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Philosopher à l'école primaire

Bilan provisoire d'un groupe de recherche-formation pour l'année 2000-2001 (Coordination F. Galichet, professeur d'université à Strasbourg)

[...] Le projet initial indiquait que l'objectif du groupe était de dé velopper à l'école primaire une démarche de réflexion authentiquement philosophique, qui ne se réduise ni à un enseignement plus ou moins rénové de la morale, ni à une forme d'éducation à la citoyenneté. Il s'agissait en somme de refuser toute instrumentalisation de cette réflexion, que ce soit au service de fins éthiques, civiques ou encore didactiques (apprentissage du langage oral, des formes du raisonnement, de la socialisation, etc.).

Il était donc indispensable de définir, au moins sommairement, cette dé marche. Le groupe a sur ce point adopté l'analyse de Michel Tozzi1, qui la pré sente comme l'articulation de trois " processus fondamentaux " :

- conceptualiser, ce qui signifie aller au-delà du sens littéral ou lexical des mots, tel qu'on peut le trouver dans le dictionnaire, pour réflé chir sur les représentations spontanées, les usages sociaux et culturels des notions, leurs domaines d'application ou de pertinence, etc.

- Problématiser, ce qui signifie aller au-delà des questions immédiates que chacun peut formuler à soi-même et aux autres (Pour ou contre la peine de mort? Faut-il ou non dépénaliser l'usage des drogues? etc.) pour remonter jusqu'aux enjeux véritables de ces questions (Quelle valeur la vie humaine a-t-elle par rapport aux autres vies? Y a-t-il une normalité en soi, indé pendante des circonstances, etc.).

- Argumenter, ce qui signifie dépasser la simple accumulation d'arguments " pour " ou " contre " énumérés en désordre, pour tenter d'é tablir de véritables chaînes de raisonnement, ou encore de classer les arguments en fonction de leurs domaines de référence ou de leur fondement.

Sur ces bases, plusieurs membres du groupe ont entamé une expérimentation régulière de la discussion philosophique, soit dans l'horaire normal de la classe (essentiellement CM1-CM2), soit dans le cadre de demi-groupes se ré unissant dans la BCD (Bibliothèque Centre de Ressources).

RÉFLEXION PAR RAPPORT AUX OBJECTIFS DE DÉPART

Dans l'ensemble, le travail a plutôt porté sur les deux premiers processus : conceptualiser d'une part, problématiser d'autre part. En té moigne la formulation des questions traitées, dont beaucoup commençaient par " Qu'est-ce que...? ", ce qui marque le caractère " ontologique " de la réflexion. Par exemple : Qu'est-ce qu'un ami? Qu'est-ce qu'une famille? Qu'est-ce qu'une grande personne (un adulte)? Qu'est-ce qu'aimer? Qu'est-ce qu'être sage? Qu'est-ce qu'être raciste? Qu'est-ce qu'être normal? Qu'est-ce qu'être violent? Qu'est-ce qu'être franç ais? Qu'est-ce qu'être libre? Les débats développés autour de ces notions ont permis de montrer que les élèves de l'école primaire sont parfaitement capables d'analyser un concept, d'en distinguer plusieurs significations ou niveaux de pertinence. Assez souvent, cette réflexion s'est développée spontanément autour d'un couple de concepts antagonistes (par exemple : ami/copain, adulte/enfant), ce qui illustre la démarche décrite par Britt-Mari Barth sous le nom " d'induction guidée par contrastes2 ".

Concernant le second axe (problématisation), plusieurs séances ont eu lieu autour d'une question, comme par exemple : Est-ce que tout le monde est pareil? (ou, dans une autre classe : Pourquoi sommes-nous différents?) A-t-on le droit de tout faire? Pourquoi va-t-on à l'école? Pourquoi rigole-t-on? Pourquoi y a-t-il de la méchanceté?

Un premier point est donc d'ores et déjà acquis : les pratiques du philosopher en classe, selon le texte d'un manifeste récemment publié, " accompagnent l'émergence de sujets qui se construisent dans la maîtrise d'un échange visant l'élaboration d'une pensée réflexive ", et " elles promeuvent, dans un contexte de crise du sens de l'école, un rapport non dogmatique au savoir et une relation plus coopérative à la parole, au pouvoir et à la loi3 ".

