Dossier : écriture philosophique

Un atelier

Heidi Gilman, étudiante en philosophie

Démarche et production d'un atelier d'écriture

Pour sa première année d'existence, l'atelier philosophique de Saint-Dié se composait d'une poignée de personnes adultes venues d'horizons divers. En raison de l'hétérogénéité des niveaux d'étude et de la diversité des orientations professionnelles de chacun, il était difficile de trouver des références communes. Cependant, c'est peut-être dans la différence même entre les participants que le groupe a finalement trouvé le ressort pour sa réflexion. La démarche de s'engager dans l'aventure d'un atelier philosophique en train de se faire n'est pas neutre en effet; elle requiert sans doute une certaine dose de curiosité et d'indépendance d'esprit.

Le but annoncé de l'expérience était la pratique d'un dialogue hebdomadaire pour approfondir des questions de philosophie ou d'éthique. Le " dialogue " pouvant se faire selon deux orientations : avec les auteurs par la lecture, ou avec les autres participants. La forme était libre, le but étant que chacun prenne progressivement un rôle actif dans l'atelier : exposés sur une notion ou un auteur, réactions à une lecture, à un article de presse etc.

Désireux de dialoguer avec autrui tout en restant fermement attaché à l'autonomie de sa pensée, chacun a, dans un premier temps, adopté une prudente réserve, en évitant d'aborder des questions personnelles. Nous avons donc commencé avec des thèmes que je proposais. Au début les discussions étaient principalement constituées de questions qui m'étaient adressées sur des points d'histoire de la philosophie. Puis peu à peu, les discussions initiées autour des thèmes proposés ont eu tendance à s'infléchir spontanément vers de nouveaux débats, plus passionnés. Au fil des semaines, les participants s'appropriaient les questionnements, en orientant le débat vers des domaines où se produisait la rencontre, parfois avec un certain goût de la provocation!

EXPÉRIMENTER DES ÉLÉMENTS DE MÉTHODE

Dans un deuxième temps, correspondant approximativement au deuxième trimestre, la prise de parole était acquise, des exposés et parfois même des écrits synthétisant une position sur un thème étaient spontanément proposés pour commencer la discussion. La difficulté étant alors de réguler, de codifier les échanges, nous avons expérimenté quelques éléments de méthode pour l'organisation des débats.

  • Nous avions pris l'habitude de commencer et de clôturer chaque débat par des tours de table; à compter du second trimestre les formulations sont devenues de plus en plus concises ou percutantes, visant la forme de " l'aphorisme ".
  • Puis nous avons organisé des " joutes oratoires " deux à deux, chacun des deux protagonistes défendant son point de vue par une argumentation construite en plusieurs points.
  • Le rôle des spectateurs alors était de classer dans des " tableaux " les différents registres d'argumentation : logiques ou nominalistes, arguments d'autorité, probatoires renvoyant à une expérience possible, au vécu de chacun, au performatif, arguments moraux...

Si les joutes ont bien fonctionné, en revanche les différentes tentatives d'organiser des joutes où chacun défendrait un point de vue qui ne soit pas le sien ont toutes échoué. Il a fallu à nouveau recourir à des tableaux pour permettre à chacun de sortir de sa question de départ pour envisager un moment le problème selon un angle autre voire opposé, mais tout en gardant une certaine distance. Cet échec m'apparaît significatif, aussi bien pour décrire l'atmosphère propre au groupe, que pour expliquer le style particulier de l'article rédigé à plusieurs qui va suivre.

Comparée à la difficulté de tisser une cohérence dans la discussion orale, l'écriture de cet article a été encore un pari supplémentaire pour l'atelier : quel style en effet pourrait rendre compte du produit de nos divergences?

Une question commune..

Trouver la question qui intéresse chacun a été relativement facile : à partir d'une question donnée, le groupe semblait tendre naturellement à en rechercher les aspects les plus polémiques!

