Dossier : 9e Festival Philo des champs (2007)

Approche éthique et politique du café-philo : quelle responsabilité du participant dans ces nouvelles pratiques philosophiques ?

Romain Jalabert, doctorant en sciences de l'éducation

Chacun d'entre nous peut, s'il le souhaite, s'exercer à la réflexion philosophique de manière solitaire, sous la forme par exemple de la " méditation philosophique ", chez soi ou quoi qu'il en soit à l'écart de la polis, de la cité et des concitoyens. Or, en dépit (ou peut-être en raison) de l'inconfort lié à l'altérité, aux altérités, bien des personnes choisissent de réfléchir dans un espace public, de manière collective, en prenant part à ce qu'il semble convenu d'appeler une " communauté de recherche ".

Indépendamment de l'intérêt que l'on peut chercher et éventuellement trouver à se réunir pour débattre, pour se livrer ensemble à une discussion à visée philosophique ; indépendamment des diverses raisons et motivations qui nous animent et nous conduisent notamment ici aujourd'hui (ces questions font l'objet d'autres articles), nous nous proposons de réfléchir quant à la responsabilité du participant au cours d'une discussion à visée philosophique, des points de vue politique et surtout éthique. Car s'exposer à l'altérité, réfléchir en citoyen (en politês) au milieu des concitoyens qui constituent avec nous la polis, la cité, cela réclame un êthos " minimum " et nécessaire. Qu'est-ce qui revient donc à un participant lors d'une discussion à visée philosophique pour que la situation de parole soit, selon le terme du philosophe allemand Jürgen Habermas, " idéale " ; pour que discussion il y ait tout en garantissant la progression de la réflexion collective ainsi que la visée, philosophique en l'occurrence ? Qu'est-ce que tout cela suppose donc de la part du (des) participant(s) ?

Il va presque sans dire qu'une telle entreprise réflexive et collective implique que l'on définisse, que l'on accepte et que l'on respecte des règles, normes ou impératifs qui garantiront le bon déroulement et surtout la progression de la discussion. Et l'on pense notamment à ce principe fondamental qu'énonçait Arthur Schopenhauer dans L'art d'avoir toujours raison, et selon lequel " il ne faut pas discuter avec quelqu'un qui nie les principes " ("  Contra negantem principia, non est disputandum ")1.

C'est la notion d' " éthique discussionnelle " (que l'on trouve également chez Jürgen Habermas) qui semble exprimer le mieux ce qui se passe au cours d'une discussion à visée philosophique, au sens où une véritable éthique communicationnelle se met en place, dans la mesure où chacun ne travaille pas seulement sur " le pôle réflexif de sa propre pensée "2, mais peut aussi " intérioriser des valeurs comme l'écoute, le respect d'autrui et la curiosité pour l'altérité "3. Ainsi l'expression de ma propre pensée (dire ce que j'ai préalablement pensé) ne se limite pas à l'énonciation stricte et scrupuleuse de sa pensée propre, mais doit également satisfaire à des obligations pragmatiques puisque ma parole vient s'inscrire dans un flot de paroles autres, et parfois tout autres ; et cette parole vise l'entente, l'intercompréhension. Cette parole est donc tenue de se fondre dans le flot d'autres paroles pour si possible étayer, poursuivre au-delà de la voie qu'a prise la discussion au gré d'interventions multiples et disparates ; voie de la discussion empruntée d'ailleurs au détriment d'une multitude d'autres voies probablement tout aussi valables, sinon parfois plus !

La question de l'éthique semble donc se poser dès lors que la discussion revêt une dimension politique ; quand l'espace public et l'ensemble du groupe introduisent la question de l'autre, des altérités qui se rencontrent au sein d'une même discussion (oserions-nous dire d'une même réflexion ?). Et la question de l'éthique semble incontestablement liée à celle de la place accordée à l'autre.

Formulée de manière laconique, la problématique serait la suivante : Quelle place suis-je prêt à laisser à la pensée de l'autre dans le cheminement de ma propre pensée ? De même il conviendrait de se demander : que suis-je prêt à abandonner pour le bien de la discussion ? Puisque la question de l'éthique concerne aussi celle du bien, qu'est-ce qui est bien pour la discussion, dans l'intérêt de cet objectif commun ? Autant dire qu'une telle attitude implique très probablement d'accepter la perte, l'abandon de certaines choses qui ne correspondent pas forcément à la " voie commune ", ou que les altérités en présence n'ont pas jugé opportun de retenir. Abandonner donc une part de soi lorsque cela semble nécessaire, dans l'intérêt de la réflexion commune qui se trame ; mais savoir aussi convaincre et faire de son argument le " meilleur " lorsqu'il le mérite et sert la discussion. Car au sein de cette " communauté de recherche ", la phase argumentative ne manque pas de voir les bonnes raisons défiler et s'affronter ; l'intérêt étant par-dessus tout " de dépasser l'affrontement des positions en vue d'obtenir un consensus "4. Dès lors que les prétentions à la validité sont érigées en objets de controverse, la discussion se trouve distinguée de la simple communication.

Pour faire ressortir l'argument le meilleur, il faut donc être capable non seulement d'accepter quand il le faut d'abdiquer et abandonner une part de soi ; mais encore de reprendre et intégrer parfois dans un raisonnement personnel les idées d'un autre (même lorsqu'il y a désaccord profond), ne serait-ce qu'en tant qu'éléments précieux de comparaison. Exprimer une réflexion personnelle et essayer de convaincre (de façon non coercitive), tout en acceptant d'accueillir la pensée de l'autre et s'en nourrir, voilà la tension que semble devoir assumer le participant. Car faire montre de responsabilité au cours d'une discussion à visée philosophique, ce peut être parler quand il le faut (dans l'intérêt de la discussion) comme se taire.


(1) SCHOPENHAUER Arthur, L'art d'avoir toujours raison, Éditions Mille et une nuits, 2003.

(2) USCLAT Pierre, " L'éclairage de la discussion à visée philosophique par Habermas ", in Diotime n°23, Octobre 2004.

(3) Ibidem.

(4) Ibidem.

Diotime, n°35 (10/2007)

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