Dans la cité

Université Populaire de Lyon. Atelier philosophique sur "Utopie et désenchantement"

Séance du 14-11-2007 (les interventions des participants)

animée par Philippe Corcuff, Maître de conférences en Science Politique à l'IEP de Lyon, co-fondateur de l'Université Populaire de Lyon

Présidente de séance : Éliane

Compte-rendu par Christine, Fanny et Igor, revu par Philippe

Lectures conseillées :

  • Utopie et désenchantement,Claudio Magris,L'Arpenteur, 2001 ; 1re éd. italienne : 1999). Livre de philo littéraire. Auteur Italien qui a écrit des romans et des essais. La philo avec comme modalité la littérature.
  • Qu'est-ce que la philosophie antique ?,Pierre Hadot,Gallimard, "Folio Essais", 1995. L'objet de la philosophie n'était pas à l'origine l'acquisition d'un savoir académique, mais celle d'un mode de vie et de transformation de soi-même.
  • Les grands penseurs de la politique,Philippe Corcuff,Armand Colin, "128", 2005. Panorama des philosophes contemporains, travail de synthèse sur la philosophie politique.

Christine, Fanny et Igor se proposent de faire le compte-rendu à trois.

Philippe Corcuff présente son projet d'un atelier d'apprentissage du philosopher.

Michel Tozzi à l'Université Populaire de Narbonne propose des ateliers de ce genre, d'où ce projet à l'Université Populaire de Lyon.

Atelier, car petit groupe de vingt-cinq personnes avec un(e) président(e) tournant qui distribue la parole, et trois secrétaires.

Apprentissage : les participants ne sont pas nécessairement compétents en philosophie ; idée de travail en groupe, mais pas de délivrance d'un savoir : ce n'est pas un cours au sens classique du terme. Le philosophe interviendra pour orienter ou reformuler.

Nous allons apprendre grâce à un travail collectif, pas dans le contenu d'une philosophie mais pour se poser des problèmes, les aborder, problématiser ; donc plutôt sur la méthode.

Trois orientations :
- Tout d'abord en rapport à des textes, à des lectures,
- Expression orale
- Écrire, problématiser à l'écrit.

En cinq séances :
- Réflexion autour du thème général : "Utopies et Désenchantement", à partir d'extraits de l'Utopie de Thomas More.
- La 2e séance sera consacrée à des textes sur le thème et à des exercices de méthode. Il s'agira notamment de discuter de textes sans en connaître l'auteur, afin d'apprendre à ne pas se laisser influencer par la "nature" de ce dernier.
- Dans la 3e séance, le thème sera abordé à partir d'un film The Philadelphia Story (Indiscrétions) de Georges Cukor (1940) ; tout le monde devra avoir vu le film.
- On s'intéressera au thème en utilisant comme matériau des textes de chansons.
- Enfin, on abordera toujours le même thème en utilisant des extraits de romans noirs de David Goodis.

Premier tour de table, présentation de l'assemblée. Puis nous débutons notre reflexion sur "Utopie et désenchantement", qu'est-ce que chacun entend derrière ces mots ?

L'Utopie c'est ce qui n'existe pas, ce qui est rêvé, irréalisable.

"Utopie et désenchantement : c'est l'histoire de ma vie".

Comment vivre alors son désenchantement de manière positive ("jubilatoire") ?

Au travail, nous y sommes confrontés.

Avec le recul, j'arrive à transformer le désenchantement, à l'amadouer.

S'il y a désenchantement, il y a enchantement.

Est-ce parce qu'il y a une mauvaise connaissance de la réalité que l'utopie n'est pas réalisable ?

Ne faut-il pas opposer l'utopie, irréalisable, au rêve, qui est lui réalisable ?

Parfois ce qui semble être une utopie, avec le temps finit par exister : de nombreuses utopies sociales ont été finalement réalisées (exemple de la condition de la femme "après" Simone de Beauvoir). Le tout est peut-être d'apprendre à être patient et d'admettre que nous ne verrons pas les fruits des graines d'utopie que nous semons aujourd'hui...

Comment relier pensée et action, rendre l'utopie concrète ?

Comment, au vu des résultats des utopies politiques (des "fiascos"), rester conforme aux idéaux de ces utopies ?

S'agit-il de construire une cité idéale ? Ou déjà une existence personnelle ?

Le désenchantement n'est-il pas ce qui permet de revenir vers une utopie ?

La contradiction dialectique entre utopie et désenchantement n'est-elle pas ce qui fait finalement avancer la société ?

Philippe précise les définitions (dans le Dictionnaire historique de la langue française, édité par Le Robert) :

- Utopie: utopia. Mot inventé par Thomas More en 1516, c'est le titre d'un de ses livres, il désigne une île imaginaire. C'est donc un lieu qui n'existe nulle part, un non-lieu.

