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Italie : quelles propositions didactiques en philosophie ?

Nathalie Frieden Markevitch, Maître d'Enseignement et de Recherche en didactique de la philosophie, Université de Fribourg, Suisse

Enzo Ruffaldi et Mario Trombino sont deux enseignants de philosophie et d'histoire en Italie, chercheurs et spécialistes de la didactique de la philosophie. On leur doit plusieurs publications1, des traductions en italien (par exemple de M. Tozzi, F. Cossutta, etc.) ainsi que des sites Internet. Ces derniers2 offrent un forum de discussion et d'échange pour bien des chercheurs en didactique italiens et étrangers.

Leur dernière publication est un ensemble de deux manuels et un CD-Rom. Le titre Officina del pensiero  ( Atelier de philosophie) exprime l'idéal de la méthode. Le premier volume ( Filosofia in aula, La philosophie en classe) est le "manuel-laboratoire" de didactique pour l'enseignant de philosophie, le deuxième ( Capire la filosofia, Comprendre la philosophie) est le "manuel-laboratoire" pour l'élève. Celui-ci est complété par le CD-Rom pour l'élève qui se nomme "Agora"3. L'intérêt de cet ensemble est d'offrir une synthèse de ce qui s'invente en didactique aujourd'hui, un aperçu de la situation italienne, et une proposition achevée d'un type de travail philosophique possible avec l'ordinateur. Le premier volume, indépendant des deux autres, est aussi un excellent manuel de didactique.

Cette recherche est à situer dans le contexte d'une vaste discussion en Italie pendant ces vingt dernières années autour du programme de philosophie. Depuis 1923 et la réforme de Giovanni Gentile, philosophe idéaliste libéral, l'Italie propose un enseignement de la philosophie historiciste, que la réforme fasciste de 1936, ou celle des Alliés en 1945, ainsi que les influences marxistes ensuite, n'ont ni contesté ni vraiment modifié dans le fond. Dans ce contexte immuable, la mise en question est venue du terrain. Des expériences originales ont été tentées dans plusieurs classes, ce qui a poussé le gouvernement du début des années 1990 à constituer une commission Brocca (du nom de la personne qui l'a présidée).

Une proposition de programme est née modifiant les finalités, les contenus et les méthodes. Les idées essentielles de ces propositions sont les suivantes : passer de la connaissance de l'histoire des grandes doctrines de notre civilisation par un travail sur manuel et l'écoute de cours ex-cathedra aboutissant à un examen oral, à un apprentissage de la pensée par le travail avec et sur les textes, intégrant parfois différentes formes d'écriture, un travail sur les concepts, une didactique de l'argumentation et l'utilisation de nouveaux moyens. Le point fort est l'irruption de la didactique et de son importance. Alors que Gentile disait :"Celui qui sait, sait aussi enseigner", aujourd'hui, la discussion sur l'influence des pédagogies, sur les didactiques que l'on peut dégager de la tradition philosophique, et sur l'importance des moyens qu'on se donne pour réaliser certaines fins est au centre de la réflexion. Il ne s'agit pas de changement de détails ou d'insérer ici et là un "joli" cours plus ludique ou plus surprenant, mais "de redéfinir la finalité (apprendre à penser), les objectifs (en allant de la formation logique à la formation morale), et les méthodes (activité, re-élaboration personnelle, philosopher)".

Hélas ! Depuis quinze ans, rien n'a changé en Italie : on enseigne presque partout dans le cadre de l'ancien programme, et seuls certains enseignants expérimentent la nouveauté. C'est pourquoi le débat est vif. Dans ce contexte, cette publication ne propose pas que des théories, des pratiques nouvelles et une synthèse de ce débat. Elle propose un enseignement complet avec sa méthode, ses textes, et ses instruments.

Le volume de didactique pour l'enseignant se divise en deux parties.

