Dossier : des philosophes en SEGPA, dix ans d'expérience à la Fondation 93

Au risque de la philosophie

Leïla Ouitis, doctorant en philosophie à l'Université Paris VIII

La philosophie en Segpa, un risque qui en vaut la chandelle philosophique et politique...

" Raté, encore raté. Oui mais pas si facile de bien foirer ".

Nouvelles et textes pour rien, Beckett.

Commençons par ce qui ne devrait pas se dire : que " tout être humain est susceptible de philosopher quel que soit son âge, son origine ou son niveau scolaire ". C'est une évidence. C'est d'ailleurs ce qui nous rassemble autour de ce projet d'ateliers philosophiques avec la Fondation 93. C'est une évidence mais ce n'est pas un présupposé. Car l'égalité des intelligences ne se pose pas. Elle se prend.

Ce qui s'expérimente en Segpa interroge le statut de la philosophie

En effet, notre tentative est prise entre deux feux :

  • si nous nous risquons à une même expérience, c'est tout d'abord parce que nous partageons une même conviction : la philosophie n'est pas ce qui a lieu dans les livres, ou bien vraiment par accident. Elle n'est pas circonscrite à un ensemble de doctrines, à un cursus, une classe ou un programme. Elle n'a même pas de contenu particulier. Bref, nous savons tous intuitivement que la philosophie est toujours déjà présente là où l'on ne veut pas la voir, que son ubiquité nous déborde.
  • Mais en même temps, tout au fil de l'atelier, on se rend bien compte que philosopher est un acte essentiellement rare, localisable, déterminé. La majeure partie du temps passé avec les élèves se consume en un travail préparatoire. Chacun doit s'arracher au fatras de la langue et des opinions, afin de consentir à faire dépérir les habitudes qui l'habitent. Il s'agit d'un travail de longue haleine, un peu fastidieux parfois. Pour autant, cet exercice liminaire ne garantit pas que l'on soit en train de philosopher.

Il nous faut donc reposer la question : quels sont les signes qui nous permettent de dire que tout cela n'est pas une vaste supercherie, un simple débat d'opinion ou bien pire, un cours d'éducation civique vaguement " kantisé " ?

Qu'est-ce qui nous indique qu'on est peut-être, parfois, en train de philosopher ?

" Il se peut que la vérité soit grise ". Nietzsche

Comme souvent en philosophie, la réponse est un peu décevante : lorsqu'on réalise que ce que l'on avait élaboré tous ensemble, eh bien... cela ne marche pas. Lorsque chacun consent à remettre son jugement en cause, et que l'on se rend compte collectivement que ça bloque. Que quelque chose résiste, et que le réel est un peu plus complexe que ce que l'on avait tout d'abord feint de croire.

Chacun est alors obligé de reprendre ce qu'il était en train de dire, et c'est justement cela l'indicateur de réel, l'indicateur d'une pensée effective (car ce qui fait que le réel est réel, c'est qu'il n'est jamais exact). La première expérience de la pensée se joue donc dans ce bégaiement, dans cette résistance éprouvée. Et la philosophie, c'est ça, on ne peut faire l'économie de cette résistance, il faut se heurter, se cogner, bégayer un peu et vouloir s'en sortir. C'est alors que la pensée peut se saisir elle-même et qu'il se passe effectivement quelque chose...

La philosophie est en ce sens indissociable d'une certaine paralysie

Ce bégaiement propre à la philosophie suspend toute logique du rendement, de l'efficacité, de l'action pragmatique qui tend au résultat. C'est bien ce que nous disait déjà Platon dans le Parménide : lorsque Socrate harcèle le cordonnier de ses questions, celui-ci est bien obligé de lâcher son ouvrage. Quand il tracasse le mathématicien, celui-ci cesse un instant d'enchaîner les équations.