- Désenchantement : n'existe pas dans ce dictionnaire. On trouve un usage littéraire en 1201 de désenchanter qui est rompre. Un sens figuré apparaît en 1650 : guérir d'une passion. En 1800 : faire revenir quelqu'un de ses illusions.

Nous passons ensuite à la lecture d'un texte extrait de Utopia de Thomas More (1478-1535). Livre premier, pp. 19, 36, 43-48, Librio.

<Thomas More :> Il est évident, Raphaël, que vous ne cherchez ni la fortune, ni le pouvoir, et quant à moi, je n'ai pas moins d'admiration et d'estime pour un homme tel que vous que pour celui qui est à la tête d'un empire. Cependant, il me semble qu'il serait digne d'un esprit aussi généreux, aussi philosophe que le vôtre, d'appliquer tous ses talents à la direction des affaires publiques, dussiez-vous compromettre votre bien-être personnel ; or, le moyen de le faire avec le plus de fruit, c'est d'entrer dans le conseil de quelque grand prince ; car je suis sûr que votre bouche ne s'ouvrira jamais que pour l'honneur et pour la vérité. Vous le savez, le prince est la source d'où le bien et le mal se répandent comme un torrent sur le peuple ; et vous possédez tant de science et de talents que, n'eussiez-vous pas l'habitude des affaires, vous seriez encore un excellent ministre sous le roi le plus ignorant.

<Raphaël Hythloday :> Vous tombez dans une double erreur, cher Morus, répliqua Raphaël; erreur de fait et de personne. Je suis loin d'avoir la capacité que vous m'attribuez ; et quand j'en aurais cent fois davantage, le sacrifice de mon repos serait inutile à la chose publique. (...)

<T.M. :>: (...) N'est-ce pas un devoir pour vous, comme tout bon citoyen, de sacrifier à l'intérêt général des répugnances particulières ? Platon a dit : L'humanité sera heureuse un jour, quand les philosophes seront rois ou quand les rois seront philosophes. Hélas ! Que ce bonheur est loin de nous, si les philosophes ne daignent pas même assister les rois de leurs conseils ! (...)

<R.H. :> (...) Mais, dîtes-moi, cher Morus, prêcher une pareille morale à des hommes qui, par intérêt et par système, inclinent à des principes diamétralement opposés, n'est-ce pas conter une histoire à des sourds ? (...)

<T.M. :> : (...) Ainsi convient-il d'agir, quand on délibère sur les affaires de l'État, au sein d'un royal conseil. Si l'on ne peut pas déraciner de suite les maximes perverses, ni abolir les coutumes immorales, ce n'est pas une raison pour abandonner la chose publique. (...) Suivez la route oblique, elle vous conduira plus sûrement au but. Sachez dire la vérité avec adresse et à propos; et si vos efforts ne peuvent servir à effectuer le bien, qu'ils servent du moins à diminuer l'intensité du mal : car tout ne sera bon et parfait que lorsque les hommes seront eux-mêmes bons et parfaits. Et avant cela, des siècles passeront.

Raphaël répondit :

- Savez-vous ce qui m'arriverait de procéder ainsi? C'est qu'en voulant guérir la folie des autres, je tomberais en démence avec eux. Je mentirais, si je parlais autrement que je vous ai parlé. (...) Si je rapportais les théories de la république de Platon, ou les usages actuellement en vigueur chez les Utopiens, choses très excellentes et infiniment supérieures à nos idées et à nos mœurs, alors on pourrait croire que je viens d'un autre monde, parce qu'ici le droit de posséder en propre appartient à chacun, tandis que là tous les biens sont communs. (...) Vous dites : "Quand on ne peut pas atteindre la perfection, il faut au moins atténuer le mal." Mais ici, la dissimulation est impossible, et la connivence est un crime (...) Il n'y a donc aucun moyen d'être utile à l'État, dans ces hautes régions. L'air qu'on y respire corrompt la vertu même. Les hommes qui vous entourent, loin de se corriger à vos leçons, vous dépravent par leur contact et l'influence de leur perversité; et si vous conservez votre âme pure et incorruptible, vous servez de manteau à leur immoralité et à leur folie. Nul espoir donc de transformer le mal en bien, par votre route oblique et vos moyens indirects. (...)

* Livre second, pp. 122-125.