Ainsi à partir du thème du bonheur d'abord envisagé sous l'angle des morales individuelles, je pensais continuer vers la question du bonheur à plusieurs, par le thème de l'amour... Mais c'est la question du politique qui passionnait le plus les débats, et nous sommes peu à peu venus au thème de la liberté. De même partant d'une réflexion sur le dialogue, je pensais orienter la suite des débats vers une approche du théâtre et de la représentation en art, mais c'est vers les problèmes du relativisme de la vérité et du rapport individuel à la connaissance que le groupe a désiré se pencher. C'est donc tout naturellement que - à partir de l'inquiétude " Sommes-nous manipulés? " (par les médias, la société de consommation, les hommes politiques...) fréquemment exprimée dans des débats spontanés - nous en sommes venus à formuler la question " Sommes-nous libres de connaître? " en vue de l'écriture d'un article commun.

Au cours de nos entretiens, nous avons d'abord posé la question de la liberté de connaître en termes de choix et de puissance, avant de remettre en cause la question même - voulons-nous connaître? qu'est-ce que la connaissance? - pour finir sur la question morale : avons-nous le droit de connaître? C'est donc à un réel travail de réflexion que s'est livré l'atelier philosophique, le goût pour la polémique s'accompagnant d'un sens aigu du problème, semble-t-il.

... mais une écriture à plusieurs!

La question de la légitimité du " nous " dans la question " Sommes-nous libres de connaître? " s'est immédiatement prolongée par la remise en question de la possibilité même d'écrire un article en commun, ce qui a occasionné un certain nombre de discussions concernant le style à adopter pour l'écriture de l'article.

  • La notion d'article commun ou collectif ne semblant pas rendre suffisamment compte de la spécificité de chacun, nous avons préféré la formule " article écrit à plusieurs ", évocatrice d'un pluriel, ou d'une musique où l'on ne serait pas à l'unisson, qui comporterait des dissonances.
  • L'alternance entre l'usage du " nous " et celui du " on " veut souligner le balancement entre moments de convergence - le plus souvent à partir d'un doute ou d'une interrogation commune - et moments de divergence - le plus souvent à partir d'une hypothèse, d'une proposition ou d'une initiative individuelle pour orienter le débat dans une nouvelle direction.
  • L'usage abondant de formules apparaissant entre guillemets et en italique cherche à retranscrire, par le discours direct, la tonalité particulière des entretiens oraux.
  • Les différents protagonistes des débats refusant de cautionner par leur signature des points d'argumentation développés par un autre lors de désaccords irréductibles, nous en sommes venus à l'étrange formule " écrit mais non approuvé par " précédant les signatures. Cette formule très inhabituelle a eu le mérite d'emporter l'adhésion de tous lorsqu'un des participants l'a proposée pendant le dîner de fin d'année. Outre que l'événement d'un tel accord était en soi assez rare pour être pris en compte, il me semble que cet humour un peu distancié et provocateur est tout à fait emblématique de l'accent propre au groupe de l'atelier 1999-2000!

SOMMES-NOUS LIBRES DE SAVOIR?

" Sommes-nous des bêtes de connaissance? "

C'est par cette formule ironique que nous abordons l'hypothèse d'un " animal rationnel ", voué de par sa nature même à la connaissance. Sur le modèle cosmologique du " De l'âme ", on imagine alors l'homme comme une sorte d'organe par lequel l'âme du monde se connaîtrait elle-même, et on se demande quel type de liberté peut bien se trouver là! Ce travail de l'esprit humain contemplant Dieu peut bien être le Bien suprême pour Aristote, ou procurer la joie la plus libre qui soit dans un système panthéiste de configuration comparable pour Spinoza, mais l'accomplissement - fût-il parfait - de sa détermination naturelle pour un être ne signifie pas liberté selon nous s'il n'y a pas un choix individuel.

