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Belgique : les bibliothèques philosophiques

Annick Maquestiau, vice-présidente de l'UAE belge.

De la rencontre entre trois professeurs d'universités, Guy Haarscher (ULB), Édouard Delruelle (ULG) et Gabriel Ringlet (UCL), et le ministre Pierre Hazette de la communauté française Wallonie Bruxelles, sont nées les " bibliothèques philosophiques ". L'initiation à la philosophie sans aucun pré-requis en est l'élément moteur.

L'originalité de leur démarche fut de fonder leur expérience sur une collaboration inter-universitaire, afin de permettre un dialogue philosophique aux thèses diverses. Ainsi, pendant deux heures, deux animateurs, venant d'universités différentes, présentent, dans une bibliothèque publique, leurs points de vue sur un sujet philosophique donné pour ensuite aller à la rencontre du public afin de réfléchir ensemble sur la société. Lors de chaque dé bat, les philosophes donnent une bibliographie pour permettre de nourrir la ré flexion. Grâce à des subsides offerts par la communauté française Wallonie Bruxelles, les bibliothèques peuvent acquérir certains livres suggérés et les mettre à la disposition de leurs lecteurs...

LE POINT DE VUE DE G. HAARSCHER

" [...] Commençons à la base, organisons des " évé nements ", des discussions philosophiques dans les bibliothèques de la Communauté française, fournissons les livres qui manquent, nourrissons - ou aidons à s'éveiller - le besoin de réflexion critique, de vie examinée, et cela à travers les différents réseaux d'enseignement. Si le besoin est un jour pré sent et pressant, l'institutionnel suivra, avec le soutien de politiques courageux. Ne nous voilons pas les yeux : l'entreprise est périlleuse. À mon sens, ces activités doivent éviter deux écueils : le Charybde de la leçon ex cathedra, et le Scylla du café du commerce. Il ne s'agit pas de fabriquer des têtes bien pleines, mais d'en former de bien faites. C'est la réflexion critique qu'il faut initier, créer dans le public des élèves (et, pourquoi pas, des adultes?) l'envie de poursuivre, d'approfondir, de lire et de débattre. Le rôle des animateurs sera donc crucial : je suis persuadé qu'ils le joueront non pas immédiatement à la perfection (il faudra " essuyer les plâtres " et souvent rectifier le tir), mais avec qualité et dévouement. Et nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour que le " pilotage " scientifique des Bibliothèques philosophiques permette aux membres futurs (et actuels) de la Communauté franç aise de redonner au mot " citoyenneté " son sens authentique : une collectivité qui se gouverne elle-même, composée d'individus libres et capables de réflexion critique. "

LA POSITION DE E. DELRUELLE

" En Belgique, la philosophie s'exerce soit à l'Université (où le public est souvent rebuté par les exigences légitimes de la recherche scientifique), soit dans les " cafés-philo " (où la libre conversation parlée empêche bien souvent la rigueur des concepts et de la mé thode). Trop de sérieux d'un côté, pas assez de l'autre. Entre ces deux pôles et il n'y a guère de lieu d'accueil pour le public (de plus en plus nombreux) que la philosophie intéresse.

Les bibliothèques philosophiques tentent d'être un tel lieu où l'on puisse à la fois discuter librement et ne pas (trop) céder sur la rigueur de la réflexion. Le but? Certainement pas de répondre à toutes les questions de notre monde moderne. D'ailleurs, la philosophie n'a pas de réponse. Elle est questionnement, interrogation sans terme et sans garant sur nous-mêmes et sur le monde. " La philosophie comme critique nous dit le plus positif d'elle-même : entreprise de démystification " (G. Deleuze). Non pas que tout savoir, tout objet, toute identité soient renversés et foulés au pied. Mais en confrontant leurs méthodes et leurs points de vue, les philosophes invités se proposent de susciter chez les non-philosophes un désir de philosophie, c'est-à-dire le plaisir de passer au crible de la critique rationnelle nos préjugés et nos évidences (y compris l'évidence de la rationalité elle-même). Ces animations n'ont d'autre but, en définitive, que d'aider à voir, comme disait Foucault, jusqu'où il est possible de penser autrement. "

L'ENGAGEMENT DE G. RINGLET

" L'initiative des bibliothèques philosophiques me semble particuliè rement heureuse car elle permet, l'air de rien, des avancées positives sur plusieurs plans à la fois. J'en ai retenu quatre.

Quoi qu'il en soit des plus ou moins grandes réussites locales de cette expérience, son existence même encourage et fait avancer un débat plus large : la place de la philosophie à l'école et dans la société.

Les universités n'ont évidemment pas attendu les bibliothèques philosophiques pour collaborer entre elles. Il n'empêche que, symboliquement, cette volonté de faire intervenir, ensemble, sur un même thème, à travers toute la communauté française, des tendances philosophiques pluralistes me semble, là encore, un pas original qui marque l'opinion et encouragera peut-être d'autres avancées.

Dans le même esprit, il est positif - côté enseignement secondaire cette fois - que des élèves et des professeurs d'institutions et de réseaux diffé rents se rencontrent hors école et apprennent, même à petite échelle, à se fré quenter davantage et, qui sait, à s'apprécier et à collaborer plus en d'autres circonstances?

Enfin, je ne voudrais pas oublier que l'initiative vise aussi à stimuler et encourager les bibliothèques publiques elles-mêmes. Il est excellent que ces bibliothèques favorisent le débat et l'accès à la lecture (y compris sous forme informatique) et connaissent ainsi un nouveau dynamisme, voire, pourquoi pas, de nouveaux publics. "

ÉNORME SUCCÈS

La nouvelle campagne 2001 connaît un énorme succès. Cent vingt animations philosophiques gratuites, trente bibliothèques reconnues par la Communauté, dix bibliothèques reconnues par la Communauté française (soixante-quinze confé renciers sont prévus pour quarante et un sujets). Comme titres proposés : Qu'est-ce que la démocratie?, par E. Delruelle (Ulg) et R. Legros (ULB); Le Japon contemporain : conservatisme ou modernité ?, par B. Stevens (UCL) et A. Thiele (Ulg), etc.

Diotime, n°14 (04/2002)

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