Dès que Raphaël eut achevé son récit, il me revint à la pensée grand nombre de choses qui paraissent absurdes dans les lois et mœurs des Utopiens, telles que leur système de guerre, leur culte, leur religion, et plusieurs autres institutions. Ce qui surtout renversait toutes mes idées, c'était le fondement sur lequel s'est édifiée cette république étrange, je veux dire la communauté de vie et de biens, sans commerce d'argent. Or, cette communauté détruit radicalement toute noblesse et magnificence, et splendeur et majesté, choses qui, aux yeux de l'opinion publique, font l'honneur et le véritable ornement d'un État. Néanmoins, je n'élevai à Raphaël aucune difficulté, parce que je le savais fatigué par sa narration. En outre, je n'étais pas bien sûr qu'il souffrît patiemment la contradiction. Je me rappelais l'avoir entendu censurer vivement certains contradicteurs (...) Car si, d'un côté, je ne puis consentir à tout ce qui a été dit par cet homme, du reste fort savant sans contredit et très habile en affaires humaines, d'un autre côté, je confesse aisément qu'il y a chez les Utopiens une foule de choses que je souhaite voir établies dans nos cités. Je le souhaite plus que je ne l'espère.

Extrait de L'utopie - Discours du très excellent homme Raphaël Hythloday sur la meilleure constitution d'une république par l'illustre Thomas More vicomte et citoyen de Londres noble ville d'Angleterre (1re éd. latine sous le titre d'Utopia en 1516 ; trad. franç. de V. Stouvenel, revue et annotée par M. Bottigelli, Paris, Librio, 1999).

Le livre est composé de deux parties :
- dialogue entre Thomas More et Raphaël Hythloday. Ce dernier revient de l'île Utopia, il raconte son voyage ;
- le fonctionnement de cette île.

Philippe indique que l'on s'est longuement interrogé sur la thèse que défendait l'auteur, il se met en scène dans son livre... Il y est conseiller du Prince. Dans la vie, il est conseiller du Roi. Après l'écriture de Utopia, il rentre en conflit avec Henri VIII, qui rompt avec Rome. Ce schisme est à l'origine de l'Église anglicane. Alors que le roi devient anglican, Thomas More veut rester catholique. Il refuse d'abjurer et sera décapité en 1535. C'est aujourd'hui un saint pour l'Eglise catholique.

Le philosophe nous interpelle alors : pourriez-vous être le conseiller de M. Sarkozy ?

Viennent alors quelques réflexions :

Thomas More met-il l'utopie au pouvoir ?

N'est-il pas au contraire ironique ? Il faudrait alors voir l'invitation qu'il fait à Raphaël H. comme un défi lancé aux utopistes de passer à l'action.

Exercice du pouvoir et utopie ne sont pas contradictoires pour certains.

Le sage a-t-il le devoir d'être au pouvoir ?

Parce qu'il a découvert une utopie ?

Conseiller du prince sans chercher "ni la fortune, ni le pouvoir".

Non, je ne serais pas fidèle à mes convictions, je ne pourrais pas en faire fi.

Compromettre, compromis.

La rhétorique de T. More fait penser aux Républicains étasuniens qui définissent une vision manichéenne de la société, partagée entre bien et mal pour légitimer leur action.

Cela me fait penser au film de Peter Watkins "La Commune", où des acteurs "humanistes" acceptent de jouer les rôles des Versaillais, et acceptent d'adopter leur point de vue, même temporairement.

Que penser de la démarche de Martin Hirsch ou de Kouchner ?

Le discours de T. More à Raphaël H. pourrait être interprété comme "Tu es sage, lucide, pas orgueilleux, tu devrais changer la société, tu devrais être le conseiller du Prince".

Changer la société par le haut ou par le bas ?

Changer les choses de l'intérieur ou de l'extérieur ?

"En acceptant, j'aurais peur de me faire mal".

Trop d'oppositions avec Sarkozy pour pouvoir coopérer avec lui.

Faire des compromis ou entrer en résistance ?

Malgré les divergences, être dans l'action, dans la construction, ne serait-ce que pour limiter les dégâts des politiques sarkozyennes.

L'utopie n'est-elle pas abîmée par l'action ?

N'est-ce pas utopique de penser que le philosophe puisse être roi (et réciproquement), comme Platon ?

L'absolu n'est pas de ce monde : il s'agit donc de se poser la question des fins et des moyens pour y arriver, toujours relatifs à celles-là.

Se pose alors la question classique depuis Machiavel : la fin justifie-t-elle les moyens ?

Idée du bien et du mal.

S'il n'est pas ironique, il y a aussi la notion de temps qui me semble importante. Parfois nous sommes trop attachés à voir le changement, alors qu'avec le temps...

Biaiser pour arriver à sa fin...

Ce schéma de pensée n'est-il pas trop individualiste ? Ne nous tromperions-nous pas d'échelle en posant de telles questions ?

Philippe indique que si l'argumentation nous perturbe, c'est que cela nous fait penser ! Il nous fait faire le lien entre ce que dit Thomas More - "la route oblique" - et Machiavel. Cela nous renvoie à une certaine conception de la nature humaine (ce que Philippe appelle l'"anthropologie philosophique"). Ainsi, pour Machiavel, les hommes ne sont pas intrinsèquement bons, ce que Philippe qualifie de "prudence anthropologique". La vision de T. More est un peu plus "compliquée" : s'ils n'étaient pas tous bons, et s'il leur faut beaucoup de temps pour le devenir...

