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Mali : les difficultés des apprentis-philosophes

Coumba Touré, Professeur en Sciences de l'Éducation (Université de Bamako, Mali)

Une expérience d'enseignement au lycée ainsi que dans l'enseignement supérieur m'a conduite à bien des interrogations sur les difficultés de l'apprenant en classe de philosophie. En effet au cours de cette pratique, j'ai remarqué que les élèves ont des problèmes à comprendre les cours de philosophie, et j'ai essayé de les approcher en dehors des cours pour échanger avec eux, sur les difficultés qu'ils ont. Cela s'est passé en 1985 au lycée Askia Mohamed dans les classes de Lettres et de Sciences. Plus tard, lorsque j'ai eu l'occasion d'enseigner à l'École Normale Supérieure comme assistante au Département de philosophie et de psychopédagogie, j'ai remarqué que les étudiants en section philosophie avaient toujours des difficultés. Ces expériences étaient insuffisantes pour saisir le problème dans toute sa dynamique ; c'est alors que j'ai décidé, lors de ma formation pour le Diplôme d'Etudes Approfondies, de faire de cette question un objet de recherche systématique.

En abordant cette question j'ai remarqué qu'il n'y avait pas d'écrits sur ce sujet au Mali, en tout cas pas à ma connaissance. Mais l'importance de la philosophie dans la formation de l'élève m'a motivée dans ma démarche. Le présent article est un résumé de ce travail, amélioré de mes réflexions sur la question.

La philosophie, dans les objectifs qu'elle vise dans l'enseignement secondaire, joue une place importante dans la formation intellectuelle de l'élève. Toutes les disciplines en tant que sciences, corps de savoir, ont besoin de logique et d'analyse ; la philosophie est un outil d'analyse permettant à l'apprenant d'explorer les sphères de l'abstraction. Dans le système éducatif malien, elle est enseignée pour la première fois en classe terminale de lycée. C'est là où j'ai décidé de travailler.

Au terme de cette étude, une nouvelle problématique s'est imposée, celle du médium : les difficultés de l'apprentissage sont intimement liées au problème de la langue d'enseignement. La transmission des savoirs se fait à l'aide d'un code linguistique. Si celui-ci n'est pas maîtrisé, il réduit considérablement la qualité des conditions de l'apprentissage. Au Mali, dans le système éducatif, la langue officielle d'enseignement est le français. Une langue étrangère, comme le dit Gérard Dumestre : " L'Afrique subsaharienne est la seule région au monde où l'enfant est majoritairement scolarisé dans une langue étrangère à tous égards très différente de celle qu'il utilise en dehors de l'école ". Cette situation affecte nécessairement les conditions de l'apprentissage.

Je parlerai brièvement du système éducatif malien avant de présenter les résultats de mon enquête.

LA PHILOSOPHIE AU MALI

Le système éducatif malien est un produit de la colonisation. L'une des conséquences en est que les premiers apprenants maliens ont dû utiliser une langue étrangère, le français. Les ambitions de la réforme de l'enseignement de 1962 se résument à une adaptation de l'enseignement aux réalités sociales, économiques et politiques d'un État indépendant. Vingt ans après l'introduction des langues nationales (les premières expériences en 1979 à Koulikoro et à Ségou), et malgré une volonté politique exprimée en 1994, d'introduire les langues maternelles dans le système éducatif malien, les jalons sont posés pour un autre type de système éducatif, mais la problématique liée à la langue d'enseignement n'est pas résolue. Aujourd'hui plus qu'hier l'enfant malien doit relever un défi, celui de réussir dans un système scolaire dont le mode de fonctionnement est basé sur une autre réalité. Décrivant globalement les problèmes du système scolaire en Afrique, Ki Zerbo dit que "la société globale coloniale s'est retirée en laissant derrière elle comme une bombe à retardement qui n'a pas été désamorcée et adaptée en fusée porteuse d'une société nouvelle ; les pays africains ont traîné le système éducatif scolaire comme un boulet et un mal nécessaire, sans imaginer et mettre en évidence aucun modèle alternatif. "

L'apprenant qui va en classe doit toujours s'adapter au changement de cadre (famille - école), il doit aussi subir une langue à laquelle il ne s'adaptera qu'avec beaucoup de difficultés. Même les premières expériences de l'introduction des langues nationales dans l'enseignement primaire s'arrêtent au 1e cycle. Il est intéressant de rappeler l'importance de la langue naturelle dans les processus cognitifs. Les langues nationales dominent entièrement la vie en dehors de la classe. De plus, la crise scolaire aidant, depuis au moins deux décennies les élèves se sentent de moins en moins concernés par l'école et préfèrent s'exprimer dans la langue qu'ils maîtrisent.