Socrate a beau expliquer au cordonnier qu'il touche alors " l'essence de la chaussure ", au mathématicien qu'il fait enfin " les vraies mathématiques ". Ceux-ci ont raison de protester : faire, c'est toujours consentir à ne pas trop comprendre. Car quand on fait, on fait : nul besoin de donner les gages de ce que l'on est en train de faire, sinon c'est la catatonie immédiate. Mais les questions du philosophe les empêchent de produire, de continuer ce pour quoi ils avaient été désignés compétents. Les Athéniens qui surnommaient Socrate la torpille ne s'y étaient d'ailleurs pas trompés : son poison tétanise.

Et effectivement, la philosophie est toujours associée à un certain quotient de paralysie. En ce sens, rien ne nous dit que celui qui fait de la philosophie soit ensuite plus efficace, plus rentable. Ceux qui condamnèrent Socrate pour " corruption de la jeunesse " l'avaient bien compris : rien ne nous dit que la philosophie soit socialement utile, qu'elle est un quelconque pouvoir intégrateur. Bien au contraire, la philosophie est ce qui désajuste par rapport aux places, aux fonctions que l'on occupe dans une société.

Ce que l'on demande au philosophe, ce n'est pas du tout de savoir résoudre les problèmes plus rapidement que les autres (s'il y a de l'intelligence à l'oeuvre dans la philosophie, ce n'est pas du tout celle qui permet de calculer vite). Ce qu'on lui demande, ce n'est pas d'être plus intelligent que les autres, mais d'avoir une énergie plus étrange.

D'où vient cette étrangeté ?

Sans doute de cette capacité qu'elle a d'aggraver les problèmes, de creuser la demande de sens, et d'exiger malgré tout un enchaînement. Là réside le paradoxe de la philosophie : elle ne résout pas les problèmes, elle les accroît. C'est pourquoi les premières séances d'atelier ouvrent généralement un gouffre dans lequel les élèves se précipitent joyeusement. Les plus jeunes classes connaissent tout particulièrement ce premier moment d'ivresse (forcément un peu délirant) où tout y passe : Dieux, les planètes et les dinosaures, les fourmis et les extra-terrestres. Parce que la philosophie s'intéresse à la façon dont les choses sont ouvertes sur une infinité, ce premier moment d'initiation à la philosophie fait un peu peur. L'intervenant, comme l'enseignant, est parfois lui-même pris de vertige. Mais il s'agit d'un vertige nécessaire, car la philosophie se réduirait à la logique si elle n'était habitée d'un délire qu'elle maîtrise.

De sa capacité à jouer de la promesse, à faire miroiter un sens toujours corrélé à une attente, dépend l'énergie de la philosophie. Au risque, parfois, de tomber sur des baudruches creuses. On ne peut se contenter de bêler les mots justice, amour, naissance... Il faut réussir à réenchaîner par-dessus ce gouffre. Car on ne peut en rester au vertige du sens, toujours proche de la mystification. C'est pourquoi le travail de l'intervenant consiste à monter une intrigue, à dramatiser, et à faire durer le suspens. Il s'agit d'élaborer le scénario le plus excitant possible afin que les élèves s'en saisissent. Ce scénario est toujours de la forme : on cherche, on élabore collectivement quelque chose, on se rend compte que ça ne marche pas, que ça coince. On ne sait plus comment faire, on tourne un peu en rond, on est bien embêté, puis on arrive, parfois, à réenchaîner. Il advient quelque chose, mais différent de ce que l'on attendait.

C'est pourquoi le philosophe passe par ces petits moments d'obsession, où il se demande si ce qu'il est en train de faire est bien de la philosophie, si ce n'est pas une simple supercherie. Car il faut bien admettre que le jeu est risqué et qu'il arrive qu'on se perde. Mais il se peut aussi que l'on parvienne à un mode d'enchaînement inattendu, coudé, et qui pourtant fonctionne. Ce n'est pas du tout ce qu'on avait prévu qui arrive, et c'est justement cela qui est bien. C'est peut-être même le gage de consistance : se sentir obligé d'obéir à une certaine dérive, éprouver le fait que ce qu'il y a de plus solide dans la pensée, c'est cette jointure.