Avons-nous le choix, ou sommes-nous programmés de façon quasi biologique pour chercher à connaître? À l'écoute des débats actuels autour de la génétique, on se demande jusqu'à quel point l'homme est déterminé par son génome et dans quelle mesure le biologique conditionne ou non des comportements apparemment culturels. Le désir de connaissance serait-il une sorte de successeur de l'instinct animal, et dans ce cas peut-on le considérer comme une caractéristique universelle de l'homme? On met en avant la similitude de structure cognitive qui semble effectivement nous déterminer tous à avoir un rapport au monde organisé entre percepts et concepts : " une perception c'est le donné naturel; il faut un acte volontaire pour concevoir ". Ce serait peut-être là que se jouerait le premier niveau de liberté de connaissance : " le concept peut bien être faux, mais par le geste même de concevoir, l'homme s'impose sur le monde. "

Cette puissance sur le monde serait une liberté relative; nous sommes peut-être effectivement obligés ou programmés à concevoir et organiser le monde par nos représentations pour pouvoir y vivre. Cependant la diversité des représentations du monde en fonction des cultures serait l'indice d'une liberté " proprement humaine " selon nous, c'est-à-dire faite de choix individuels. On fait alors remarquer qu'on ne choisit pas sa culture d'origine. Instruction obligatoire, respect de la tradition, transmission des valeurs... l'éducation ne risque-t-elle pas de modifier l'instinct, et par là de supprimer une part de liberté? " Cet instinct si développé chez les animaux et les plantes semble avoir chez l'homme, doté de raison et de parole, perdu une partie de son pouvoir. Intervenir sur cet instinct ancré au plus profond de la vie n'est-ce pas priver d'une partie de liberté l'être qui trouve ainsi son autonomie instinctive réduite? "

À moins, propose-t-on, que toute cette discipline ait au contraire pour but de " tremper le caractère " afin de renforcer la volonté, et donc de préparer des individus aptes à être autonomes? " La liberté au sens plein ne viendrait à l'homme qu'à la maturité, lorsqu'en plus de son évolution physique, son éducation serait finie, son mental structuré " : alors seulement pourrait-on parler d'autonomie comme aptitude à faire " des choix personnels, indépendamment de la mode de ses contemporains, et de ses parents ". " Si l'animal naît déjà plus ou moins déjà terminé, et plutôt moins chez les mammifères supérieurs (souligne-t-on comme pour accentuer l'idée d'un prolongement entre évolution naturelle et culturelle), l'homme a une phase d'apprentissage beaucoup plus longue; pour quelques psychologues, l'adolescence se prolongerait chez certains individus jusqu'à trente ans! " Aussi nous reconsidérons la question " Sommes-nous libres d'accéder à la connaissance? " dans le cadre de cette longue phase précédant la " maturité ".

On l'aura compris, l'hypothèse d'un déterminisme naturel qui ferait de nous des " bêtes de connaissance " ne nous satisfait pas. Elle nous paraît insuffisante pour rendre compte de phénomènes comme d'une part la diversité des cultures, et d'autre part leur évolution historique. A la différence de l'évolution naturelle, en effet, l'histoire nous semble être le lieu où se manifeste la liberté humaine. L'histoire nous apparaît comme le résultat de parcours individuels atypiques faits de décisions singulières, de choix parfois en rupture avec la norme traditionnelle.

La notion de culture nous est apparue ambivalente entre l'idée de communauté autour d'une même norme, et l'idée d'une histoire qui serait le lieu de l'innovation. Ainsi notre liberté de connaître nous semble devoir se trouver dans le jeu entre discipline et fantaisie, norme et volonté.

Suffit-il de vouloir pour savoir?

À ce moment, nous pensons que la liberté d'accéder à la connaissance dépend de la puissance de la volonté (naturelle pour les uns, trempée par la discipline pour les autres), mais on fait remarquer que la puissance de la volonté n'est pas tout : " Poussée à son paroxysme, la volonté devient aveugle et perd sa dimension de liberté consciente ". C'est pourquoi, comme Descartes, nous avons tendance à voir la manifestation de la liberté de connaître avant tout dans la force du doute.

