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Livres

Sont parus quasi simultanément deux ouvrages des pionniers des nouvelles pratiques à visée philosophique en France. Deux compères et tout un programme... hors programme :

- Gilles Geneviève, La raison puérile, philosopher avec des enfants, Ed. Labor, Tournai, 2006, 410 p., 17 euros.

G. Geneviève, instituteur en ZEP, co-fondateur de l'Université Populaire de Caen ("canal historique" précise-t-il), va nous décrire avec précision la deuxième année de fonctionnement de son atelier de philosophie pour enfants à l'UP. M. Onfray, qui préface l'ouvrage, déclare qu'on y parfait les "ressources naturellement présentes dans l'âme de l'enfant", que " culturellement" font disparaître "les coups de butoir de l'institution scolaire" (p. 9). L'intérêt de l'ouvrage, c'est l'examen dans la finesse du grain de l'atelier, mêlant étroitement semaine après semaine récit et analyse plus conceptuelle.

Sur chacune des vingt et une séances, G. Geneviève nous livre le journal de ses réflexions, puis le corpus des questions posées par les enfants, ainsi que le résumé de leurs principales réflexions. Il dévoile progressivement et approfondit tous les aspects de sa pratique, et en quoi elle fait méthode : support d'un roman du philosophe américain M. Lipman, et limites de ce type de support ; émergence des questions des enfants, et travail sur ce questionnement ; choix d'une question par votes des enfants ; conduite de la discussion, sa conclusion... On perçoit clairement les finalités poursuivies, le sens de la démarche, les choix didactiques. Et surtout, témoignage rare, l'évolution dans le temps de la pratique d'un acteur très engagé.

- Jean-François Chazerans, Apprendre en philosophant, SCEREN-CRDP Poitou-Charentes, Poitiers, 2006, 111 p., 16 euros.

Cet ouvrage est à plusieurs mains, alliant aux propos de l'auteur des témoignages d'enseignants du primaire, de SEGPA, de conseillers d'éducation, et même de participants à son café philo. Il dégage les enjeux, les règles et la méthode d'un dialogue (mot préféré à discussion) collectif réflexif. Les enjeux qui apparaissent fortement sont la lutte contre les incivilités, la prévention de la violence et l'éducation à la citoyenneté ; la maîtrise orale de la langue et la capacité à communiquer ; le développement d'une pensée personnelle. Les règles retenues favorisent la circulation d'une parole démocratique des élèves. La méthode s'appuie sur les questions des élèves, pour en choisir une à discuter entre eux, l'enseignant-animateur où l'intervenant-philosophe en classe (posture fréquente de J.F. Chazerans) restant volontairement en retrait sur le fond.

La pratique est inspirée d'un Socrate comme non-maître, "maître ignorant" (Rancière), mais qui ne mènerait pas le débat, et même "programme son autodisparition" (p. 82). Méthode dans la lignée de la "non directivité intervenante" de Michel Lobrot, qui préface l'ouvrage.

- Deux ouvrages parfois proches, mais dont je perçois quelques différences : l'importance accordée ou non à un support favorisant l'émergence de questions, et surtout le rôle de l'animateur. J.F. Chazerans a quant à lui tranché : toute reformulation de l'animateur recouvrirait la parole de l'élève, toute influence sur les processus de pensée des participants défavoriserait leur autonomie de pensée. Cette position "autogestionnaire" est à interroger, surtout en classe : n'y a-t-il pas une responsabilité de l'animateur, dès lors qu'on poursuit une visée philosophique, en matière d'exigences intellectuelles dans les échanges, notamment de problématisation, de conceptualisation et d'argumentation rationnelle ? C'est ce que nous pensons pour notre part : sinon, qu'est-ce qui distinguerait un débat qui se veut philosophique d'un débat démocratiquement mené ?

- Michel Piquemal poursuit chez l'éditeur Albin Michel son parcours d'auteur de littérature de jeunesse. Après Mon premier livre de sagesse, les fameuses Philo-fables très utilisées en classe, et Petites et grandes fables de Sophios, il vient de publier en 2006 deux recueils de Fables mythologiques : l'un sous-titré des héros et des monstres, où l'on croise Héraclès, Prométhée, Antigone, Achille, Sisyphe, Thésée etc., confrontés à leurs épreuves, et bien des monstres comme la Chimère, l'Hydre de Lerne ou Méduse.... L'autre Amours, ruses et jalousies, où l'on peut frémir, douter, aimer, espérer avec Pénélope, Léda, Orphée, Narcisse... Chaque petite histoire est suivie d'un petit rebond philosophique apte à déclencher la réflexion et la discussion avec les enfants...

