En classe

L'ECJS (Education civique, juridique et sociale), une philosophie masquée ?

Pascal Jérôme, professeur de lettres-histoire en lycée professionnel2

Un point de vue engagé sur la dimension philosophique de cet enseignement1.

Souvent on s'impatiente : la philosophie quittera-t-elle un jour le vestibule trop étroit que lui réserve l'Éducation Nationale? Quand sera-t-elle enfin proposée à tous ? Et si elle était déjà, par quelque ruse, bien présente dans toutes les classes des lycées généraux et professionnels ?

Et si la philosophie avançait, dans tout le second degré, sous le masque rusé de l'Éducation Civique, Juridique et Sociale,à raison de dizaines d'heures d'enseignement ? Il est en effet grand temps de faire avouer à l'E.C.J.S. qu'elle est une pratique fondamentalement philosophique.

Mais comment cache-t-elle son vrai visage ? D'abord par un intitulé austère, très Troisième République, qui semble déjà savoir de quoi il faut parler et ce qu'il faut dire ou ne pas dire. Pourtant, certes, les professeurs de Mathématiques, de Langues Vivantes ou d'Histoire savent ce qu'il faut dire et comment le dire. Mais ce sont là des disciplines, quand l'E.C.J.S. est expressément désignée comme autre chose qu'une discipline : un " enseignement ". La preuve ? Elle est proposée à tous les enseignants, quels que soient leurs diplômes et leurs savoirs. Autant dire qu'elle ne pourra plus très longtemps cacher ses origines socratiques en obligeant les pédagogues à faire un aveu bien inhabituel: "Ce que je sais, c'est que je ne sais rien". On imagine par ailleurs bien mal comment pourrait être libellé un sujet d'interrogation qui pourrait décider de la citoyenneté des élèves ! Même un sujet aussi brûlant que : "Faut-il brûler des voitures ?" soufflerait sa réponse.

L'E.C.J.S. pourra encore protester en rappelant qu'elle n'est pas un enseignement de l'histoire de la philosophie. Mais alors, parce qu'il y a fort à parier que Socrate lui-même ignorait l'histoire de la philosophie, il ne faisait pas de philosophie ? Pourtant il parlait, il dialoguait et accouchait les âmes. Et que fait l'E.C.J.S. ? Elle fait de l'organisation de débats argumentés le principal moyen de ses ambitions citoyennes.

Le masque tombe cette fois tout à fait, l'E.C.J.S. est une pratique philosophique. Nos soupçons sont fondés : où il y a débat et questions, il y a de la philosophie. Mais tout débat est-il nécessairement philosophique ? Peut-être pas. Cependant, quand on comprend que l'enjeu de ces dialogues est de lutter contre des préjugés pour assurer le triomphe de la raison et d'idées argumentées, comment ne pas retrouver là le souci premier du philosophe qui lutte contre les sophismes et les sophistes ? Le philosophe et l'E.C.J.S. font de la droite raison, de l'idée claire et distincte, les moyens excellents d'approcher la vérité. Une vérité sans laquelle on ne pourrait pas s'entendre si elle devait dépendre des passions et caprices de chacun. Une exigence sans laquelle ils pensent tous deux qu'il n'y aura pas de cité.

Mais une fois entendu l'E.C.J.S. comme une pratique fondamentalement philosophique, qu'en faire ? Qu'est-ce que ce vrai visage dévoilé peut apporter au pédagogue ? Tout simplement un guide pour sa pratique. J'ai personnellement utilisé le débat avec des élèves de C.A.P. comme avec des étudiants de Master. J'ai lu et relu les dialogues socratiques. J'ai utilisé les philosophes pour comprendre ce qu'est un sujet, un groupe, un dialogue ou une croyance. J'ai fait appel aux sciences cognitives pour comprendre comment les préjugés s'apprennent et la raison s'impose. J'ai donc une fois que j'ai fait avouer à l'E.C.J.S. ses origines, pu comprendre le sens des moyens et des fins qu'elle se donne.

Résultat : je pratique aujourd'hui le dialogue comme un exercice dont le professeur reste le facilitateur, mais sans jamais imposer de contenu. Exercice dont Michel Foucault nous dit qu'il a toujours été une voie royale pour la connaissance de soi. Un exercice aussi ancien que les sociétés humaines, qui vaut par lui-même, sans même avoir à se clore sur quelque synthèse définitive et officielle.

Alors, oui, l'E.C.J.S. est une pratique masquée de la philosophie, et on ne peut que s'en réjouir. Non par simple corporatisme, mais parce que cet enseignement s'adosse à une certitude : toute parole s'adresse à quelqu'un. Toute parole est une demande d'écoute et d'entente. Et pour être entendue, elle sait qu'il lui faut commencer par avouer qu'elle ne décide pas de tout et qu'elle ne sait pas tout. Sinon, à quoi bon parler, quand il suffirait de crier ? Et le dialogue, pourvu qu'il sache pratiquer les bonnes questions, sans exiger de réponses, permet d'éprouver qu'il y a alentour, d'autres paroles. Une pratique, un exercice de paroles échangées qui fait éprouver avant même de le savoir, qu'être ce que l'on est, c'est être ensemble. En un mot, une pratique philosophique et citoyenne.


(1) L'Education Civique Juridique et Sociale (ECJS) est enseignée durant les trois classes du lycée.

(2) Auteur chez l'Harmattan de Vrai et Faux. Essai d'Ontologie Topologique. Voir aussi son article dans Diotime n° 30.

Diotime, n°34 (07/2007)

Diotime - L'ECJS (Education civique, juridique et sociale), une philosophie masquée ?