- La première écrite par E. Ruffaldi s'appelle : le laboratoire philosophique comme modèle méthodologique et didactique. L'auteur traite de :

  1. La lecture des textes. Il distingue une lecture finalisée pour la compréhension des articulations de la pensée écrite (Tozzi) et une lecture pour "confilosofare" (M. De Pasquale), philosopher avec leur auteur par et avec ses textes, dans un laboratoire de dialogue.
  2. Les formes d'oralité authentiques développent un rapport avec les autres, le sens de la communication, et un apprentissage de la logique du discours (Tozzi et les écoles anglo-saxones).
  3. L'écriture reste subsidiaire aux autres moyens privilégiés mais la créativité est proposée. Il y aurait plus à dire en s'inspirant des français (cf Tozzi, Grataloup etc.).
  4. Le travail des concepts propose de construire progressivement, seul ou en groupe, des schémas de concepts, des définitions philosophiques, de façon réticulée et transformable au fur et à mesure des découvertes.
  5. L'argumentation n'est pas à découvrir sous forme de théorie logique, mais comme moyen de la pensée, dans le texte, les débats et l'écriture.
  6. Le travail avec l'informatique (dont je parle plus loin).

- La deuxième partie, écrite par M.Trombino : Faire la leçon de philosophie, traite des formes d'enseignement (des cours centrés sur le professeur à ceux centrés sur l'élève, et les gradations intermédiaires), puis des compétences à développer en classe et des dimensions de la personne impliquées dans l'acte de philosopher : problématiser, analyser, synthétiser, imaginer, imiter, abstraire, conceptualiser, narrer, raconter, exemplifier, argumenter, réfléchir, juger, dialoguer, méditer. L'auteur offre une mine de réflexions, d'expériences et d'inventivité didactique. Il aborde aussi l'utilisation de la littérature et du cinéma en philosophie.

Ce livre de didactique construit une posture, celle de l'enseignant attentif à la différence de personnalité des élèves et aux dimensions multiformes de leur structure cognitive. L'enseignement de la philosophie requiert du professeur une dimension éthique, une sollicitude à la maturation et à la libération intellectuelle de l'élève à travers la formation de sa conscience rationnelle de lui-même et du monde. Finalement, ce livre est plein d'attention à une variété de situations problématiques pour le jeune professeur : les classes trop ou pas assez vives, le chaos, les avantages et inconvénients de certains dispositifs etc. Ce livre est l'oeuvre de vrais professionnels, humains et attentifs à la réalité de la classe, partageant beaucoup d'expérience.

Il est dommage que ce volume de didactique de comporte pas de bibliographie, si ce n'est en bas de page.

Le deuxième volume est un manuel pour les élèves, composé d'un petit livre et d'un CD-Rom. Le livre est court et surprenant. Abordant la philosophie comme un ensemble de thèmes, le livre propose une liste, non exhaustive, de problèmes fondamentaux. Chacun est présenté en une page ou deux, de façon assez subjective, pour ancrer le problème ou susciter la réflexion. Il suit l'ordre plus ou moins chronologique cher à la tradition italienne. Ce manuel est inutilisable seul. Et il n'est pas vraiment nécessaire pour aborder le CD-Rom.

Le CD-Rom est un instrument remarquablement composé et construit. Il propose une vaste anthologie de textes classiques disposés en trois volumes virtuels selon le programme italien. Mais le coeur du CD est constitué d'activités complexes permettant de comprendre et reconstruire les grands thèmes de la pensée. Ces activités développent des compétences philosophiques, des capacités telles que l'habileté argumentative, l'esprit critique et créatif, la réflexion.

Les activités complexes sont précédées et préparées par des exercices permettant à l'élève de travailler d'une façon autonome, à un rythme personnel, tout en vérifiant à chaque moment son résultat. L'idée de l'exercice philosophique est originale et offre à l'enseignant la possibilité d'aborder la philosophie comme les mathématiques, en divisant le cours en théorie puis exercices. Dans ce domaine tout est à créer. Ce que CD propose est riche.