Quelles sont les conséquences de l'utilisation d'une langue étrangère dans les processus d'apprentissage surtout lorsque celle-ci n'est pas maîtrisée ? La première est la réduction du degré de motivation. Les élèves ne comprenant pas la langue concluent très vite que le savoir est inaccessible. La motivation s'en trouve dès lors affectée ; et quelles que soient les méthodes pédagogiques utilisées, la langue n'étant pas bien maîtrisée, la qualité du transfert du savoir est médiocre. La deuxième est que les connaissances sont mal comprises et quelquefois déformées. Le répertoire linguistique de l'apprenant étant très limité, il peut entraîner une mauvaise interprétation des cours. Enfin la capacité d'analyse et de réflexion est réduite. Les apprentissages conceptuels comme tout autre type d'apprentissage s'appuient sur des préalables et lorsque l'apprenant n'a pas de prérequis nécessaire, sa capacité de réflexion s'en trouve limitée.

La philosophie est enseignée dans ce contexte général, pour la première fois en année terminale des classes du lycée, dans toutes les sections (Sciences Biologiques, Sciences Exactes : 3h ; Langues et Littérature : 4h ; Sciences Humaines : 6h). Les horaires, les programmes et leur contenu varient selon les sections. Dans les littéraires, l'accent est mis sur le rapport philosophie, littérature et sciences sociales, alors qu'en section scientifique, on insiste plus sur la relation entre philosophie et sciences. Par rapport au programme, dans les sections littéraires, il y a beaucoup plus d'auteurs et les contenus sont plus approfondis. Il existe au sein de chaque établissement un comité d'animation pédagogique qui s'occupe des questions pédagogiques relatives à l'enseignement de la philosophie, coordonné par un chef élu tous les deux ans, donnant ainsi la possibilité à chaque professeur de faire son expérience dans ce domaine.

ENQUÈTE DANS TROIS LYCÉES

Je suis partie de l'hypothèse selon laquelle les élèves ont des difficultés à comprendre les cours de philosophie à cause de la nature du savoir philosophique. J'ai utilisé les variables environnement et ancienneté. J'ai choisi trois 3 villes : Bamako, capitale du Mali, ville cosmopolite, qui offre a priori plusieurs possibilités de connaître des expériences et des contacts différents. Ségou, située à 300 km au Nord-Est de Bamako, offre des infrastructures moins importantes. Bougouni, localité située à 140 km au sud de Bamako, est plus rurale. La variable ancienneté a été surtout utilisée pour Bamako, les autres régions n'ayant qu'un seul lycée public. Le lycée Askia Mohamed a été retenu à Bamako puisqu'il est le plus ancien. La population était composée des élèves du lycée, des professeurs enseignant dans les classes, des inspecteurs de philosophie. Nous avons choisi dix élèves de chacune des quatre sections (les cinq meilleurs et les cinq plus faibles), soit une population totale de cent vingt pour les trois lycées. Nous avons interrogé les douze professeurs, et les deux inspecteurs.

Pour la collecte des données, un guide d'observation en classe était prévu en plus du guide d'entretien, mais la crise scolaire, notamment les sorties intempestives des élèves, a rendu difficile l'entreprise. Nous nous sommes ainsi limités aux guides d'entretien et à la rencontre des professeurs corrigeant le baccalauréat. L'enquête a eu en 1997.

Les enquêtes ont eu lieu au lycée Askia Mohamed à Bamako, au lycée Abdoul Karim Camara à Ségou , la deuxième région économique du Mali, et enfin au lycée Kalilou Fofana à Bougouni. Avant de livrer les résultats de l'enquête nous avons jugé nécessaire de situer les établissements scolaires enquêtés. Ci-dessous quelques données générales sur les trois lycées (1996-1997).

