure où apparaissent les conflits entre des fondamentaux qui par le jeu de la civilisation, se sont révélés incompatibles ou peu compatibles, nous retrouvons par la médiation des Ateliers de Philosophie l'homme et l'enfant tels qu'ils sont, c'est-à-dire ayant à gérer et à inventer des compromis nécessaires à la survie.

Notre conception des Ateliers de Philosophie est fondée notamment sur les deux points suivants :

  • le vécu du cadre incite l'enfant à prendre le statut d'équivalent et ce statut modifie énormément la relation au savoir ;
  • c'est de sa pensée personnelle, plus que de sa pensée impersonnelle ou de son imaginaire des réalités, que l'enfant parle. Ce qui correspond à une découverte de ses propres potentialités de pensée, et au sentiment qu'il fait partie de ceux qui éclairent le sens des choses de la vie.

Cette pensée personnelle donnant de l'intelligibilité est philosophique, parce qu'elle vise à pénétrer au coeur des certitudes et des ambiguïtés de la vie relationnelle.

Naturellement, nous n'opposons pas ces deux Vouloir Savoir à la pensée de type scolaire, mais probablement, l'originalité de notre méthode est que nous considérons qu'il ne peut y avoir de pédagogie qu'à la condition de combiner les trois approches.

C'est ce point de vue que développe le livre que nous produisons actuellement "L'enfant philosophe, avenir de l'humanité".

Diotime, n°37 (07/2008)

Diotime - L'enfant philosophe, avenir de l'humanité ?