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Suisse : le corps et la parole

George Savoy, Professeur de philosophie au collège Saint-Michel, Fribourg (Suisse)

G. Savoy, dans le cadre du cours philosophique complémentaire sur " l'oralité philosophique " du canton de Fribourg, développe une pé dagogie originale fondée sur des expériences en classe suivie d'une réflexion. Extraits...

INTRODUCTION AU COURS

Au seuil, tes chaussures enlèveras, ta parole libé reras...

L'" adéquation rei et intellectus " commence avec l'" adéquation rei et corporis ". Au seuil d'un engagement dans la parole philosophique, elle est digne et juste cette allusion aux épousailles de la chair humaine et de la chair du monde. Toujours en contact par les pieds avec cette chair du monde, l'homme! Il peut l'oublier, ce monde, certes, quand ses mains sont occupées à l'écriture ou à la gestuelle de sa pensée proférée. Il reste qu'il demeure posé sur le sol, l'homme. Il peut l'oublier, ce monde, quand, en posture d'intellectuel il s'assied pour mieux rassembler ses idées. Il demeure que son poids, massivement concentré dans ses fesses, le maintient en contact, directement ou indirectement, avec le sol que ses pieds n'auraient jamais dû quitter. Il peut le perdre, ce monde, quand, averti de la qualité finement perceptive d'un certain appareillage corporel, il veut le penser comme émetteur inépuisable d'un inépuisable foisonnement de stimuli sensoriels. Il se maintient, l'homme, le voulant ou ne le voulant pas, posé sur cette terre.

Le seuil sur lequel on est, nous dit son étymon, c'est nos chaussures. solea en latin classique désigne la sandale, qui à proprement parler est la semelle placée sous la plante des pieds. Être sur le seuil, c'est donc la première élévation au-dessus du monde. Finies déjà les é pousailles! On a quitté le sol pour loger dans le premier " é tablissement " humain, si l'on en croit l'origine indo-européenne de l'expression.

Mais précisément solea, qui veut dire sandale, vient de " solum " en latin classique. Et le solum, c'est la base, le fondement, la plante des pieds ou la surface de la terre. La sandale, ce seuil qu'on emporte avec soi, il faut pour penser le monde, s'en déchausser. Et alors, plante du pied et épiderme du monde sont une seule et même chose. Heureux handicap pour l'homme que ce pied qui ne peut saisir, il ne peut que se modeler au grain du relief qu'il foule. S'il pouvait prendre comme la main, déjà il comprendrait, maintenant ou tenant en main ce qu'il ne faut pour l'instant que mimer par jonction des superficies. Le monde se rencontre lui-même, la terre rencontre le glaiseux qui l'habite.

La parole, qui n'a pas besoin comme l'écrit de support autre que l'homme, pas plus que le pied n'a besoin de sandales, célèbre ces épousailles. Toujours pour en faire à l'autre homme le récit. Qu'ils quittent, et celui qui parle et celui à qui il parle, pleins d'une audace qui promeut, les chaussures de l'é criture, ces impedimenta.

Pauvre homme celui qui, sachant courir pieds nus, essuie ses souliers crottés sur la page.

[...] Séance trois

Théorie : Du corps.

Le corps, c'est quoi? Un appareillage sensoriel, du moins en ce qui concerne son rapport à la parole. Libérer la parole captive, c'est donc l'affranchir des blocages sensoriels. Et la sensation est en fait une micro-motricité interne sans cesse active où s'inscrivent des différences qui sont autant de nouvelles des différences existant dans le monde. Or cette micro-motricité n'est que le mouvement d'un mouvement, comme le mouvement du battant de la cloche est un mouvement du mouvement de la cloche elle-mê me.

Le dessin, macro-mouvement corporel, réactive les micro-mouvements à l'origine du visuel, ce visuel étant le sens de la connaissance par excellence, du moins en ce qui concerne l'identification des choses.

Or pour parler philosophiquement, il faut être capable d'identifier ce qu'on pense. Donc squiggle-game pour libérer la parole captive des rigidités de notre appareillage visuel.

Exercice :

Une discussion préalable sur cette affirmation que c'est le corps qui pense donnera à l'exercice une plus grande intensité .

En silence, les élèves réalisent à deux le squiggle-game sur 6 feuilles A5 numérotées préalablement de 1 à 6. Les élèves A et B se tournent le dos. L'élève A réalise un dessin automatique très simple, veillant à ce qu'il s'effectue dans une attitude intérieure de liberté. Il le réalisera en au plus deux gestes. Il le transmet à l'élève B qui le complète, en se laissant appeler par les formes proposées. Il s'agit pour B de se mettre en résonance avec A. Le travail terminé, il pose sur la table le dessin en le retournant, afin que la suite de la séquence ne soit pas contaminé e visuellement par le dessin réalisé. Puis il fait le même travail que A mentionné ci-dessus, puis le transmet à B qui prolonge alors le travail de A.

Puis A et B disposeront les dessins dans l'ordre chronologique. Ils constitueront la bande dessinée de la relation. Toujours en silence, ils regarderont les dessins. On procédera dans la classe, ensuite à une visite guidé e de toutes les productions. Puis on discutera à l'intérieur de chaque groupe afin de préparer la séquence de parole proprement dite.

Disposant leurs 6 dessins sur une surface verticale, les élèves A et B, en plénum, doivent parler au moins 3 minutes et au plus 5 minutes chacun sur les dessins et ce qui s'est produit pendant leur confection. La disposition des 6 dessins sera la structure grosse de leur discours. Les éléments des dessins constitueront la structure fine de leur discours.

Cet exercice peut-être modulé selon le temps donné pour le faire. Par exemple on ne donnera à chaque participant pas plus de 30 secondes pour induire ou compléter le dessin. On demandera alors de produire deux ou trois séries de dessins, qu'on mettra ensuite en perspective.

L'auto-squiggle-game est également une expérience intéressante. Il nous met en dialogue avec nous-même.

Exercice :

Idem avec cette exigence qu'une quelconque séquence des dessins produits raconte une histoire, sur laquelle ensuite chaque étudiant produira un discours.

[...] SÉANCE 5 :

DE L'OPTIQUE AU HAPTIQUE

Théorie :

Libérer le visuel en libérant le mouvement, c'est bien!

Libérer le mouvement du visuel pour éprouver la chose, c'est mieux!

Exercice :

Identifiez un concept suffisamment simple pour que vous puissiez porter attention à la structure de l'exercice plus qu'aux contenus évoqués.

Sachez que " expliquer " étymologiquement veut dire " dé plier ". Le concept est en fait comme une feuille pliée selon une procé dure que seul un dépliement permettra d'expliquer. Ce dépliement permettra de comprendre le concept. La compréhension étant la description de l'état plié de la feuille.

Construisez par pliage, à partir d'une feuille A4, un triangle équilaté ral, un hexagone, un hexagone étoilé. De même, à partir d'une feuille A4, construisez par pliage un pentagone. De même, à partir d'une bande de papier, un pentagone.

Expliquez maintenant le concept identifié au début en tenant en main le pliage que vous venez de produire. Vous le dépliez quand vous expliquez le concept. Vous le pliez quand vous voulez vérifier que vous avez été compris dans votre explication.

Théorie :

Cet exercice permet de passer de l'optique au haptique, de quitter l'habituelle clarté du visuel pour entrer dans le cœur de la chose à expliquer sur un autre mode sensoriel plus proche, lui, le tact, de la pensée associée.

Diotime, n°14 (04/2002)

Diotime - Suisse : le corps et la parole