Ci-dessous quelques données générales sur les trois lycées (1996-1997)


Lycée Askia Mohamed- Bamako
Lycée Abdoul Karim camara- SégouLycée Kalilou Fofana
Bougouni
Date de création1952Septembre 1974Novembre 1980
Nombre de salles524518
Nombre de classes646734
Effectif des enseignants1309945
Effectif des professeurs de philosophie642
Effectif des élèves31353088905
Effectif des élèves en terminales1080750253
Moyenne des effectif
par classe
506042
Gestion des classesRotation pratiquéeDouble vacation pratiquéeDouble vacation non pratiquée

Lorsque nous avons interrogé les élèves sur leurs difficultés, nous avons eu les résultats ci-dessous :

Tableau relatif aux types de difficultés et a leur fréquence dans les établissements enquêtes

DifficultésFréquence
Lycée Askia MohamedLycée Abdoul Karim CamaraLycée Kalilou. fofanaTotaux
Compréhension des concepts31 fois13 fois22 fois66 fois
Accès aux documents8 fois10 fois19 fois37 fois
Langue6 fois15 fois10 fois31 fois
Divergence011 fois8 fois19 fois
Mauvaise explication6 fois  6 fois
Technique de dissertation4 fois5 fois4 fois13 fois
Temps de travail1 fois6 fois 7 fois
Résumés longs  2 fois2 fois
Rythme de travail  2 fois2 fois
Compréhension générale2 fois  2 fois
Diversité des courants1 fois1 fois 2 fois
Prise de notes1 fois  1 fois
Mémorisation  1 fois1 fois
concentration  1 fois1 fois
Professeur rapide 1 fois 1
Lien résumé/ explication 1 fois 1
Timidité 1 fois 1
Nature de la discipline 1 fois 1
Synthèse 1 fois 1
Néant 1 fois 1

Les quatre difficultés les plus importantes sont : la compréhension des concepts, l'accès aux documents, la langue d'enseignement, la divergence des idées. La langue d'enseignement est la première difficulté au lycée de Ségou, au lycée Askia et au lycée de Bougouni elle est la troisième. La difficulté la plus pertinente, après analyse, est la langue, puisque pour comprendre les concepts il faut comprendre la langue d'enseignement. À cela s'ajoute la spécificité du savoir philosophique à travers la nature des concepts, la divergence et la diversité des idées. Les autres difficultés évoquées sont liées à l'apprenant, ses prédispositions morales et psychologiques à comprendre (timidité, mémorisation, concentration, rythme de travail...). Il y a aussi celles liées aux méthodes d'enseignement (professeur rapide, mauvaise explication, résumés longs).

Nous leur avons demandé ensuite de nous parler des stratégies qu'ils élaboraient pour mieux comprendre les cours de philosophie.

Tableau sur les stratégies d'apprentissage des élèves

Tableau sur les stratégies d'apprentissage des élèves

StratégiesEtablissements
Lycée Askia MohamedLycee Abdoul K CamaraLycee Kalilou FofanaTotaux
Série LettresSérie SciencesSérie LettresSérie SciencesSérie lettresSérie Sciences 
Lecture8 fois56954 
Révise les cours  754  
Discute avec ses pairs  477  
Discute en famille    3  
Consulte le professeur   2   
Participe en classe3 33   
Apprend les notions1      
Suit les cours3      
Prend des notes  13   
Relit les notes  3    
Fait des exercices2 112  
Travaille en groupe  11   
Traduit en langue nationale  11   
Révise cours et notes  65   
Suit attentivement  68   
Prend des cours privés  4 2  
Prend en compte les remarques du professeur3 1    
Va en bibliothèque  11   
Achète des livres    2  
Utilise des textes    1  
N'a pas de problèmes    1  
Sans réponse    2  
mémorise    1  

On note que les stratégies sont très nombreuses (21.) Les plus importantes sont la lecture, la révision des cours, la discussion entre élèves.

Notre expérience nous autorise à dire que la lecture est plus une stratégie souhaitée qu'utilisée ; en comparant la 1e et la dernière, on se rend compte de cette contradiction. Les échanges jouent une place importante (entre élèves, avec la famille, avec le professeur). La plus utilisée est la révision des cours, qui selon nous est nécessaire mais insuffisante. Deux autres ont attiré notre attention : " suivre les cours " et " suivre attentivement les cours ", évoquées par les lycées de Ségou, et de Bamako. À cause des perturbations de l'année par les grèves, " suivre les cours " devient une stratégie pour certains élèves. Bougouni a été plus stable de ce point de vue puisqu'il y a eu moins de grèves. La crise scolaire qui affecte le système éducatif malien depuis plus d'une décennie a un impact sur les conditions d'apprentissage. A Ségou par exemple cette situation a eu pour conséquence un manque de confiance entre enseignants et apprenants. Un élève de la SBT du lycée de Ségou nous a dit : " il faut que l'année scolaire se passe normalement ; depuis 1991 il y a des perturbations. Ce n'est pas normal. "