Il n'y a pas de lien direct entre les intentions et les effets. Les bonnes intentions peuvent avoir de mauvais effets, à cause des circonstances (veille dame sauvée et qui fait une crise cardiaque) ; parfois de mauvaises intentions peuvent avoir un effet positif (l'invasion du Cambodge en 1979 par les Vietnamiens, motivée par des intentions peu généreuses, a cependant mis fin au génocide du peuple cambodgien perpétré par les Khmers Rouges)

Donc :

Les hommes ne sont pas nécessairement bons.

Il y a cependant une réelle difficulté à discerner le bien du mal.

Pas de lien direct entre les intentions et les effets, il faut souvent suivre une "route oblique" pour parvenir à ses fins.

More développe finalement une argumentation proche de Machiavel.

Les circonstances ne sont pas dépendantes de l'intention de la personne qui agit.

Une utopie qui ignorerait les circonstances peut avoir de mauvais effets.

Il faut être capable de s'adapter aux circonstances.

Mais se pose alors une série d'interrogations : quel est le prix de l'engagement ?

Jusqu'à quel point peut-on prévoir les conséquences de ses actions ?

Et les intentions des autres ?

"L'Enfer est pavé de bonnes intentions".

Philippe précise l'erreur des interprétations traditionnelles, qui a été de chercher de quel côté se rangeait T. More : de celui de son "avatar", du personnage qui porte son nom dans le texte, plus cynique, ou de Raphaël Hythloday, qui incarne l'utopisme (interprétation en vogue parmi les communistes des années 1970 qui pensaient que More s'abritait derrière un autre personnage pour pouvoir contourner la censure) ?Peut-être faut-il mieux considérer qu'il s'agit d'un dialogue, qui traversait sans doute la pensée de T. More lui-même.

Il s'agit ainsi, pour apprendre à philosopher, d'intégrer la pensée de l'autre. Penser ne consiste pas à déployer une batterie d'arguments pour soutenir un point de vue univoque.

Il faudrait différencier l'utopie de rupture et l'utopie intégrative.

Deux risques peuvent aussi être distingués : celui de servir d'alibi au pouvoir ou d'être corrompu par celui-ci. Sont-ils nécessaires ?

S'il accepte en effet, Raphaël Hythloday pourrait servir d'alibi au pouvoir.

Pas de pouvoir sans corruption ?

Naïveté, les positions sont caricaturales.

Que nous diraient à ce sujet Lech Walesa ou Nelson Mandela, qui ne semblent pas avoir trahi leurs idéaux tout en acceptant de prendre le pouvoir ?

Ce texte semble encore actuel : rien n'a changé ?

Influence des systèmes en dehors des choix.

"Aucun, toujours" : je n'aime pas ces mots, c'est faux, ce n'est pas la réalité.

Philippe nous fait constater qu'entendre les arguments des autres est difficile, car en principe il y a un rapport de force, quand chacun des discutants cherche toujours à avoir raison sur l'autre (ce que le philosophe allemand Jürgen Habermas appelle l'"agir stratégique"). Existe aussi la tentation de se mettre en scène dans la discussion ("agir dramaturgique").

Habermas prône ainsi l' "agir communicationnel" (ou "intercompréhension"), qui consiste à s'efforcer d'entendre toujours les arguments des autres et de les intégrer à son propre raisonnement. L'erreur du philosophe allemand est cependant, selon Philippe, de croire que l'on pourrait toujours parvenir ainsi à un accord, de croire que la raison a une voix unique. Il existe bel et bien des valeurs et des intérêts contradictoires, un conflit qui peut être cependant constructif pour la communauté et qu'il ne faudrait sans doute pas chercher à évacuer en toutes circonstances (cela renvoie notamment à la pensée de Georg Simmel et à une certaine conception de la démocratie)...

Atelier Philo du 21-11-2007 (séance 2)

Président(e)s de séance : Michel Fe (1re heure) et Mélanie (2è heure)

Compte-rendu par Hervé, Nouara et Pascale L, revu par Philippe

Extraits d'Utopie et désenchantement

Claudio Magris : Utopie et désenchantement (1re édition italienne : 1999, recueil de textes de 1974 à 1998), Paris, Gallimard, 2001 : extraits du texte "Utopie et désenchantement" (1996).