ÉVALUATION DES ACQUIS

Outre le point qui vient d'être souligné, plusieurs conclusions ont été dé gagées par les participants du groupe à l'issue des expériences de cette anné e :

1) La pratique de la réflexion philosophique en commun s'inscrit parfaitement dans un contexte de pédagogie coopérative. D'un côté, elle béné ficie des structures et des habitudes mises en place dans le cadre de celui-ci (présidence, prise de parole à tour de rôle, etc.), d'un autre côté elle la renforce en permettant d'en dégager les fondements et les justifications (dans le cadre des séances sur la violence, c'est la notion même de loi qui a été interrogée, ainsi que les principes et les limites de la notion de démocratie). Ce contexte n'est pas incontournable, mais la pratique du philosopher peut favoriser l'évolution progressive de la classe vers l'élaboration d'institutions (conseil, etc.).

2) La régularité des séances est un élément essentiel. Tous les participants du groupe ont noté qu'au début, les débats étaient souvent assez pauvres, répétitifs, constitués essentiellement d'une accumulation d'exemples, donc proches d'un " quoi de neuf? ". Il a fallu que les enseignants bataillent constamment pour bien marquer la différence entre celui-ci et le dé bat philosophique. Ils ont noté que peu à peu la capacité d'abstraction, de distinctions fines, voire subtiles, d'écoute des arguments des autres, de synthè se, se développait. À tel point que lorsqu'il s'est agi, dans une classe, d'aborder la notion de liberté, les enseignants avaient jugé que cette notion é tait trop difficile pour être abordée directement, et ils ont eu l'idée de recourir à une fiction (" En ce temps-là, les hommes étaient libres... "). Or beaucoup d'élèves, dans leur texte écrit, ont éludé la fiction et ont procédé directement par définition (" Être libre, c'est... "), ce qui à l'évidence est un résultat des nombreuses séances pré cédentes axées sur des notions (" Qu'est-ce que...? ").

3) La pratique de la réflexion se nourrit elle-même, en ce sens qu'elle suscite chez les élèves des interrogations proprement philosophiques qu'ils n'auraient sans doute pas formulées auparavant. C'est ainsi que dans plusieurs des classes du groupe les questions suivantes ont été proposées par les élèves eux-mêmes, comme par exemple : Pourquoi parle-t-on? Pourquoi se moque-t-on? Qu'est-ce qu'un bon métier? Est-ce bien que l'école soit obligatoire? Est-ce bien de mourir? À quoi ça sert de vivre si à la fin on meurt? Pourquoi le monde existe? Pourquoi n'a-t-on pas une deuxième vie? Qui a inventé les mots? Pourquoi s'habille-t-on? Pourquoi a-t-on un corps?

4) Enfin l'expérimentation fait d'ores et déjà apparaître l'intérêt d'une diversification des formes de la réflexion philosophique : à côté ou en marge du débat oral, qui reste la forme " canonique " (et d'ailleurs préférée des enfants), d'autres démarches ont été essayées de manière ponctuelle : production écrite précédant le débat, utilisation d'images comme métaphores d'une notion (" photolangage "), utilisation de textes courts, voire d'aphorismes de philosophes, enregistrement du débat, permettant une réexploitation plus " didactique " à partir d'extraits.

PROJETS

De ces évaluations dérivent les axes de travail de l'an prochain :

1) L'arrivée ou le retour de nouveaux participants devrait permettre de diversifier davantage les expérimentations, et en particulier de développer celles-ci dans les petites classes (cycle 1). Il sera ainsi possible d'étudier et d'analyser l'évolution de la pensée réflexive dès 3-4 ans et d'en tirer des conclusions pédagogiques.

2) Les expériences de cette année ont porté essentiellement sur le débat oral. D'autres formes, comme celles mentionnées ci-dessus, devraient pouvoir ê tre abordées ou développées.

3) Il s'agira également de mieux préciser la spécificité du débat philosophique en classe par rapport à d'autres types de débats : conseil, débat d'opinion, voire " quoi de neuf? ".

4) La question de la prise de parole est apparue comme essentielle. Les observations menées à l'occasion des séances montrent que certains élèves parlent davantage que d'autres, et que certains demeurent totalement silencieux. C'est là un phénomène courant, mais qui pose problème si l'on considère que le " droit de philosopher " est un droit de chaque être humain et non pas seulement des plus habiles à manier le langage. Il faut donc réfléchir à des formes de prise de parole qui permettent une concrétisation effective de l'universalité de ce droit : tours de tables périodiques, pré sidence à tour de rôle, désignation d'observateurs et/ou de rapporteurs chargés de résumer périodiquement les acquis de la discussion etc.

