International

Brésil : les dilemmes et les nouvelles directives de la philosophie, du niveau fondamental à l'université

Adriana Mattar Maamari, enseignante de méthodologie et de pratique de la philosophie à l'Université de Londrina - Paraná - Brésil

La philosophie comme discipline enseignée au Brésil n'a une existence spécifique dans les écoles du pays que depuis peu, à partir d'une mobilisation nationale de certaines parties de l'ensemble de la société civile : les institutions scolaires et universitaires, ainsi que les syndicats de travailleurs.

Il a été le résultat d'un mouvement pédagogique politique qui avait lié sociologues et philosophes, car le but était que la philosophie et la sociologie deviennent obligatoires. Le Conseil de l'Éducation Nationale, réuni le 7 Juillet 2006, a délibéré à l'unanimité des voix en faveur de la présence de ces disciplines dans les écoles secondaires au niveau national. Parmi les organismes qui ont été partie prenante de cette mobilisation, a figuré le Forum Sud-Brésilien sur l'Enseignement de la Philosophie. À partir de ce moment, plusieurs défis nous ont été donnés. Alors que l'instance qui a décidé sur ce sujet est au niveau de la nation entière, quelques États peuvent ne pas suivre cette détermination. C'est le cas précisément de l'État de São Paulo, concernant la plus grande ville du pays, où il y a la majorité des écoles et des professionnels de l`éducation. Récemment, le Conseil de l'Éducation de l'Etat de São Paulo a délibéré contre le fait de rendre obligatoires ces disciplines, en argumentant que la mesure exigerait de recourir à la caisse publique à un moment où ce n'était pas justifié. Il y a cependant une raison politique, car le parti du gouvernement de l'Etat de São Paulo a soutenu un candidat pendant les élections présidentielles adversaire de Lula.

Un autre défi concerne les cours universitaires, particulièrement ceux de philosophie, au nombre de 170 dans le pays. La plupart des enseignants ne sont pas intéressés par les questions concernant l'éducation ou la formation des professeurs au niveau primaire ou secondaire. Ils disent préférer des recherches théoriques, avec un sujet spécifique. Alors que les cours de philosophie en général s'orientent vers la formation de professeurs, il n'y a pas beaucoup d'enseignants effectivement soucieux de s'en préoccuper. La permanence de la philosophie est visiblement menacée dans ce contexte, donc il faut continuer un mouvement pédagogique politique hors des murs académiques, ainsi qu'en son sein.

Le troisième défi est pour nous à la fois théorique et pratique. Les documents justifient la présence de la philosophie pour bénéficier d'une formation à une citoyenneté critique et active. Entre philosophes, et dans l'histoire de la philosophie, le concept de citoyenneté n'est pas expliqué ou compris d'une façon unique et simple. Au contraire, il y a différents concepts et interprétations. Nous devons penser une idée de la citoyenneté possible, et si la philosophie peut aider ou pas dans le processus qui a cette formation comme but.

Nous croyons que tous ces défis pourraient être relevés si nous sommes capables de faire un bon travail de philosophie dans tous les lieux où il y aura des opportunité à le faire, dans les écoles, les cafés philosophiques, en cours non scolaires ou universitaires, etc. De cette façon, la société civile demandera chaque fois plus pour avoir de la philosophie. Donc, il y a vraiment un champ ouvert à la philosophie au Brésil. Si la société civile accepte bien la philosophie, notre premier défi, notamment pour la plupart des professeurs-chercheurs dans les universités sera relevé. Ils seront forcés de changer leur point de vue, parce qu'on leur demandera une philosophie liée au monde, à la vie des individus, en sortant du domaine exclusif des universités.

Le Forum Sud de philosophie, avec presque dix ans d'existence, réalise des congrès et des publications tous les ans, en soutenant cet idéal pour les universités. En même temps, il essaie d'avoir plus de sympathisants hors des murs académiques. Il s'agit d'une association comprenant tous les cours supérieurs de philosophie du sud du pays. Et les invités de n'importe quelle région viennent aussi y participer. Cette année, le congrès du Forum Sud Brésilien aura lieu à Porto Alegre, capitale de l'État du Rio Grande do Sul, les 9, 10 et 11 mai 2007 (voir le site http://www.forumsulfilosofia.org/).