* "Il est criminel d'oublier les atrocités du siècle d'Auschwitz, mais il n'est pas davantage permis d'oublier les atrocités commises dans les siècles précédents sans que la conscience collective s'en aperçût et sans qu'elle en éprouvât du remords. Croire aveuglément au progrès, comme les positivistes du XIXe siècle, est devenu ridicule, mais tout aussi obtuses sont l'idéalisation nostalgique du passé et l'emphase grandiloquente du catastrophisme. Les brumes du futur qui planent sur nous exigent un regard dont la myopie, quoique inévitable, soit un peu corrigée par l'humilité et l'auto-ironie." (pp.11-12).

* "Le désenchantement est une forme ironique, mélancolique et aguerrie de l'espérance ; il en modère le pathos prophétique et généreusement optimiste, qui sous-estime volontiers les terrifiantes possibilités de régression, de discontinuité, de tragique barbarie latentes dans l'Histoire." (p.19).

Suite à une première lecture, quelques réflexions suivent :

Qu'est-ce que l'auto-ironie ?

Le style est affirmatif.

Comparatif avec Hannah Arendt.

Opposition des atrocités et des espoirs.

Philippe : Quel parallèle possible avec l'écologie ?

L'utopie est la cible vers laquelle tendre.

Philippe : quelle piste apporterait la chanson d'Eddy Mitchell : "Je me sens mieux quand je me sens mal" ?

Extrait d'un texte de Fichte.

"La clause qui déclarerait le contrat social immuable serait donc en contradiction flagrante avec l'esprit même de l'humanité. Dire : je m'engage à ne jamais rien changer dans cette constitution politique, reviendrait à dire : je m'engage à n'être plus un homme et, autant qu'il dépendra de moi, à ne pas souffrir que quelqu'un le soit. Je me contente du rang d'animal savant. Je m'oblige et j'oblige tous les autres à en rester au degré de culture où nous sommes parvenus. Á l'exemple des castors qui bâtissent aujourd'hui exactement comme leurs ancêtres d'il y a mille ans, à l'exemple des abeilles qui disposent actuellement leurs alvéoles comme les abeilles d'autrefois (...). Non, homme, tu ne pouvais pas promettre une pareille chose ; tu n'as pas le droit d'abdiquer ton humanité. Ta promesse est contraire au droit, et par conséquent non avenue."

Fichte, Contributions pour rectifier le jugement du public sur la Révolution française, 1793-1794.

Fichte est proche de Kant et de Rousseau. Dans ce texte, l'auteur défend la Révolution française contre des conservateurs allemands.

Suite à une première lecture, quelques réflexions suivent :

l'humanité est faite pour progresser. C'est sa nature profonde.

L'humanité est prise dans un système.

Philippe : "Qu'est-ce que la promesse ? Pourquoi la dernière phrase : "Ta promesse est contraire au droit, et par conséquent non avenue" peut s'appliquer même à un communisme parfait et achevé, ou à une décroissance aboutie et raisonnée ?

La promesse signifie que c'est une utopie, car l'humanité ne fonctionne pas comme cela.

Et si la promesse était la définition de l'humanité?

L'humanité est ce qui nous définit comme humain. Les codes humains sont nos codes de société. Puisqu'on est ancré dans un mode occidental, on valorise l'Occident, on s'y enferme.

On n'a rien changé. L'humanité est un système qui se répète, l'homme est comme un animal savant.

On ne connaît rien aux animaux, peut-on vraiment en parler ?

Humanité dynamique : ce qui est propre à l'humanité est le dynamisme, alors que les animaux ont un style d'existence immuable.

Mais sommes-nous certains que les abeilles, par exemple, faisaient, il y a 1000 ans, les alvéoles comme aujourd'hui ?

L'humanité est en mouvement permanent.

Philippe : une promesse évoque quelque chose qui n'existe pas. Ne peut être promesse que ce qui n'est pas advenu. Si on fige l'humanité dans quelque chose de fixe, il n'y a plus de promesse. La promesse va toujours à l'encontre de ce qui existe. Dans le texte, Fichte affirme que si on ne se définit plus comme une promesse, on est déshumanisé.

Extrait d'un texte de Clément Rosset (1960).

"Nous définissons le bonheur comme le refus de la joie, et notre attitude irréconciliable comme le refus du bonheur, parce que nous considérons que le bonheur a vendu la joie, l'a cédée pour mettre un terme à cette oppression tragique à laquelle il a été incapable de résister.

Tout au contraire, ne pas oublier le tragique - être irréconciliable - est le fait d'une joie demeurée vivace, rebelle, pourrait-on dire, au tragique ; d'une joie si puissante que les années de "co-existence" avec le tragique contradicteur n'ont pu l'émousser : toujours aussi vive, toujours aussi jeune, elle pose toujours aussi pleinement la question tragique. (...)