- Dans Les cours "philosophiques" revisités : une utopie ? (Éditions de l'Université de Liège, 2006), Véronique Dortu publie la synthèse d'une brillante thèse de doctorat consacrée à la problématique des cours dits "philosophiques" dans l'enseignement de Belgique francophone. Elle y analyse pourquoi la philosophie n'est pas enseignée en tant que telle dans le secondaire, déconstruit les stratégies de refus et faire-valoir à sa place de diverses chapelles, et argumente avec vigueur sa prise en compte dans le système éducatif1.

- Après Le plaisir d'enseigner du professeur de philosophie Bernard Defrance, on lira Du bonheur d'enseigner la philosophie (ou Nouvelle Lettre à Ménécée), de Gil Ben Aych. Celui-ci transpose la philosophie épicurienne du bonheur dans la pratique heureuse et concrète de l'enseignement de la philosophie.

- La collection récréphilo (Edit. du temps, 22 rue Racine, Nantes), illustre, à travers les aventures d'un petit garçon nommé Arghal, la pensée d'un grand auteur à partir de 8 ans. Par exemple Mon mini Platon, Arghal et le mystère de Mondobscur (préface de Christian Godin, maître de conférences en philosophie à l'Université de Clermont-Ferrand), traite de l'allégorie de la caverne. L'histoire est complétée par un mini livret pédagogique Jeux et mystères, qui aidera l'enfant à se familiariser avec les concepts philosophiques.

- On trouvera de nombreuses pistes de supports littéraires pour réfléchir avec les enfants sur le site :

www.librairie-gaia.com/dossiers/philoprimaire:philoaccueil.htm

ARTICLES

- Michel Tozzi, dans "La philosophie en réseau", Cahiers pédagogiques n° 446, Oct. 2006, explique en quoi le site et la liste de diffusion inaugurés après le premier colloque à l'INRP sur les nouvelles pratiques philosophiques en 2001, a permis la constitution d'un vaste réseau informel qui a permis l'échange de pratiques et de réflexion, la publication de nombreux articles, et l'organisation depuis d'un colloque annuel, de portée internationale.

REVUES

- L'Acireph (www.acireph.asso.fr) vient de publier dans le n° 9 de sa revue, Côté philo (www.cotephilo.net), un dossier sur la dissertation de philosophie.

- Bruno Poucet y fait, en historien de l'enseignement philosophique, l'histoire de la dissertation. Il montre comment celle-ci s'est imposée à la fin du 19ième siècle aux dépens de la "rédaction", exercice consistant à résumer le cours du professeur, puis s'est stabilisée avec les fameuses Instructions de 1925. Elle s'est ensuite diversifiée avec les sujets-textes dans les sections générales puis technologiques. Elle est désormais pérennisée avec l'arrêté du 7 mai 2003, qui n'ouvre plus à une possibilité d'exercices variés. Il constate ainsi "une manière de crispation et de difficulté à tenir compte de la réalité des élèves, qui ne sont plus la petite élite des années 1950", qui traduit chez la majorité des professeurs de philosophie une "crise d'identité de leur discipline d'enseignement" (p. 20).

- Jean-Jacques Rosat décrypte dans la dissertation "une idéologie professionnelle" : "La dissertation a été inventée pour l'école, non pour la philosophie" (p. 25). D'où la confusion entre penser et disserter : "Ce sont les règles et usages de la dissertation qui déterminent une certaine représentation de la pensée et du concept" (p. 24). Penser, "ce serait parcourir, selon un ordre justifié par le statut interne du concept lui-même, la totalité de ses significations : la pensée, c'est l'autodéploiement du concept" (p. 23). Ce qui explique le choix d'un programme de notions indéterminées, dont chacune contient tous les problèmes liés aux différents sens du concept. Modèle typiquement hégélien, avec une "valorisation de la virtuosité verbale au détriment du travail" (p. 25), "l'héroïsation et la sublimation d'une épreuve scolaire en aventure de la pensée", et le "discrédit et le rejet de l'argumentation".

- Jean-Jacques Guinchard, d'accord avec ces limites, qui donnent à la dissertation une "fonction scolaire et sélective (31), n'en conclut pas pour autant à la nécessité de l'abandonner. Il faut "préciser quelles finalités on entend donner à l'enseignement philosophique comme perfectionnement de l'écrit" : "assumer clairement la dimension d'argumentation de la dissertation" (p. 32).

- Pascal Engel se demande : "Y a-t-il une vie après la dissertation ?". Si l'on peut critiquer l'argumentation comme creuse, polémique et sophistique, comme l'ont fait les détracteurs du programme Renaud en 2000 au nom de la nécessité de problématiser, on ne peut faire de la dissertation "la seule manière de faire de la philosophie et de l'enseigner" (p. 37). Il faut "rendre un peu à cette discipline son statut argumentatif" (p. 39), et mettre au point des exercices préparatoires, s'inspirant du "critical thinking" : "apprentissage de la structure des raisonnements et des arguments de la vie quotidienne et de la pensée droite" (p. 41), bref de "l'apprentissage de la logique, sans le symbolisme et les larmes" (p. 42).