Voici quelques exemples d'exercices:

  • Noter un texte demande à l'élève de choisir dans une liste désordonnée de notes, commentaires et explications, les notes nécessaires à la compréhension du texte et les placer là où elles sont opportunes.
  • Créer un schéma de lecture d'un texte demande de représenter d'une façon graphique le contenu du texte. L'exercice prépare ce travail en offrant un pré-schéma, et permet ainsi de s'habituer à un travail que l'élève devra ultérieurement faire sans aide.
  • Re-ordonner un textedemande de retrouver l'ordre rationnel d'un ensemble de paragraphes mis en désordre. Il y a trois niveaux de difficulté.
  • Reconnaître les intrus est un exercice de découverte des phrases étrangères mais plausibles qui, malgré les apparences, n'appartiennent pas à ce texte.
  • Conclure un texte ou le compléter développe une créativité de l'intelligence et une compréhension de la pensée exprimée.
  • Paragrapherdemande de diviser un texte en paragraphes, de chercher dans une liste proposée un titre, et de l'attribuer à chaque partie.

Les activités sont plus complexes, elles permettent de vivre la philosophie comme une recherche, et surtout le philosopher comme une activité.

L'investigation philosophique est une aventure philosophique qui affronte un thème important du débat philosophique (par exemple la morale dans le monde contemporain) en reconstituant les positions les plus importantes (utilitarisme, fin de la morale...). Après un prologue introductif, une carte-image propose les principaux sentiers correspondant aux positions les plus significatives pour ce problème. L'élève devra suivre un itinéraire pour reconstruire et comprendre. Chaque sentier a ses étapes (des textes importants) et progressivement l'élève développe une synthèse de cette position. Á la fin de tous les sentiers on accède à une synthèse panorama des diverses positions. L'avantage du CD est de thésauriser le travail fait dans une mémoire complexe.

Les dialogues mis en scène sont des dialogues imaginaires entre de grands philosophes, tels qu'ils auraient pu les avoir, au sujet de leurs prises de position sur un problème. Le but est de construire une synthèse organique de diverses approches d'un thème. Les exercices sont variés et certains sont même ludiques, comme celui qui consiste à retrouver à qui appartient une citation, ou à replacer celle-ci dans le texte auquel elle appartient.

Le dialogue interactif propose des exercices et activités dans le domaine des pensée proches, afin de permettre une prise de conscience plus fine de doctrines proches mais exprimées différemment, à partir de contextes et époques distincts.

Les propositions offrent différents types d'activités à faire en groupe.

Cet ensemble est accompagné de dossiers personnels vides où chacun peut ranger son travail (dictionnaire personnel, archive, réflexions et problèmes ouverts, journal philosophique, réflexions sur textes, problèmes actuels), et d'instruments de travail collectifs tels que dictionnaire, anthologie et bibliographie. Finalement il y a une possibilité de plate-forme pour un travail avec d'autres, en classe ou ailleurs.

Tout cet ensemble remarquable et cohérent présente une méthode complète de travail philosophique. L'ordinateur n'est pas qu'un support, une forme plus moderne de manuel. Il est le moyen idéal d'appropriation d'une complexité. La conviction des auteurs est que l'ordinateur se maîtrise d'une façon constructiviste, par des problèmes affrontés et dépassés dans une réorganisation progressive des schèmes de compréhension. Il s'adapte tout naturellement à la façon dont l'homme apprend et comprend. Il permet des renvois, des chapitres "derrière" le texte liés en hypertexte, des relations avec des connaissances et des personnes, et une relation avec des débats actuels entre philosophes, etc. Il est d'une part tridimensionnel, et par ailleurs en contact avec la philosophie qui se fait. Il est donc étonnamment adapté à la façon de penser philosophique qui est par nature réticulée.

