Dossier

Penser les blessures pour les panser

Marie-Christine Nevoux

Marie-Christine Nevoux enseigne en SEGPA (section d'enseignement général et professionnel adapté), au collège Jean Zay de Bondy. Pendant plusieurs années, elle a participé au projet " Carré de Nature, Carré de Culture " mis en place par la Fondation 93. Elle croise son expérience avec celle de Michel Tozzi, professeur en sciences de l'éducation à l'université de Montpellier 3 et directeur du CERFEE (Centre de recherches sur la formation, l'éducation et l'enseignement). De la pratique en classe de la philo aux bénéfices pour l'élève et le prof, la praticienne et l'expert livrent la formule de ces carrés magiques.

- Avant toute chose, pourriez-vous, si cela est possible, établir un portrait type de l'élève de SEGPA à qui est destinée l'opération " Carré de Nature, Carré de Culture " ?

Marie-Christine Nevoux : Ce sont des élèves au parcours chaotique. Ils ont souvent redoublé des classes charnières comme le CP. Chez eux, le taux d'absentéisme est relativement fort et tous renferment de grosses blessures narcissiques. Ce sont des enfants en lesquels on croit peu et qui arrivent avec cette image d'eux-mêmes, " collés au radiateur ". Doit alors s'effectuer avec eux un travail de revalorisation. Ces blessures, il va falloir les penser pour les panser. Et pour ce faire, la médiation culturelle reste un excellent vecteur.

Michel Tozzi : Il faut d'ailleurs préciser qu'au sein de l'établissement scolaire, les élèves de SEGPA sont souvent consignés dans un bâtiment à part, en marge des filières " générales ". L'image très négative qu'ils ont d'eux-mêmes, et que les autres leur renvoient, les conduit souvent soit au retrait soit à l'agressivité. La philosophie n'est pas au programme du collège, et pourtant, je dirais que ce sont justement ces élèves en difficulté qui en ont le plus besoin. D'ailleurs, ces classes de SEGPA sont souvent à faible effectif, ce qui peut favoriser la possibilité de discussions au sein du groupe.

- Justement, la visite d'un philosophe et la discussion philosophique dans l'espace scolaire doivent-elles être préparées en classe en amont ?

Marie-Christine Nevoux : Je crois qu'on ne peut pas faire de moments philosophiques dans une classe sans qu'il y ait de discussion permanente. Mais je procède toujours en trois temps : d'abord j'aborde toujours le projet de façon un peu théâtrale avec une question, " qu'est-ce que la philosophie ? ". Je leur explique pourquoi c'est important d'apprendre à penser, parce que justement, en arrivant en SEGPA, ces élèves se demandent s'ils peuvent encore s'y autoriser. Ensuite je leur demande s'ils ont des questions qu'ils se posent tout le temps. Amorcer avec des interrogations existentielles me permet de différencier mes élèves. Et je dirais que celles qui sont mal formulées touchent à ce qui est le plus douloureux pour eux. Je me souviens ainsi d'une élève qui se demandait si elle était " vraiment " algérienne, parce qu'elle se sentait ballottée entre ses deux cultures. Et je termine toujours en leur parlant de Socrate et de Platon, avec notamment le mythe de la caverne qui renferme un message très fort pour eux : quand on s'est engagé sur le chemin de la connaissance, on ne peut plus revenir en arrière.

Michel Tozzi : L'enseignant doit accompagner le groupe là où il va. C'est-à-dire dans l'incertitude. Il doit se préparer à la nouveauté. Et je pense que, effectivement, partir de ce qu'ils disent est absolument essentiel. Parce que si l'on omet totalement la préparation, quand les questions surgiront, on prend le risque que le groupe passe à côté. De toutes façons, la démarche philosophique repose sur une culture de la question bien plus que de la réponse. Cette attitude de recherche, de questionnement, est d'autant plus importante que, pour ces élèves, leur vie est un problème. Il est donc nécessaire d'instaurer un climat d'écoute et de respect, puis de mettre en place une éthique communicationnelle : réfléchir en groupe, c'est bien plus intéressant que de penser tout seul.

- Qu'apporte l'intervention, cinq fois dans l'année, du philosophe dans la classe ?