- Pour notre part (Michel Tozzi), nous pensons d'une part qu'il faut fortement diversifier les différents types d'écrits philosophiques (voir notre ouvrage : Diversifier les formes d'écriture philosophique, Crdp Montpellier) ; d'autre part ne privilégier ni la conceptualisation (Hegel, Deleuze...), ni la problématisation (paradigme français), ni l'argumentation (Aristote, Perelman...), mais ces trois processus articulés dans un modèle systémique de l'apprentissage du philosopher (explicité dans notre thèse à Lyon 2, 1992).

- Philos, le journal des cafés philo par les cafés-philo, publie dans son numéro 82 d'oct. 2006, deux dossiers sur "À quoi servent les cafés philo ?", et "L'identité".

- Philosophie Magazine poursuit ses grands dossiers : Les voyages philosophiques (n° 3, août-sept. 2006), Islam et occident (n° 4, oct.-nov. 2006), Demain l'homme génétiquement modifié (n° 5, déc. 2006-Janv. 2007), avec toujours le cahier central d'un extrait d'une oeuvre philosophique (Confucius, Platon, Arendt). Le magazine devient mensuel dès le n° 6.

- Pomme d'Api, la revue de Bayard Presse pour les enfants de maternelle, qui fêtait ses 40 ans en oct. 2006, a décidé de faire une plus large place à la rubrique des "P'tits philosophes", en publiant chaque mois deux grandes images pour inviter à la discussion en famille et à l'école. Première livraison : "C'est quoi être un enfant ?". Sur le site www.pommedapi.com, on trouvera des fiches pédagogiques pratiques pour préparer et animer des ateliers, coélaborées par Jean-Charles Pettier et des enseignants de maternelle.

- Du même éditeur, connaissez-vous Filotéo, sous titré "Dieu, le monde et toi", pour les 8-13 ans : un mélange d'histoires tirées de la Bible, de la vie des saints, de contes, de reportages ou témoignages, précédés d'un dossier plus large, qui vise à faire réfléchir les enfants. Par exemple : "C'est quoi l'amour ?".

- Pour faire contrepoint à la presse catholique, que la philosophie intéresse de plus en plus parce q'elle travaille la question du sens, Entre-vues, revue des professeurs belges de morale laïque coédite une nouvelle revue : Philéas et Autobule : il s'agit de mettre à la disposition des enfants de 6 à 12 ans, de leurs maîtres et de leurs parents un magazine bimestriel d'initiation à la démarche philosophique.C'est un outil ludique et éducatif qui privilégie la formation de l'esprit critique, le goût de l'échange argumenté ainsi que la tolérance et la solidarité. Le n° 1 (sept. 2006) porte sur le temps, le 2 (nov. 2006), sur le plaisir.

Contact : www.phileasetautobule.be

- Concernant des productions pour la formation des enseignants de l'option F de l'Adaptation et de l'intégration, signalons deux cd roms de l'Institut national supérieur de formation et de recherche pour l'éducation des jeunes handicapés et les enseignements adaptés (INS HEA du MEN) : Un atelier à visée philosophique en 5e Segpa ? Et Un atelier à visée philosophique en maison d'arrêt

Contact : www.inshea.fr

- Signalons le lancement du pôle philo de l'Université populaire de Perpignan le 27 janvier 2007. A. Delsol y anime un samedi matin par mois, comme à l'UP de Narbonne, un atelier de philo pour enfants, et M. Tozzi, un atelier de philosophie pour adultes.

- Plusieurs associations proposent des formations à la philosophie avec les enfants et les adolescents : D'phi à Paris (contact : pellan12@yahoo.fr); La Bouture, association de lutte contre le décrochage scolaire à Grenoble (contact : la-bouture@wanadoo.fr) ; Aldéran à Toulouse, à la Maison de la philosophie (contact : alderan.association@wanadoo.fr). De son côté, l'association Philo-classe à Angers poursuit ses activités d'échanges, café pédagogiques sur la philosophie en classe (contact : Frédéric Pellerin, 4 rue M. Pagol, 49000, Angers).

- Enfin de nouvelles thèses se préparent en philosophie avec les enfants : Jacques Legal à la Faculté catholique de Lyon ("La philosophie à l'école primaire, études de pratiques dans le cadre d'une recherche-action"); Marie Agostini à l'Université d'Aix-Marseille ("La philosophie pour enfants - Apprendre à philosopher dès l'école maternelle") ; Pierre Usclat, M. Dessault, E. Chirouter à Montpellier 3.


(1) Voi Diotime l'Agora n° 21, avril 2004.

Diotime, n°32 (01/2007)

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