On évoque les médecines parallèles : sommes-nous libres d'accéder à ce type de connaissance? En effet nous appartenons à une société dont les lois ne reconnaissent pas le statut médical de certaines médecines exotiques (chinoise ou tibétaine par exemple). Outre la difficulté pour les praticiens de ces disciplines de s'implanter dans une société qui ne les reconnaît pas d'un point de vue légal, peut-on imaginer que des individus dont l'esprit a été structuré par une éducation occidentale seront capables d'appréhender d'autres modes de pensée? " Peut-être la suspicion de charlatanerie agit-elle comme un préjugé, qui dans ce cas serait une limite à notre liberté de connaître? "

Nous réfléchissons alors sur la nature du doute, entre esprit critique et enfermement sceptique (" voire paranoïaque! ").

  • Lorsqu'on doute a priori de tout élément nouveau ne s'accordant pas avec nos normes de départ, on évite sans doute un certain nombre d'erreurs, mais n'est-ce pas un réflexe témoignant d'un enfermement dans un système conceptuel trop étroit?
  • Un doute qui s'attaque à nos illusions ou à nos préjugés nous apparaît libérateur, mais lorsque le doute rejaillit jusqu'à remettre en question notre norme de départ, à quel critère peut-on se référer pour établir une connaissance certaine?

En privilégiant le doute comme vecteur de la liberté de connaître, ne risque-t-on pas de se condamner à une connaissance uniquement négative? On se demande si notre société, accordant tellement de place au dialogue et à la remise en question des discours d'autorité, ne court pas le risque de tomber dans l'excès inverse de l'esprit critique : la généralisation du doute pourrait être paradoxalement responsable d'une sorte de relativisme nihiliste où tout se ramènerait à " c'est une affaire d'opinion ", tous les avis - rationnels ou non - paraissant équivalents. De plus, on fait remarquer que certaines normes pouvant être utiles sinon pour la vérité, du moins pour la cohésion sociale, un doute hyperbolique ou " paranoïaque " risque de nous amener à rejeter à la fois illusions et repères, ce qui pourrait avoir des conséquences éthiques distinctes du problème de la vérité.

" Un désir de connaissance dépassant la norme peut-il être considéré comme excessif, voire pathologique? "

Cette hypothèse nous parait de prime abord provocatrice : il ne peut y avoir d'excès de connaissance! Cela sonne un peu comme un aphorisme de Nietzsche pour qui " la vérité est contraire à la vie " et ce type de " philosophie au marteau " nous apparaît trop nihiliste! On note cependant que l'excès n'est pas relatif à la connaissance même, mais plutôt à la proportion démesurée que peut prendre une telle quête dans une vie humaine. On évoque pour illustration la figure du " savant fou " tellement pris par sa passion de recherche qu'il en oublie de tenir son rôle dans les relations humaines. Certains chercheurs délaisseraient leur famille, vivraient en ermites. " c'est de l'imagerie populaire! " proteste-t-on. À ce moment, on fait remarquer que dans le cas des recherches sur le clonage humain, on peut légitimement se demander si les chercheurs de certains laboratoires privés n'auraient pas oublié jusqu'à leur appartenance à l'espèce humaine!

On remet alors en cause l'idée que " nous " ayons vraiment un désir de connaissance. On rappelle que l'essentiel des connaissances transmises par l'éducation est d'ordre pratique ou technique : on apprend un métier, ou à s'intégrer dans une société.

" La plupart des gens se contentent de savoir ce qui leur est utile ", affirme-t-on, tandis que la curiosité intellectuelle serait le propre de certains individus exceptionnels : des " mutants "... On avance alors que peut-être plus que le doute, la curiosité serait le moteur de la recherche de la connaissance; la notion de curiosité apparaît comme un luxe, détachée de la " nécessité " du quotidien, et donc libre. " La curiosité intellectuelle ouvre à de nouveaux problèmes, ce qui limite le nombre des individus capables d'aller de l'avant ". " Nous " ne serions donc pas égaux devant la connaissance, seule une élite libérée du besoin pourrait s'intéresser à l'inutile.

