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Allemagne : la discussion philosophique en classe

Silke M. Kledzik, Professeur de philosophie et de français à Coblence (Allemagne)

Quand une discussion en classe mérite-t-elle d'être appelée philosophique? Avant de proposer une réponse à cette question, j'aimerais souligner que je suis d'avis qu'il est possible d'avoir des discussions philosophiques en classe. Cette conviction dépend, bien sûr, de ce qu'on entend par philosophie et philosopher.

Voilà quelques critères nécessaires, mais certainement pas suffisants, pour appeler une discussion philosophique (je ne prétends pas que la liste soit complète). Il faut :

  • mettre en question ce qui va de soi (dans la vie de tous les jours aussi bien que dans le monde des arts et des sciences);
  • une question/un problème précis(e) qui vise à éclaircir la condition humaine (y compris les questions de méthode);
  • la conscience qu'on doit prouver/justifier ce qu'on prétend savoir;
  • une recherche méthodique qui aboutit à une réponse/une solution;
  • l'effort de justifier (méthodiquement) la réponse/la solution trouvée.

(Il me semble utile et nécessaire de distinguer la recherche, l'effort de trouver une réponse ou une solution - pour admettre de qualifier aussi des tentatives, même des erreurs comme philosophiques - de la justification d'une réponse, d'une thèse.)

Premier exemple : la notion de la " tolérance "

L'année dernière, ma classe de première a dû trouver une réponse à la question : la tolérance présuppose-t-elle de la compréhension? (La notion de la " tolérance " implique-t-elle celle de la " compréhension "?) Cette question s'est posée dans le cadre d'un sujet intitulé " Comprendre l'étranger ".

Après avoir lu quelques passages de Montesquieu, de Diderot, de Locke et d'autres auteurs sur la tolérance, les élèves se sont rendus compte que la notion de " tolérance " comme ils l'avaient trouvée dans les textes, ne suffisait pas à donner une réponse satisfaisante à notre question.

Il fallait donc analyser les notions de " tolérance " et de " tolérer ", d'une part en retrouvant le sens des mots latins, d'autre part en expliquant ce qu'on essaie normalement d'exprimer quand on utilise ces expressions dans notre discours de tous les jours. Les élèves ont donc essayé de conceptualiser ce qu'on entend par " tolérer " et " tolérance " dans la vie quotidienne. Au cours de ces efforts, ils sont arrivés à différencier la tolérance de plusieurs autres attitudes à l'égard d'un comportement d'un autre, d'une croyance, d'une autre opinion que la leur, etc. Ce qu'ils ont trouvé, c'étaient surtout les notions de l'acceptation, du rejet, de l'indifférence. Admettre ou refuser quelque chose - un comportement, une opinion - présuppose des connaissances, de la compréhension (qui est une façon de connaître quelque chose), si l'acceptation ou le refus ne s'effectuent pas seulement affectivement.

Se posait maintenant la question de savoir s'il y a une différence entre la tolérance et l'indifférence. L'indifférence est, d'après les élèves, une attitude qui ne s'intéresse pas à l'objet en question. La tolérance, au contraire, y attribue un certain intérêt. Pourtant, la tolérance n'est ni de l'acceptation, ni du refus. Qu'est-elle alors? La réponse des élèves : on ne peut tolérer une chose que sous condition qu'on la connaisse au moins un peu pour pouvoir la juger, l'estimer. Ce jugement mène à l'acceptation ou au refus, voire à la tolérance qui n'est ni refus, ni acceptation, mais l'équilibre entre ces deux éléments, qui les comprend donc tous les deux. La tolérance est une attitude consciente à l'égard de quelque chose, basée sur une connaissance et un jugement.

Deuxième exemple : y a-t-il des questions sans réponse?

En terminale, après avoir fait presque trois ans de philosophie, il est intéressant de discuter avec les élèves des questions : " Qu'est-ce que la philosophie? " et " Pourquoi faire de la philosophie? ". À la recherche d'une réponse valable à ces questions, il va presque de soi de réfléchir aussi sur la valeur des questions et le genre de questions qu'on pose en philosophie.

Il y a très peu de textes traitant ce sujet, surtout de textes à la portée des élèves, assez courts et pas trop compliqués. J'ai donc choisi un petit texte intitulé " Unanswerable questions ", écrit en anglais par le philosophe viennois Moritz Schlick (1882-1936), et publié dans The Philosophical Review 45/1936, 339-369 dont il existe une traduction allemande.

Avant de lire quelques passages de ce texte de Schlick avec des élèves, je leur ai posé cette question en les invitant à trouver une réponse. Mon but était de leur donner l'occasion de comparer leur propre réponse et leur argumentation avec celles données par le philosophe viennois.

Dans un cas pareil, la tâche du professeur n'est pas d'apprendre quelque chose aux élèves au sens traditionnel, mais plutôt de les aider à trouver une réponse. Ce qu'il faut donc faire, c'est leur demander de préciser leurs idées, de mettre l'accent sur quelques idées, notions, etc., de faire, à un certain moment, le point pour orienter leurs contributions, leurs arguments, leurs questions et de noter les résultats. On doit les aider à se rendre compte du poids, de l'importance de leur argument, mais aussi d'un exemple. Un des objectifs de ce processus est que les élèves se rendent compte des méthodes qu'ils utilisent, et qu'ils jugent eux-mêmes l'importance de ce qu'ils avancent à l'égard du but, la réponse ou la solution à trouver.

Y a-t-il des questions sans réponse? Bien sûr, il y en a. Mais à quel genre de questions ne trouve-t-on pas de réponses? D'abord, il faut savoir pourquoi on n'arrive pas à répondre à une question. Alors, il y a deux possibilités : ou il y a des raisons historiques (on manque de dates, etc.) ou il y a des raisons logiques. Il faut en plus distinguer des questions historiques et des questions fondamentales. Les raisons pour lesquelles quelques questions historiques ne trouvent pas de réponses sont assez faciles à découvrir. Il suffit de donner des exemples. Mais normalement, ces questions-là ne sont pas très intéressantes du point de vue philosophique. Restent les questions fondamentales, les questions philosophiquement importantes. Comment savoir si telle ou telle question peut trouver une réponse? Il faut analyser la question pour s'assurer que les notions utilisées ne sont pas vides, pour savoir avec quel genre de termes on a affaire. Il faut donc savoir s'il s'agit d'une vraie question ou d'une question vide de sens. En expliquant les termes, en expliquant le sens de la question, on indique déjà la direction, le domaine où trouver la réponse. Car toute question ouvre un domaine de recherche et donc des réponses possibles. Et l'analyse logique, quand elle aboutit à juger la question raisonnable, indique la méthode disant comment trouver une réponse. " L'impossibilité logique de résoudre un problème n'est rien d'autre que l'impossibilité de décrire une méthode permettant d'y trouver une solution; et cela est, d'après nous, la même chose que l'impossibilité de dire précisément de quel problème il s'agit. Aussi une question à laquelle on ne peut logiquement pas trouver de réponse doit-elle être vide de sens; elle ne peut pas être une vraie question. Elle n'est rien d'autre qu'une suite de mots vides de sens avec un point d'interrogation à la fin. " (M. SCHLICK)

Diotime, n°10 (06/2001)

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