Pour les professeurs les élèves ne s'intéressent pas aux cours, pour les élèves le professeur n'essaie pas de les comprendre. Ainsi s'exprimait un élève de Ségou : " Notre professeur de philosophie est très nerveux si nous posons des questions, il nous évite ou il nous décourage en nous frustrant. " Un autre ajoute : " Les professeurs doivent s'intéresser aux élèves afin de les aider à corriger leurs erreurs. "

Quelles sont les quatre plus importantes suggestions des élèves ?

Tableau relatif aux suggestions des trois établissements

Ordre d'importanceEtablissements
Lycee Askia MohamedLycee Abdoul karim CamaraLycee kalilou Fofana
No1Faire de la philosophie avant la terminale
22 fois
Accès aux documents
21 fois
Expliquer d'avantage
17 fois
No2Permettre l'accès aux documents
14 fois
*Utiliser les méthodes actives
augmenter les heures de cours
9 fois
Permettre l'accès aux documents
10 fois
No3Augmenter les heures de cours
12 fois
Faire de la philosophie avant la terminale
7 fois
Augmenter les heures de cours
7 fois
No4Traduire les cours en langues nationales
4 fois
sensibiliser quant au rôle de la philosophie
Améliorer les explications
Augmenter le temps d'explication

Améliorer l'enseignement
5 fois

Les suggestions sont relatives aux conditions d'enseignement, aux méthodes, aux horaires, au statut de la philosophie et à la langue d'enseignement. Les trois lycées ont en commun comme suggestions l'accès aux documents, l'augmentation des heures de cours, l'amélioration des méthodes d'enseignement. La langue d'enseignement a été évoquée dans les trois lycées : à Bougouni et à Ségou, on propose l'amélioration du français ; au lycée Askia, on propose la traduction et même l'enseignement en langues nationales. Les remarques des élèves sont pertinentes si nous considérons les conditions dans lesquelles la philosophie est enseignée. Elle est une nouvelle discipline pour l'apprenant en terminale, les élèves manquent de documents de travail, enfin les échanges souhaités en classe sont limités par les contraintes d'un programme à exécuter dans des délais très courts.

Nous avons demandé aux élèves s'ils n'avaient pas de difficultés à concilier leur culture et les idées enseignées en classe.

Tableau relatif au rapport culture et enseignement de la philosophie

 Etablissements
ImpactLycée Askia MohamedLycée Amilcar CabralLycée Kalilou FofanaTotaux %
Pose des problèmes227931
Quelquefois1041120
Ne pose pas de problème8291946
Sans réponse000010.8
Totaux404040100

C'est au Lycée Askia que les élèves ont plus de problèmes à concilier la philosophie et leur culture. En milieu rural, les repères sont beaucoup moins perturbés qu'en milieu urbain.

Impact de l'enseignement de la philosophie sur la compréhension des problèmes politiques

Tableau relatif au rapport enseignement de la philosophie et analyse politique

ImpactsEtablissements
Lycée Askia MohamedLycée Abdoul Karim CamaraLycée Kalilou FofanaTotaux
     
changement373837112
Pas de changement03020306
Totaux404040120

La majorité des élèves dans les trois lycées reconnaissent l'impact positif de la philosophie sur la compréhension des problèmes politiques. Malgré les difficultés rencontrées dans leur apprentissage, tous les élèves nous ont confié leur amour pour la philosophie.

Les professeurs de philosophie des trois établissements enquêtés

Les professeurs ont surtout déploré leurs conditions matérielles de travail, le bas niveau des salaires, les problèmes liés aux indemnités de fonction, aux documents de travail et à la formation continue. En effet le pouvoir d'achat de l'enseignant est assez faible comparé à celui de la sous région africaine. L'enseignant n'a pas les moyens d'assurer la continuité de la formation nécessaire à toute discipline et les documents appropriés manquent toujours. D'un point de vue didactique la gestion du temps par rapport aux contenus des programmes pose de sérieux problèmes. Les professeurs nous ont plus parlé de ce qui est souhaitable en termes de stratégies que de ce qu'ils pratiquent, parce que d'un point de vue pédagogique leur pratique ne se défend pas, justifiée par la crise scolaire et les programmes qu'il faut à tout prix achever. La nature des stratégies utilisées en classe est fonction du nombre d'années d'expérience de l'enseignant. Ceux qui ont beaucoup de pratique privilégient le climat de la classe.

