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Chine : introduire des questions d'étudiants

GU SU, Professeur de philosophie et de droit à l'Université de Nanjing (Chine)

J'aime enseigner, car j'aime mes étudiants. Pendant mes années d'études de philosophie et de droit aux États-Unis, j'ai été impressionné par la façon d'enseigner des professeurs en classe. Ils ne faisaient pas un cours magistral du début à la fin, mais demandaient sans arrêt à leurs étudiants : " Avez-vous des questions? N'hésitez pas à parler ". Et beaucoup d'étudiants étaient très enthousiastes pour poser des questions et discuter avec les professeurs et les autres étudiants.

Depuis mon retour en Chine où j'ai repris mon poste de professeur de philosophie et de droit, j'ai essayé de changer la méthode traditionnelle d'enseigner. Au début, je pensais que c'était facile de laisser les étudiants parler, et je leur laissais un certain laps de temps pour discuter. Mais les choses n'étaient pas aussi faciles, spécialement sur le plan de la didactique. Pour un cours de cinquante minutes, j'enseignais pendant quarante minutes, puis demandais à mes étudiants : " Avez-vous des questions? ". Mais je ne trouvais personne assez courageux pour poser une question. À ce moment-là, ils ne me regardaient pas mais regardaient leurs livres ou autour d'eux, essayant d'échapper à mon regard.

Tradition! Encore une fois, la tradition joue ici un rôle important. Que ce soit dans le primaire ou le secondaire, qu'il s'agisse de la philosophie ou de la physique dans les universités, la manière classique d'enseigner est presque toujours la même : les instituteurs ou professeurs parlent et les étudiants ne répondent jamais, sauf pour réciter des textes ou donner une réponse standard au professeur. Les étudiants ont l'habitude d'écouter les professeurs, et ils ne considèrent pas correct de leur poser des questions, spécialement celles qui pourraient les défier. Dans les documents officiels concernant la réforme de l'éducation, il n'y a pas de règle interdisant de poser des questions et la discussion professeur/étudiants est même encouragée. C'est donc une sorte d'habitude qui conduit les étudiants à se comporter ainsi.

La philosophie a besoin de débats. Une seule manière d'enseigner est lassante, et vous ne pouvez également pas connaître la réaction ou compréhension des étudiants à la simple passation de votre cours. J'ai observé beaucoup de cours de philosophie en Chine, et j'ai remarqué que les étudiants étaient assez souvent peu intéressés par ces cours.

L'une des raisons est que les professeurs ne se soucient pas de la réaction des étudiants ou ne discutent pas avec eux, et ils parlent simplement tout seuls. Une autre des raisons est que le contenu des livres de philosophie est complètement périmé.

Aussi, j'ai essayé de faire quelque chose pour changer cette situation. D'abord, j'ai dû me débarrasser de l'inquiétude des étudiants. Au début de chaque nouvelle classe, je leur déclare que je suis un professeur qui ne craint pas les étudiants posant des questions, même celles qui peuvent bousculer mes propres points de vue, ou celles qui peuvent montrer mon ignorance dans un certain domaine ou par rapport à un livre que je n'ai jamais lu. Et j'insiste sur le fait que ne pas poser de questions est idiot, que le score d'un étudiant est basé non seulement sur l'examen final écrit, mais sur les questions qui ont été posées, car la philosophie trouve son origine dans le doute. S'il ne pose pas de question, un étudiant accepte seulement les conclusions toutes faites des philosophes et ne connaîtra jamais ce qu'est la vraie philosophie.

Du fait que personne n'ose prendre la parole en premier, je questionne un par un les étudiants (en les appelant par ordre alphabétique sur la liste) afin de les inciter à s'exprimer. Dans chaque classe je demande à trois ou quatre d'entre eux de poser des questions ou de discuter d'un thème quelconque même si on s'éloigne du cours. Quelquefois, je soulève quelques idées extrêmes ou fais une erreur afin que les étudiants trouvent, et ceci les encourage à discuter avec moi. Je respecte le point de vue de ceux qui ne sont pas d'accord avec moi, et continue d'expliciter les miens, mais je ne les décourage jamais.

Avec ces mesures, j'ai changé l'atmosphère de ma classe de philosophie, et mon cours est quelquefois interrompu par des étudiants qui ont envie de discuter, ce qui est exactement ce que je voulais. Ce que je réussis est une meilleure compréhension et le produit de la créativité en argumentation et pensée philosophiques. Les livres sont plus nécessaires que n'importe quel cours, mais ils ne discutent jamais avec les étudiants, et c'est le travail du professeur que d'agiter leur esprit et de communiquer, d'échanger avec eux. J'essaie aussi d'améliorer ma relation avec les étudiants en ayant chaque semaine un repas avec eux, et en prenant part à leurs activités extra-scolaires, comme par exemple les soirées ou réunions d'association.

Le but d'une telle réforme est évidente. La philosophie était considérée comme un ensemble de dogmes, les professeurs utilisant des concepts abstraits pour les exprimer, et il était difficile pour les étudiants de discuter. Quelquefois ils ne comprenaient même pas ce que les professeurs disaient. Avec l'orientation de la question, ils arrivent à connaître la valeur de la philosophie, à aimer la sagesse, à développer la créativité ou à changer leur façon de penser, et à comprendre comment les grands maîtres de la philosophie pouvaient penser selon leur propre voie. Les étudiants ont également commencé à s'engager dans le doute raisonné.

À travers la discussion, je me suis fait de vrais amis parmi mes étudiants. Ils m'apprécient de la même façon que je les apprécie. Beaucoup d'entre eux me saluent dans le campus. J'ai également découvert que mes étudiants étaient très agréables, qu'ils n'étaient pas dogmatiques, naïfs ou égoïstes comme je le pensais, mais qu'ils avaient le sens des responsabilités et étaient concernés par beaucoup de choses.

Je pense que c'est une grande tragédie pour un professeur que de ne pas être apprécié de ses étudiants et étudiantes, dont certains disent : " Il ne nous regarde jamais, nous ne l'écoutons jamais et chacun fait sa propre lecture dans la classe ". J'ai eu la chance de pouvoir changer la façon traditionnelle d'enseigner, en étant amical et compréhensif avec mes étudiants.

(Traduit de l'anglais par Danièle Deffaux)

Diotime, n°10 (06/2001)

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