Une expérience de formation

La pratique de philosophie que je voudrais présenter maintenant est dérivée de ce contexte. Nous sommes en train de penser de nouveaux cursus pour les études de philosophie au niveau universitaire, pour les cours déjà existants et d'autres qui vont être ouverts, car les 170 cours actuels ne sont pas suffisants pour former la quantité de professeurs de toutes les écoles du pays après la loi qui a rendu obligatoire la philosophie comme matière. Pour cela, nous pensons comme pratique philosophique quelque chose de plus élargi que les institutions scolaires et universitaires.

Nous commençons donc à pratiquer les activités avec les étudiants stagiaires qui poursuivent des cours universitaire de philosophie, en orientant leur travail vers différents endroits où il peut y avoir des conflits entre les individus, tels le commissariat de police, le forum du pouvoir judiciaire, les bureaux des avocats - en suivant des procès judiciaires -, les associations des droits des femmes, des homosexuels, des "sans terre" (Mouvement des Ssns Terre - MST), des syndicats, des organes de presse, etc. Nous partageons le temps total de pratique (800 heures), avec des activités hors des écoles, puis ensuite dans les écoles. Hors des écoles, les étudiants font une partie du temps destinée à la pratique dans les lieux choisis parmi ceux déjà cités ci-dessus.

Là-bas, ils observent et décrivent. Ensuite ils posent des questions. Les questions sont discutées et définies par eux avec l'accompagnement du professeur - superviseur de la pratique. Tous ces étudiants ont déjà fait des progrès dans le domaine philosophique théorique. Nous espérons qu'ils seront capables d'appliquer pratiquement ce qu'ils ont appris théoriquement, en demandant à des personnes de la vie civile où il y a des conflits, en soulevant des questions de nature philosophique, ou qu'ils puissent explorer dans leur dimension philosophique.

Évidemment, il y a un projet prévu avant de lancer les étudiants sur le terrain. Ils travaillent ensemble, par groupes de trois ou quatre. Ils ont besoin d'établir un projet initial qui commencera par le choix de l'endroit et sa justification. Nous demandons de savoir pourquoi a été fait ce choix par rapport à la philosophie, en cherchant des savoirs à l`égard des thèmes ou des philosophes qu'ils veulent développer. Après, ils poursuivent l'investigation sur le thème de la condition humaine et les possibilités de réussir et d'être heureux dans le contexte actuel. Il y a aussi un intérêt pour les conflits de nature économique. Comme par exemple : "Est ce que par la conquête économique individuelle on peut devenir un être humain heureux ? Sinon, quelles seraient les possibilités d'atteindre le bonheur individuel ? Et, par rapport au bien être commun, qu'est-ce que chacun de nous pourrait faire ?". Enfin, les étudiants sont invités à poser des questions, sans être obligés d'y répondre.

Dans le deuxième moment de leur pratique, ils vont dans les écoles. Il y a une nouveauté que nous proposons à ce moment-là et que nous appelons un stage de "contre-horaire". Nous demandons à l'équipe de direction de chaque école de laisser les stagiaires dans des horaires différenciés pour leur classe de philosophie. Les élèves de cette école ne sont pas obligés d`y aller. Cependant, ils viennent volontairement, car ils aiment les activités proposées. Nous avons de 60 à 80% d'élèves qui aiment aller au "contre-horaire" de philo.

Dans ces activités, on commence toujours avec un thème auquel le professeur de philosophie ne répond pas. Au contraire, il demande que les élèves fassent des efforts pour eux-mêmes essayer de répondre. Après cette introduction, certains philosophes sont introduits par rapport au thème choisi, à partir de fragments de leurs ouvrages. Peu à peu, nous avons eu l'approbation de cette pratique par les corps de professeurs et la direction de l`école.

Les professeurs de philosophie viennent de reconnaître que l'on peut introduire cette pratique de stagiaires avec ses classes régulières. À notre avis, les étudiants de philosophie peuvent réaliser avec succès leur pratique en essayant plusieurs façons d'enseigner, d'apprendre et encore d'élaborer leur propre philosophie. Nous croyons que cette pratique peut contribuer à une citoyenneté vive et active, tant du côté des étudiants à la Faculté qu'au niveau du Lycée. Comme la philosophie est introduite dans les écoles au moment d'un processus de démocratisation du pays tout entier, la citoyenneté est vivement mise en lumière dans notre travail.

Pour en savoir plus:

Maamari, Adriana Mattar et Weber, José Fernandes et Bairros, Antonio Tadeu Campos de Bairros (org.). Filosofia na Universidade. Editora Unijuí: Ijuí, Brasil, 2006.

Diotime, n°32 (01/2007)

Diotime - Brésil : les dilemmes et les nouvelles directives de la philosophie, du niveau fondamental à l'université