Les inspecteurs

Il y a deux inspecteurs qui gèrent la section de philosophie au niveau de l'enseignement secondaire. Nous avons échangé sur les réalités de l'enseignement de la philosophie au Mali. L'inspecteur principal a posé le problème de la qualité de la formation de base de certains enseignants, celui de la formation continue, celui des méthodes d'enseignement non appropriées et le manque d'effort de la part de l'apprenant. En considérant le modèle didactique de Heimann et Schulz, nous pouvons dire que la réussite de l'action didactique est déterminée par plusieurs types de variables, la prédisposition de l'enseignant à transmettre un type de savoir, les moyens utilisés et la prédisposition de l'apprenant à recevoir les connaissances.

À l'issue de cette enquête, nous pouvons dire qu'il y a des problèmes liés aux méthodes d'enseignement, des problèmes d'ordre linguistique, des problèmes liés aux conditions de travail des enseignants, aux moyens didactiques utilisés. La compréhension des concepts philosophiques et le problème du médium d'enseignement peuvent être classés dans la même catégorie : les problèmes d'ordre linguistique.

Notre hypothèse de départ a situé les difficultés de l'apprenant au niveau de la nature du savoir philosophique, cette hypothèse s'est vérifiée et s'est trouvée renforcée par la barrière linguistique.

En effet, pour décoder tout savoir il faut maîtriser la langue utilisée. Cette difficulté existe, elle est présente et vécue dans toute la réalité du système éducatif au Mali. La nature de la discipline philosophique ne facilite pas une situation déjà compliquée pour l'apprenant. L'administration du questionnaire au cours de notre enquête était un exemple édifiant. Il a fallu dans bien des cas un exposé sur le sens et la définition des concepts, et la notion de l'abstraction était très difficile à concevoir par les élèves. Ces constats sont en grande partie liés à la crise du système scolaire malien qui affecte nécessairement la réalité de l'enseignement en classe.

CONCLUSION

Le disfonctionnement du système éducatif malien a plusieurs causes, mais ni l'augmentation du taux de scolarisation, ni l'augmentation du budget alloué à l'éducation ne peuvent résoudre en elles-mêmes la problématique des apprentissages en classe. Celle-ci ne peut être résolue que dans une dynamique qui prend en compte à la fois plusieurs facteurs ; autrement dit, en déployant des ressources, il faut tenir compte, pour une meilleure rationalisation du système éducatif, et de la réalité linguistique et de la réalité vécue par les apprenants.

La difficulté la plus importante étant d'ordre linguistique, ce qu'on pourrait dire par rapport à la philosophie est que le problème est plus complexe puisque c'est une discipline qui se classe dans le cadre des apprentissages conceptuels. Il n'est pas étonnant pour cette raison de voir son intervention tardive dans le cursus scolaire, comparée aux autres disciplines. La conceptualisation est un niveau supérieur qui exige une bonne maîtrise de la langue. Dans les processus cognitifs, l'activité concrète précède nécessairement l'activité abstraite, et la prédisposition de l'esprit à concevoir des notions abstraites fait partie des préalables pour toute activité philosophique. La politique linguistique au Mali a essayé de pallier cette difficulté en introduisant la méthodologie convergente (utilisation concomitante de la langue de départ de l'apprenant et le médium officiel d'enseignement dans la formation au niveau élémentaire.) Nous pensons que parallèlement, des réflexions peuvent être menées au niveau des autres ordres d'enseignement, mais aussi par rapport aux disciplines prises individuellement. La philosophie, par les enjeux qu'elle présente, mérite une attention particulière pour améliorer son apprentissage. Elle fournit à l'apprenant les moyens d'analyse du réel, les possibilités de réfléchir par lui-même, la possibilité d'avoir un esprit critique, une méthodologie générale d'analyse dont toute science a besoin. Ainsi améliorer l'enseignement de la philosophie est un objectif légitime pour tout système scolaire. Un système scolaire efficace doit intégrer à la fois l'environnement immédiat et le contexte global international, et si le système éducatif malien veut relever un défi de nos jours, c'est à ce niveau qu'il faut le situer.

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Diotime, n°19 (10/2003)

Diotime - Mali : les difficultés des apprentis-philosophes