Et c'est sans doute ce qu'il y a de plus difficile à faire comprendre aux élèves : que l'égarement est un fil conducteur. Ce moment est certes déstabilisant pour eux, car pour une fois l'enseignant ne porte plus tout le poids du savoir. Il arrive même que l'expérience rate vraiment. On est effectivement perdu, on a simplement aggravé la confusion. Mais c'est comme ça, on ne peut faire l'économie de ce dérapage, où chacun expérimente le fait qu'à ce moment-là, il ne peut plus se raccrocher qu'à lui-même. La philosophie est ce pari qu'il faut rejouer à chaque fois, car le sens n'est jamais joué à l'avance et ne s'indique que sous la forme : plus on s'égare et plus on trouve.

Et si certains d'entre nous disent que la philosophie devrait être obligatoire, ce n'est pas du tout au sens où l'entend traditionnellement l'institution, c'est-à-dire en tant qu'obligation, mais simplement comme occasion : on ne peut jamais forcer quelqu'un à penser, on peut tout au plus lui en fournir l'occasion. Pour cela, charge à nous de monter l'intrigue la plus excitante possible, charge à nous également de permettre aux élèves d'être déstabilisés dans le contexte le plus rassurant qui soit. Mais après cela, le volontarisme n'est plus de mise. Il se peut très bien que certains passent totalement à côté de cette rencontre. C'est comme ça, on ne peut rien y faire. C'est le principe même de la rencontre qui nous dit qu'elle aurait très bien pu être ratée.

L'atelier de philosophie se donne simplement le temps de cette occasion, et de son infini besoin de lenteur : il laisse enfin le temps de réfléchir à ces problèmes qui nous habitent tous, mais auxquels on ne peut jamais répondre dans la vie de tous les jours, sous peine d'être moins rentables, et de ne plus pouvoir répondre aux nécessités du quotidien. Car il faut bien prendre la mesure de l'hypothèse socratique, et rejouer une dernière fois notre interrogation : si la philosophie est ce qui désajuste par rapport aux places que l'on occupe dans une société, qu'est-ce que l'on risque à faire de la philosophie en classe de Segpa ?

Nous posons cette question au moment même où l'enseignement de la philosophie en classe de terminale est à nouveau attaqué par quelques hauts fonctionnaires qui soupçonnent l'immense dépense de temps et d'énergie qu'elle implique. Il est généralement de bon ton de ressortir les arguments habituels et d'expliquer que la philosophie est l'apprentissage nécessaire qui permet de développer l'esprit critique, l'autonomie de la pensée, un jugement éclairé et indépendant... Bref, une " pensée élargie " (Kant) capable de se mettre à la place de l'autre dans le cadre d'une démocratie consensuelle.

Ces arguments (répétés comme il est d'usage tous les cinq ans environ) permettront sans doute de sauver pour quelques années encore son enseignement dans le secondaire. Mais cette défense de la philosophie comme matière obligatoire ne devrait pas nous faire oublier autre chose. Car ce n'est pas un hasard si la philosophie est uniquement enseignée en classe de terminale : elle s'adresse alors à des élèves sur lesquels le travail de socialisation a été fait. Elle arrive donc en fin de partie comme couronnement d'un parcours scolaire. La philosophie oscille alors entre l'ornement culturel et le minimum spirituel dont chaque citoyen a besoin. Quelque chose comme une plus-value symbolique pour jeunes gens de bonne famille, en somme. Une sorte de plate-forme éthico-politique extrêmement utile à la formation des futurs cadres de la nation. Les cours de philosophie demeurent ainsi un lieu de formation au savoir, à partir duquel vont se constituer des sujets compatibles à l'état de chose présent, et ce quelle que soit la propension de beaucoup à " l'esprit critique ".

Mais qu'est-ce que ça implique d'entreprendre ce travail avec des élèves qui n'auront jamais accès à ce surplus, à qui l'on ne peut faire le coup du contrat social, et qui ont déjà une science aiguë de ce que c'est qu'être à la marge ?

Diotime, n°31 (10/2006)

Diotime - Au risque de la philosophie