La quête de connaissance peut-elle être gratuite?

Lorsque cette question est formulée, on s'attache d'abord à sa résonance pécuniaire : " la quête de connaissance pure est un luxe réservé aux hommes qui ne sont pas dans le besoin ", rappelle-t-on, et bien que nous vivions dans une société dite de loisirs, le poids des intérêts économiques serait beaucoup plus important qu'on ne l'imagine à première vue.

On propose alors de répondre à la question " Sommes-nous libres d'accéder à la connaissance? " en fonction du type de connaissance visé :

  • " Oui, la connaissance scientifique nous apparaît libre, les lois scientifiques reconnues par tous. "
  • " Oui, avec réserves pour les sciences appliquées, et techniques qui relèvent dans leurs applications industrielles une potentialité économique et financière. "
  • " Non, pour les connaissances historiques et politiques, qui sont manipulées en vue de justifier ou de propager des utopies politiques, ou de les utiliser en vue de la domination d'autres groupes sociaux. "

" La recherche la plus libre serait celle dont l'objet est si éloigné de nous qu'on ne peut encore imaginer de le convertir en utilité ", propose-t-on. Ainsi nous imaginons avec amusement que les recherches fondamentales, comme celles sur le Big Bang ou le neutrino sont accessibles pour tous ceux qui voudraient s'en donner la peine (!), tandis qu'on suspecte les pouvoirs économiques et politiques de dissimuler les informations susceptibles d'être utiles dans des domaines comme les industries d'armement, de pharmacie... (à ce stade on se traite en souriant de maniaque du complot mondial ou de gentil naïf). Quant aux informations historiques et politiques, nous en venons tout simplement à nous disputer à propos de la guerre du golfe et autres conflits yougoslaves! Ce faisant, nous vérifions notre hypothèse de départ.

Nous méditons un moment sur les grandes théories de macro ou micro physique qui nous semblent le domaine le plus libre de la recherche : " Les discussions entre scientifiques peuvent être animées voire partisanes, mais elles ne sont pas animées par un esprit de manipulation; elles représentent l'idéal de la discussion, un dialogue uniquement motivé par le souhait de connaître la vérité. " On remarque que la liberté de la recherche fondamentale est toute relative; certes a priori elle n'apporte rien à notre vie quotidienne tout en étant fort coûteuse en énergie et en fonds. Néanmoins à long terme des applications pratiques pourront surgir; dans ces conditions, peut-on encore parler de recherche fondamentale désintéressée? On déplore d'ailleurs que les chercheurs soient de plus en plus contraints à orienter leurs recherches en fonction d'impératifs économiques pour trouver des subventions... On répond que la motivation du scientifique plongé dans sa recherche fondamentale npas l'application éventuelle et ultérieure qui pourrait être faite - dans la plupart des cas par d'autres que lui - de sa découverte, mais bien la passion de la recherche.

La quête de connaissance pour rester libre devrait-elle éviter le risque de la confrontation au réel?

" Il n'y a de recherche vraiment fondamentale qu'au début, lorsqu'on ne sait pas où on va ". Peut-on dire que le chercheur pour être totalement libre de progresser dans sa recherche, doit être ignorant des éventuelles applications futures que d'autres pourraient faire sur la base de son travail présent? " Si Pierre et Marie Curie avaient imaginé les applications de leurs recherches sur la radioactivité dans le domaine militaire sous la forme de bombes meurtrières n'auraient-ils pas préféré interrompre tout bonnement leurs travaux? " Outre le danger des applications mauvaises de certaines découvertes, on souligne le fait que toute expérience comporte une part de danger : Marie Curie aurait évité d'être irradiée si elle s'était abstenue de recourir à l'observation directe du radon (!). Ne serait-ce pas le propre de la quête de connaissance que d'être avant tout une recherche en aveugle?