Michel Tozzi : Il faut signaler en premier lieu qu'en 1996, au moment où la Fondation 93 a mis en place le projet, c'était un véritable défi que de faire venir des philosophes en classes de SEGPA. Maintenant, je crois que l'apport du philosophe au projet est triple : tout d'abord, ce que j'appellerai " l'effet intervenant ". L'arrivée de quelqu'un de nouveau crée la surprise au sein de la classe. Ensuite, cette " étiquette philosophe " suscite la curiosité et en même temps une certaine fierté chez les élèves. Cette personne qui a une formation va porter un regard averti sur la philosophie qui émerge. Enfin, l'enseignant va s'imprégner et se nourrir de cette rencontre. Ce couple professeur/élèves peut fonctionner en vraie synergie.

Marie-Christine Nevoux : Effectivement, il faut créer un effet de surprise autour de la venue du philosophe. Parce que cette rencontre doit créer du lien, mais dans un premier temps, il faut que cette rencontre se fasse. Pour cela, les enfants doivent être " régulés " dans la classe. D'abord, on apprend à se connaître, ensuite le philosophe arrive. Nous n'avons que cinq séances donc il faut qu'elles soient fructueuses et qu'elles ouvrent sur ce que nous avons fait ensemble. Le philosophe, c'est une personne transversale à notre année. J'ai donc installé une boîte à questions qui lui est destinée. En un an, il n'a pas le temps de répondre à tout, mais on peut renvoyer cette question aux autres élèves et faire qu'elle devienne commune. C'est aussi une façon de leur dire " Ce qui t'appartient peut également concerner les autres et on peut tenter d'y répondre ensemble. " Autre chose : ce sont les élèves eux-mêmes qui conviennent avec le philosophe de la date des rencontres.

- Quels bénéfices en retire l'élève ?

Michel Tozzi : on constate sur le terrain un effet de renarcissisation. L'enfant est désormais considéré comme un interlocuteur valable. Il fait l'expérience d'être pensant et finalement, se réconcilie avec l'humanité. Emmener les élèves vers une attitude réflexive sur le monde et sur eux-mêmes permet également de mettre à distance l'agressivité et l'impulsivité. Alors qu'avant, chez eux, entre l'émotion ressentie et la réaction, il n'y avait rien, d'où le coup ou l'injure : ils font au contraire l'expérience d'un langage intérieur.

Marie-Christine Nevoux : Les élèves se rappellent ce moment avec bonheur. Ils se trouvent face à un tas de défis qu'ils ont envie de relever. Peu à peu, cela devient plus facile pour eux de penser leur avenir puisqu'ils se rendent compte que tout n'est pas fermé. Je pense au concept de résilience développé par Boris Cyrulnik. Dans le cadre du projet de la Fondation 93, je crois qu'il se vérifie tout à fait. En même temps, on fait de nos élèves des individus responsables de leur propre vie. La culture les sort du charnier dans lequel on les avait laissé s'embourber.

- Le fait que les phrases philosophiques élaborées pendant l'année soient exposées, dans l'établissement, dans la ville joue-t-il un rôle important dans ce processus de renarcissisation?

Marie-Christine Nevoux : Oui, d'autant plus que la topographie de Bondy où j'enseigne est très particulière. Le pont dans la ville marque une limite de territoires très violente. Franchir ce pont avec nos phrases, c'est finalement montrer aux élites locales que les gamins de Jean Zay pensent !

Michel Tozzi : C'est une façon de leur donner une visibilité valorisante. Dans l'établissement, par rapport aux autres élèves, par rapport aux autres profs... Cela permet de montrer que ce qui se fait dans la classe peut voyager dans l'établissement mais aussi dans la cité. Qu'un problème philosophique est finalement le problème de tout le monde et que ce que disent ces élèves de SEGPA peut apporter quelque chose sur les questions que chacun se pose.

- Et l'enseignant, que retire-t-il de ce projet ?

Marie-Christine Nevoux : On peut plus facilement accrocher certains gamins. Quand nous avons travaillé sur le thème de l'amour, nous avons donné une représentation théâtrale qui a été très forte en émotion. Certains enseignants m'ont dit : " ça donne vraiment envie de travailler avec les élèves de SEGPA ! ". En ce qui me concerne, disposer de la philosophie me permet de modifier le regard que je porte sur eux. Il me faut accepter d'être bousculée et déstabilisée par leurs questions, leur cheminement. Mais la leçon capitale que j'en retire, c'est que, ce qui compte, c'est bien moins le savoir que la capacité à apprendre.

Diotime, n°31 (10/2006)

Diotime - Penser les blessures pour les panser