C'est la grande gloire de Nietzsche que d'avoir été le premier à mettre l'accent sur ce trait fondamental de l'histoire de la vie de l'homme, trait que toutes les psychologies ignoraient ou voulaient ignorer... que la joie doit être recherchée, non dans l'harmonie mais dans la dissonance ! Que l'optimisme était recul devant la vie, le pessimisme, enthousiasme à la vie ! (...) la source de désenchantement et de la tristesse, du dégoût de vivre, est l'optimisme, la source de la joie est le pessimisme. (...)

Le fait que cet absurde anti-humain me fasse rire, ne signifie-t-il pas l'affirmation de ma propre finalité : je suis capable de rire, ou d'apprécier dans le sublime, le spectacle convaincant et définitif de l'horreur de l'absurde, insurmontable, je le sais ; j'en suis et pour toujours. (...)

L'homme moral invente le bonheur et le malheur pour pouvoir contester le tragique existant réellement".

Clément Rosset, La philosophie tragique, 1960

Fortement influencé par la pensée de Nietzsche, Clément Rosset a 21 ans quand il écrit cet ouvrage, peut-être son meilleur livre.

Philippe a relancé la phrase d'Eddy Mitchell : "Je me sens mieux quand je me sens mal".

Se sentir mal, il y a des degrés. Souvent, j'aime bien quand ça va mal parce que je sais que ça ne peut aller que mieux après.

Le tragique est la réalité. Le bonheur n'existe pas.

Quelqu'un demande un éclaircissement sur la notion de tragique.

Philippe répond :le tragique, c'est l'événement qui s'impose à nous. Par exemple, le cas de la mort d'un proche, que l'on ne peut pas nécessairement référer à une quelconque responsabilité et qui nous laisse sans voix. Rosset dit que les religions, les utopies politiques, les morales ont été inventées pour se masquer le cœur tragique de la réalité. Il récuse le malheur et le bonheur mais pas la joie. Pourquoi ?

La joie est positive pour soi.

C'est très fade la joie, très bref, alors que le bonheur est long.

La joie est une émotion tandis que le bonheur est un concept, un état.

Si malgré une acceptation du tragique, une conscience de la mort, on parvient à connaître la joie, c'est qu'on est vraiment fort.

La joie est la preuve qu'on est vivant, alors que dans le bonheur, on n'est pas vraiment vivant.

La joie, c'est de soi à soi. Il n'y a pas d'idée du collectif, du groupe, ça me gêne. On n'est pas relié aux autres.

Les utopies cherchaient la joie.

Philippe : pas étonnant qu'il n'y ait rien sur la notion du groupe ou du collectif, Rosset n'est guère sociable. Il est plutôt solitaire. Il dit voter à droite pour des raisons qui lui sont très personnelles. Si on rappelle l'importance de Nietzsche dans son travail, on peut aborder l'idée de "surhomme". Le surhomme, ce n'est pas le nazi, c'est plutôt une alternative à l'utopie. Les utopies, les religions, les morales, etc. seraient des histoires inventées par l'homme. Le surhomme serait celui qui est capable de connaître la joie face au tragique, en ne recourant pas à la fonction consolatrice de ces histoires.

Problèmes méthodologiques : qu'est-ce que philosopher ?

Un premier texte. Auteur masqué dans l'exercice :

"Quand j'étais jeune, je pensais tout est possible." (p.26)

"- La vie est lourde.

- Oui.

- Pas seulement en prison ma sœur. La vie est lourde." (p.79)

- "La fragilité, c'est ce qui rend la solidité supportable." (p.155)

Nicolas Sarkozy, dans L'aube le soir ou la nuit de Yasmina Reza (Paris, Flammarion, 2007). Ce texte semble montrer une évolution dans la pensée. L'auteur influe sur notre compréhension du texte. Ces phrases sont extraites du livre de Yasmina Reza sur Nicolas Sarkozy.

Un deuxième texte de Bernard-Henri Lévy.

"Toutes ces raisons, vertueuses, que les intellectuels se donnent de faire ce qu'ils font et qui, dans mon cas comme celui de mes aînés, ont bien évidemment, leur part de vérité. Mais les autres ? Le reste des vraies raisons ? Celles que l'on préfère garder pour soi et que, même à soi, on hésite parfois à avouer ? L'aventure. Il faudrait dire, si je voulais tout dire, le goût de l'aventure. L'expérimentation de soi. Le goût, comme dirait Foucault, de se changer, de penser autrement qu'on ne pense, de vivre autrement qu'on ne croyait devoir vivre. L'amour des identités diverses ; Etre celui-ci et celui-là. N'être, surtout pas, celui dont on vous assigne, ici et là, l'identité."

Bernard-Henri Lévy, Réflexions sur la Guerre, le Mal et la fin de l'Histoire (Paris, Grasset, 2001, p.165).