Donc l'ordinateur s'adapte à la philosophie, mais surtout aide l'élève par sa nature même, à prendre des habitus de compétences philosophiques. Construire un hypertexte demande de prévoir analytiquement les actions que l'utilisateur va faire ; il implique et révèle un métalangage que sont les possibilités d'opérer sur les contenus eux-mêmes. L'ordinateur allie des méthodes flexibles mais rigoureuses, créatives mais contrôlées logiquement, permettant d'analyser des problèmes de différents point de vue. Et la possibilité d'auto-évaluation continue développe la compétence de l'évaluation, qui est aussi une aptitude philosophique.

Le professeur Ruffaldi me disait que cette publication a été accueillie avec un réel intérêt, et cependant peu d'enseignants se sont mis à l'utiliser en classe. Ceux qui l'ont fait en sont pourtant très satisfaits. Comment expliquer la frilosité de la majorité ? Travailler avec un CD-Rom est encore rare en philosophie. Certains professeurs n'ont pas assez de maîtrise pour oser. J'imagine que le nombre d'ordinateurs disponibles dans une école n'est pas suffisant pour permettre à toute une classe un travail régulier. Probablement l'ordinateur offre-t-il par nature une activité solitaire que les enseignants craignent de ne pas savoir rendre communautaire. Ou peut-être redoutent-ils de perdre le contrôle de la classe ? Ou ignorent-il comment évaluer ce type de travail ? Et pourtant on pourrait très bien utiliser le CD en partie comme manuel de base, en partie comme ensemble d'exercices, en imprimant parfois du matériel afin de l'utiliser en classe traditionnellement, et progressivement faire travailler les élèves d'abord seuls puis en réseau. D'ailleurs les élèves sont souvent plus informatisés que nous, et nous enseigneraient progressivement à utiliser d'une façon plus intéressante, complexe ou ludique, toutes les dimensions de cet outil.

Pour ma part, je l'ai trouvé un peu austère (le manuel aussi) : il a peu d'illustration, elles sont peu exploitables, et l'approche visuelle se limite à une forme de schématisation. Un CD permettrait de stocker des images et des films, pour des utilisations plus et mieux diversifiées que les beaux manuels français. Cela est surprenant car le livre de didactique consacre plusieurs chapitres à des approches différenciées de la philosophie. Par ailleurs aucune attention n'est portée à la naissance du questionnement, de l'émotion, de l'émerveillement philosophique. On pourrait travailler sur des ancrages divers. Le livre de didactique propose beaucoup de travaux de réflexion à partir de la littérature, on ne retrouve pas de telles approches dans le CD. Finalement il n'y a pas d'approche phénoménologique de l'expérience.

En ce sens, L'Officina del pensiero est une oeuvre constructiviste et cognitiviste privilégiant un travail rationaliste sur le texte et le problème. Dans le contexte italien, cette publication représente un grand pas en avant : elle est solidement construite, elle ne peut que convaincre le professeur italien de la richesse d'une approche de la philosophie par le texte et le problème. Les apports européens, surtout anglo-saxons et français, sont riches sans que ces contributions nuisent à la cohérence de la méthode. C'est aussi un exemple convainquant de l'utilisation de l'informatique.


(1) Je pense surtout au deux livres importants : Enzo Ruffaldi, Insegnare filosofia, et Mario Trombino, Elementi di didattica teorica della filosofia.

(2) www.swif.uniba.it/lei/scuola/ et www.ilgiardinodeipensieri.com

(3) L'Officina del Pensiero, Insegnare e apprendere filosofia,  Edizioni Universitarie di Lettere Economia Diritto, Milano, ISBN 88-7916-239-X. Les 2 volumes se vendent ensemble ou séparément mais le CD fait partie du deuxième volume.

Diotime, n°31 (10/2006)

Diotime - Italie : quelles propositions didactiques en philosophie ?