D'une manière générale la science pour demeurer libre de toute conséquence devrait-elle en rester à des modèles théoriques sur papier, ou des modélisations virtuelles? Est-il possible d'atteindre la connaissance par pure abstraction, ou à la manière d'Einstein formulant sa règle de la relativité de façon purement mathématique bien avant que l'observation ne rende possible la mise à l'épreuve de son système...

" L'objet de connaissance suscite d'autant plus de convergences de vues qu'il est plus éloigné des observateurs, (comme les origines de l'univers); l'objet de connaissance suscite d'autant plus de divergences qu'il se rapproche des observateurs, (tel événement politique contemporain). " En plus des conflits d'intérêts évoqués plus haut, cette formule voudrait offrir une image simplement spatiale de la distance entre l'objet réel et les représentations que nous en formons. Plus l'objet étudié est loin, moins la connaissance que nous en formons est nourrie d'expérience, plus la marge d'erreur est grande, et plus nos théories sont proches de l'illusion.

À ce moment on se questionne sur la nature de la connaissance recherchée : " La quête de connaissance, est-elle obligatoirement quête d'une connaissance vraie? "

" Pourrait-on envisager la recherche scientifique sur le modèle de l'art? " Nous sommes un instant séduits par une formule de Schelling : " Être libre, c'est réaliser l'idéal dans le réel. " Peut-être un instant fatigués de douter, nous sommes presque tentés par ce renversement idéaliste et romantique. Plutôt que de chercher la connaissance en passant au crible chaque illusion successive, il est plaisant de s'imaginer sur un chemin sans obstacle : créer plutôt que connaître, et ainsi accéder à la liberté d'un démiurge! Mais on fait remarquer qu'au nom de la réalisation d'un idéal dans le réel, nombre d'utopies ont mené à des atrocités qui devraient être pour nous autant de leçons de l'histoire. Il semblerait en effet qu'il soit encore plus difficile pour les hommes de trouver un idéal commun qu'une vérité commune.

" A-t-on le droit de jouer les apprentis sorciers? "

Est-on vraiment libre d'accéder à la connaissance si l'on ignore les conséquences, même lointaines, de ses découvertes? Pour certains, être conscient des conséquences de ses actes est la condition sine qua non d'une quête de connaissance vraiment libre, responsable : " pour connaître il faut être libre, mais pour être libre il faut connaître ". Aussi on appelle à " s'asseoir tous autour d'une table pour réfléchir ensemble aux finalités de la recherche scientifique " et en attendant on demande, au nom du principe de précaution, d'arrêter toute expérimentation. Pour d'autres, l'expérimentation est nécessaire à la recherche, mais il conviendrait de réintroduire une part de sacré dans le débat autour de la science et de donner plus de pouvoir aux comités éthiques et aux limites qu'ils proposent comme " pas d'expérience sur l'homme ", ou " pas d'expérience sur le vivant ". Pour d'autres encore, la dignité de l'homme dépend de sa capacité à évoluer, parfois en prenant des risques. Aussi il convient d'encadrer sérieusement les applications, mais il est vain de chercher à endiguer la recherche en interdisant l'expérimentation même si la recherche de connaissance est par elle-même dangereuse, comme en témoignent les mythes de la boîte de Pandore, ou d'un Prométhée revisité : " Le premier homme qui a fait du feu, c'est sûr qu'il s'est brûlé! "

Par souci d'éviter aussi bien le " dialogue de sourds " que le " consensus mou ", nous avons cherché à écrire un texte qui reflète le mieux possible la diversité des cheminements propres à chacun, au risque de juxtaposer parfois des positions inconciliables. Cependant la formule de fin a remporté l'adhésion lors du dîner qui a clôturé l'atelier philosophique 1999-2000!

" Écrit mais non approuvé par " :

J.P. Aubry, J. Beck, H. Gilman, J.M. Sion, G. Villaume, F. Walgenwitz

Diotime, n°11 (09/2001)

Diotime - Un atelier