Il y a une opposition entre politique et esthétique. La politique est assimilée à la guerre, aux tranchées. L'esthétique est subversive et peut être un guide. C'est dangereux, complaisant. La politique n'a rien à prouver par rapport à la contemplation.Tout est mélangé, c'est confus.

On peut être perturbé par l'auteur.

Un texte de Michel Onfray

"La politique de ce siècle a proliféré sur des guerres et des tranchées, des camps et des barbelés, des prisons et des persécutions, des misères et des abrutissements, des exploitations et des exterminations. On y a entendu les chiens policiers et les verrous, vu les miradors et les uniformes. (...) Pendant ce temps, pratiquant la politesse du désespoir, l'esthétique subversive a voulu le rire puis la provocation, l'ironie ou l'absurde, le jeu et la destruction, l'audace, le rêve, l'imagination, et encore la vitesse, la beauté, la dérision ; (...) en un mot, elle a élevé au pinacle la modernité."

Michel Onfray, Politique du rebelle (Paris, Grasset, 1997, pp.251-252).

"Je me sens bien, quand je me sens mal" (retour à Eddy Mitchell). Référence à Shakespeare : "to be or not be". La destruction permanente peut amener le chaos. L'aventure est la possibilité d'une pluralité de soi. Le métier de vivre est une esthétique. L'esthétique est la représentation de la réalité. L'esthétique a pris le dessus sur le politique. Le texte de BHL est tourné vers l'extérieur alors que celui d'Onfray est tourné vers l'intérieur.

Attention : les auteurs des textes ont été inversés. Pour mettre encore une fois l'accent sur la façon dont le nom d'un auteur oriente la lecture d'un texte.

Un texte de Noam Chomsky.

"Le travail sur la manipulation médiatique ou la fabrique du consentement fait par Edward Herman et moi n'aborde pas la question des effets des médias sur le public. C'est un sujet compliqué, mais les quelques recherches en profondeur menées sur ce thème suggèrent que, en réalité, l'influence des médias est plus importante sur la fraction de la population la plus éduquée. La masse de l'opinion publique paraît, elle, moins tributaire du discours des médias. (...) Le système de contrôle des sociétés démocratiques est fort efficace ; il instille la ligne directrice comme l'air qu'on respire. On ne s'en aperçoit pas, et on s'imagine parfois être en présence d'un débat particulièrement vigoureux. Au fond, c'est infiniment plus performant que les systèmes totalitaires."

Noam Chomsky, "Le lavage de cerveaux en liberté", entretien avec Daniel Mermet (Le Monde diplomatique, août 2007, n°641, pp. 1 et 8).

Noam Chomsky est un linguiste américain et une icône altermondialiste. Ce texte évoque la théorie du complot dans l'approche des médias. Il y aurait une forme de totalitarisme dans le pouvoir actuel des médias : on aurait affaire à une société "démocratique/totalitaire". Il y a une contradiction logique dans le texte : son travail n'aborde pas "la question des effets des médias sur le public" et pourtant il conclut un peu plus loin que "Le système de contrôle des sociétés démocratiques (...) c'est infiniment plus performant que les systèmes totalitaires"...

Philosopher, penser rationnellement, suppose des règles du raisonnement et de l'argumentation, en particulier un principe de non-contradiction entre les arguments d'une même démonstration (par exemple, je ne peux pas dire : 1) "Tous les cygnes sont noirs" et 2) "Il y a aussi des cygnes noirs"). Le nom d'un savant comme Chomsky empêche d'envisager même qu'il puisse faire une telle faute logique. Pour des lecteurs de gauche critique, que cela soit publié dans Le Monde diplomatique, dans un entretien avec Daniel Mermet (qui ne relève pas lui-même la contradiction logique), renforce la probabilité de ne pas voir la contradiction logique. Or philosopher, ce n'est pas d'abord adhérer au contenu d'une pensée ou la rejeter, c'est, avant d'adopter une thèse, réfléchir à la façon dont elle a été fabriquée (ses présupposés, son mode de raisonnement, ses outils intellectuels, etc.). Ce qui suppose d'être vigilant face aux présupposés que l'on a sur les auteurs et les idées.

Un texte de Philippe Corcuff de 1995 et un texte non signé de 2005.

À comparer (auteur du 2e texte masqué dans l'exercice):

"Depuis leurs débuts, les sciences sociales se débattent avec toute une série de couples de concepts, comme matériel/idéel, objectif/subjectif ou collectif/individuel. Ces paired concepts, comme les ont nommés Reinhard Bendix et Bennett Berger, tendent à nous faire voir le monde social de manière dichotomique. Ils invitent les chercheurs à choisir leur camp (le collectif contre l'individuel ou le subjectif contre l'objectif). Or, la répétition et la solidification de ces modes de pensée binaires apparaissent assez ruineuses pour la compréhension et l'explication de phénomènes sociaux complexes. La galaxie constructiviste (autour du schéma de "la construction sociale de la réalité") que nous allons présenter dans les chapitres suivants, s'efforce justement de dépasser ces oppositions et de penser ensemble des aspects de la réalité classiquement appréhendés comme antagonistes."