5) Enfin la question des " acquis " de la réflexion philosophique est une question qui a été souvent abordée dans le groupe, mais n'a pas été résolue. Dans quelle mesure peut-on évaluer les effets de cette pratique chez les élèves, sans la trahir en la réduisant à une discipline susceptible d'un " bilan de compétences ", comme n'importe quelle autre? Pas plus qu'on ne saurait songer à évaluer le degré de " citoyenneté  " d'un élève (ou d'un adulte) par rapport à un autre, mais seulement relever et sanctionner les manquements caractérisés aux lois et aux droits constitutifs de la citoyenneté, de même on ne saurait songer à évaluer - et encore moins à noter! - le degré de " philosophie " manifesté par un é lève, mais seulement relever les glissements vers des discours non-philosophiques (stéréotypes, récits anecdotiques, croyances dogmatiquement affirmées, etc.).

Néanmoins, il est clair que l'absence de toute évaluation, même formative, risque de faire déraper la pratique du débat philosophique vers une irresponsabilité, voire une verbosité, qui n'est pas moins contraire aux exigences de la philosophie même. Être philosophe, c'est en effet être prê t à se justifier devant toute interpellation, philosophique ou non, et se reconnaître le devoir de répondre de ses affirmations comme de ses actes. Cette question devra donc être reprise l'an prochain.

Pour faciliter le développement de ces axes, le groupe envisage d'inviter l'an prochain, pour des journées de formation, des personnes qualifié es qui, en France, contribuent au développement de la philosophie à l'école élé mentaire : Michel Tozzi, Jean-Charles Pettier, Agnès Pautard (qui mène à Lyon, en liaison avec Jacques Lévine, des expériences de philosophie en maternelle), Françoise Carraud (institutrice, rédactrice en chef des Cahiers pédagogiques, qui organise dans sa classe, en les filmant, des séances de philosophie), ou encore des enseignants belges du primaire, très avancés en ce qui concerne l'utilisation de dilemmes moraux...

DIFFUSION DES RÉSULTATS

Les travaux du groupe seront diffusés par les moyens suivants :

1) D'ores et déjà, deux articles ont été rédigés et leur publication est prévue dans un ouvrage collectif La Discussion philosophique à l'é cole primaire, à paraître au CRDP Languedoc-Roussillon en 2002.

2) Un module optionnel de formation pour les stagiaires PLC2 a été proposé et accepté par la direction de l'IUFM. Ce module de 12 heures (2 journées) devrait avoir lieu en septembre - octobre 2001. Il sera pris en charge et animé par le groupe en tant que tel.

3) Plusieurs stages de formation continue des professeurs d'école auront lieu l'an prochain sur des thèmes comme l'éducation à la citoyenneté et la pré vention de la violence. Des séances consacrées à la philosophie à l'école primaire seront proposées dans la programmation de ces stages, comme cela a déjà été le cas cette année. Ces demi-journées de sensibilisation devraient permettre aux enseignants intéressés de rejoindre le groupe et d'enrichir la ré flexion collective.

4) Un bulletin régulier (trimestriel ou semestriel) est envisagé pour l'an prochain. Il permettra de publier tous les documents issus du travail du groupe (comptes rendus de séances en classe, analyse de concepts sur le modèle de ce qui a été fait pour la notion de liberté, état des difficultés rencontré es, etc.). Ce bulletin sera diffusé aussi largement que possible auprès de l'IUFM comme des inspections, voire de toutes les écoles de l'académie de Strasbourg.

5) Le groupe suit de très près les développements de la philosophie à l'é cole élémentaire un peu partout en France. Un site a été créé, qui comprend notamment un forum, pratiques - philosophiques. Tout ce que produira le groupe sera diffusé sur ce forum.

6) Enfin, d'autres articles devraient voir le jour l'an prochain et seront proposés dans les revues susceptibles d'être intéressées par le thème. À moyen terme (c'est-à-dire d'ici deux ans), on pourrait envisager qu'un stage entier de deux semaines (dans le cadre d'un R6) soit consacré exclusivement à la pratique de la philosophie à l'école, ce qui permettrait une formation complète des collègues et la réalisation d'un document consistant sur ce sujet, avec propositions de sujets, de démarches, de textes d, etc.

Diotime, n°14 (04/2002)

Diotime - Philosopher à l'école primaire