En classe

Les écrits philo pour enfants : fictions ou documentaires ?

Anne Touzeau, institutrice maître formatrice, documentaliste à la Bibliothèque pédagogique de Nantes

En littérature de jeunesse, je ferais la différence entre fiction (récit) et documentaire. Tous les Goûters philo, les livres de O. Brenifier ( PhiloZenfants et même les Ninon), etc. sont pour moi des documentaires. Ils sont rangés et classés avec les documentaires et pas avec les romans ou albums. Contrairement aux ouvrages de jeunesse à proprement parler :

  • ils ne permettent pas l'identification/projection du lecteur avec un personnage principal, il n'y a pas de quête, de situation-problème à résoudre.
  • Ils sont écrits avec un souci didactique. Ils sont donc plus des supports de réflexion que d'émotion, et leur écriture est parfois décevante (Cf les romans de Lipman, littérairement parlant).
  • Ils sont écrits avec un souci d'exhaustivité sur la question/thématique (contrairement aux fictions, où il y a nécessité de mettre en réseau les ouvrages si l'on veut avoir plusieurs points de vue).
  • Ils sont perçus par quelques enfants comme difficiles à lire : trop d'information, trop de changements de point de vue et de mise à distance à effectuer.

Pour moi, ce sont des ouvrages de référence qui à l'extrême pourraient être utilisés comme des usuels... Il est important de montrer aux enfants où ils se trouvent, comment les utiliser, et on y recourt en cas de besoin. Ce sont les adultes qui les empruntent plus que les enfants pour faire le point sur une question, où pour inviter les enfants au dialogue (ça ne marche pas toujours...).

Pour le manuel d'O. Brenifier, A nous le français Ce1, il aurait aussi en bibliothèque une côte spécifique à " manuel scolaire ".

Son traitement philosophique du texte est fort intéressant, mais les textes se sont pas littérairement très riches (ce n'est pas leur objectif).

Et là se trouve une vraie problématique :

  • privilégier le plaisir de lecture de l'enfant (proposer des fictions), mais tout le travail de didactisation reste à faire et il reste à écrire un ouvrage sur comment traiter/didactiser d'un point de vue philosophique un texte de fiction.
  • et/ou faciliter le travail de l'enseignant qui a ses préparations toutes faites mais qui ne va pas forcément enthousiasmer ses élèves.

Côté enseignant, on voit bien la progression des premiers ouvrages (comptes-rendus d'expériences de type recherche-action), qui invitaient les collègues à expérimenter par eux-mêmes, à renouveler, recréer quelque chose d'approchant.... (qui sont tous classés dans ma bibliothèque en pédagogie générale).

Il y a une vraie rupture avec celui de Bour, Pettier and Co qui propose un vrai programme, une programmation (répétitivité des activités qu'on peut se partager au cours du cycle). Cette fixité dans l'approche n'est pas sans conséquence. L'enseignant n'est plus chercheur, créateur... Il ne part plus des besoins des enfants, de ses demandes, mais des valeurs/savoirs à discuter. C'est un vrai guide de l'enseignant, non un manuel scolaire (les enfants n'en ont pas possession). Même chose pour Galichet, avec une approche vraiment philosophique (savoir/connaissances). D'ailleurs dans ma bibliothèque, ils ont une côte matière/discipline (éducation civique, philosophie), et non plus pédagogie.

C'est pourquoi quand je fais du conseil, un de mes soucis est de bien faire comprendre aux personnes les différents objectifs et fonctions de ces outils. Et surtout, qu'elles sont capables de transfert de compétences en allant chercher dans le Galichet matière à travailler Ami-Ami de Rascal.

Il faut donc bien distinguer :

  • Les récits 'mythes et contes' et fictions, qui sont écrits pour le plaisir du lecteur, et donnent lieu à une identification et projection des enfants ;
  • Les récits écrits sans littérarité (romans de Lipman, À nous le Monde...) et/ou parcellaire ( Philo-fables), dont le seul traitement sera celui des valeurs, d'un point de vue philosophique, moral ou social (enfants et adultes) ;
  • Les documentaires, dont l'objectif est de faire le point sur une question, un thème. Ils se divisent en plusieurs sous-genres (enfants et adultes) ;
  • Les essais et comptes rendus de recherche-action (adultes) ;
  • Les guides de l'enseignant, avec possibilité de programmation / du clé en main (adulte).

Même si ce ne sont pas des livres français, je glisserai dans la recension le bouquin de Michel Sasseville La pratique de la philosophie avec les enfants (Les Presses de l'université Laval, Québec, 1999), qui offre deux avantages : de s'évaluer en tant qu'enseignant et d'enrichir son potentiel de questionneur.

Et je terminerai par une ouverture/proposition de créer un bouquin comme celui de Claudine Leleux sur l'Éducation à la citoyenneté T 2 : Apprendre les normes et les valeurs de 5 à 14 ans (De Boeck, Bruxelles, 2006), pour sa richesse des approches et de ses pratiques... car je trouve que c'est ce qui manque aujourd'hui... un vrai manuel et guide de l'enseignant sur les discussions à visée philosophique : manuel et guide à partir de multiples supports, approches et pratiques pour éviter la monotonie.

Diotime, n°29 (04/2006)

Diotime - Les écrits philo pour enfants : fictions ou documentaires ?