Philippe Corcuff, Les nouvelles sociologies - Constructions de la réalité sociale (Paris, Nathan, coll. "128", 1995, 1re éd., p. 8).

"Rappelons que, schématiquement, l'individualisme méthodologique part des "parties" (les "individus") pour rendre compte du "tout" ("la société"), analyse les formes collectives comme une agrégation d'actions individuelles. (...) A l'inverse, le holisme méthodologique part du "tout" de "la société" pour rendre compte du comportement des unités individuelles. (...) Le relationalisme méthodologique constitue les relations sociales en réalités premières, caractérisant alors les individus et les institutions collectives comme des réalités secondes, des cristallisations spécifiques de relations sociales (...) Le programme relationaliste ne "dépasse" pas dans une "synthèse" supérieure, selon une formule magique d'inspiration hégélienne courante en sciences sociales, l'opposition entre le collectif et l'individuel. Il déplace simplement notre regard sur elle, ce qui est différent, plus modeste. Il permet de traiter dans un même cadre ces deux dimensions, mais de fortes différences demeurent entre ces deux grandes catégories de cristallisation de relations sociales : les individus et les collectifs."

Philippe Corcuff, "Figures de l'individualité, de Marx aux sociologies contemporaines - Entre éclairages scientifiques et anthropologies philosophiques", site-revue de sciences sociales EspacesTemps.net, 12 juillet 2005, http://espacestemps.net/document1390.html ; voir aussi Les nouvelles sociologies - Entre le collectif et l'individuel (Paris, Armand Colin, coll. "128", 2007, 2è éd. refondue, pp.15-16).

Il y a une nette différence entre "dépasser" et "déplacer".

Premier texte : "dépasser", au-delà d'une opposition (comme individuel/collectif dans les sciences sociales). Deuxième texte : déterminer deux modes de pensées (holisme méthodologique pour ceux qui partent de la société, et individualisme méthodologique pour ceux qui partent des individus en sciences sociales) et un troisième programme possible (réorientant le regard vers les relations sociales : le relationalisme méthodologique).

Pour Philippe, il y a au moins deux façons de penser quand on a affaire à des contradictions :

. le philosophe allemand Hegel (1770-1831) : "la dialectique" comme mouvement de dépassement de cette contradiction dans une synthèse, récupérant positivement les deux pôles de contradiction dans quelque chose d'englobant.

. le socialiste libertaire Proudhon (1809-1865) : quand il y a des contradictions, l'antinomie (par exemple entre l'individuel et le collectif) peut demeurer ; c'est la voie de "l'équilibration des contraires" ; quand on déplace le regard par rapport aux deux pôles d'une contradiction, il y a alors des résidus qui ne sont pas englobés dans la troisième voie nouvelle proposée.

En l'espèce, le premier extrait présente "le constructivisme" (autour du schéma de "la construction sociale de la réalité") comme une nouvelle synthèse "dépassant" une série de contradictions en sociologie (comme individuel/collectif). Le deuxième extrait présente, plus modestement, le nouveau mode de pensée ("le relationalisme méthodologique") comme un "déplacement" du regard, ne récupérant pas tout ce que le holisme méthodologique et l'individualisme méthodologique apportaient. Le deuxième texte dit que le premier était en partie dans l'erreur. Le premier apparaît alors arrogant et le second, plus humble, se présente comme une réaction face à l'arrogance intellectuelle.

Par ailleurs, comme le deuxième texte critiquant le premier est aussi de Philippe Corcuff, cela nous montre en acte que la pensée constitue un processus, avec des critiques de ses propres erreurs-limites et des rectifications.

Ainsi, si l'on envisage l'ensemble des exercices méthodologiques, nous avons commencé à toucher du doigt qu'il nous faut prendre en compte :

1) l'effet du nom de l'auteur sur notre lecture d'un texte ;

2) l'effet que nous inspire a priori telle ou telle idée (adhésion ou répulsion), avant même d'être entré dans une argumentation ;

3) les contradictions logiques qui peuvent s'insérer dans les raisonnements et les arguments des plus savants ;

4) l'outillage intellectuel dont peut s'armer un raisonnement (par exemple, le mode d'analyse des contradictions : dépassement-"synthèse" ou déplacement - "équilibration des contraires" ?) ; et

5) la pensée comme processus de rectifications successives (le "penser par soi-même" incluant un "penser contre soi-même").

À suivre

Diotime, n°37 (07/2008)

Diotime - Université Populaire de Lyon. Atelier philosophique sur "Utopie et désenchantement"